Scènes

Vijay Iyer / Anthony Davis - La traversée de l’Atlantique en piano solo

Le 29 mai 2009 à la Dynamo de Pantin. Deux grandes figures du piano contemporain en solo, ce n’est pas si fréquent.


Les concerts en piano solo ne sont pas si fréquents, sutout quand les pianistes se nomment Vijay Iyer et Anthony Davis. L’un est au sommet de sa forme, l’autre toujours aussi inventif. L’un comme l’autre mêlent abstraction et romantisme, chacun à sa manière.

Amusant croisement de générations. Anthony Davis, le vétéran, et Vijay Iyer, bien plus jeune mais qui pèse déjà son poids, ont tous deux joué chez une autre figure majeure, Wadada Leo Smith (Iyer dans le Golden Quartet, Davis au sein du New Dalta Ahkri), et tous les deux aiment à pratiquer ce jazz que Steve Lacy qualifiait de post-free et qui mêle improvisation et écriture, lyrisme, consonance et moments d’abstraction s’abreuvant aux écritures savantes contemporaines. Chacun joue ce soir en solo. S’il n’est pas courant d’entendre Vijay Iyer sans le soutien d’un ensemble complet, les occasions d’écouter Anthony Davis sont devenues encore plus rares puisqu’il s’est lancé dans la composition d’opéras dans les années quatre-vingts [1].


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Vijay Iyer © Patrick Audoux / Vues sur Scènes

Cette rencontre sera l’occasion d’entendre un jazz pianistique dans le plus simple appareil, combinant habilement plusieurs traditions et engagé dans une démarche de défrichement intense. C’est Vijay Iyer qui ouvre le bal. Il joue d’abord – sans partition – plusieurs compositions, dont la très belle « Abundance », à laquelle s’enchaîne un triptyque consacré, dit le pianiste, aux « out of body experiences », tout en brisures harmoniques et rythmiques. Le triptyque est joué d’un trait, c’est une longue pièce épique et d’allure savante, impressionnante. Quelques plaisanteries pince-sans-rire plus tard, lâchées de sa belle voix grave [2] et le voilà qui se lance dans une improvisation privilégiant un lyrisme mat, volontiers atonal, très abstrait. Il reviendra ensuite à des choses plus familières, avec une interprétation d’« Imagine » intelligemment harmonisée qui fait honneur à John Lennon [3]. Çà et là, on reconnaît des titres du récent Tragicomic, comme « Without Lions » ou « Becoming ». Convaincants lorsqu’ils sont joués en groupe, ils passent très bien aussi en interprétation solo, d’autant que le pianiste prend des libertés par rapport à l’enregistrement : il inclut discrètement un thème de Monk (« 52nd Street Theme ») dans « Becoming », intercale un espace d’improvisation totalement inattendu dans « Without Lions »… De belles surprises, en somme.

Anthony Davis, quant à lui, emporte encore plus nettement l’adhésion du public. Dans l’esprit, le jeu des deux pianistes sont assez voisins ; chacun cherche à articuler potentiel émotionnel et abstraction exacerbée dans le solo. Davis décide lui aussi de se passer de partition. Le programme, ce soir, est stimulant. Il commence avec deux pièces récentes, inspirées de lettres d’Abraham Lincoln. La première est adressée à un ancien compagnon d’université. C’est, dixit le pianiste, une sorte de lettre d’amour. Il s’amuse de ce que l’histoire officielle des Etats-Unis néglige cet aspect du personnage historique. C’est la « Loneliness » de Lincoln apprenant le mariage de son ancien camarade. Le second morceau, intitulé « The Bear » en raison de la laideur du président, émane d’une lettre adressée à une jeune fille dont il était amoureux, mais qui l’a éconduit.

Comme Vijay Iyer, Anthony Davis est plein d’humour et commente abondamment ce qu’il joue, dans le désir manifeste d’en partager les intentions et les subtilités. Après ces deux titres au romantisme froid et distancié, il annonce d’anciens thèmes : « Still Waters », « Beyond Reason », « Whose Life ? » en y insérant des impros qu’il interrompt quand ça lui chante pour y revenir un peu plus loin et faire avancer le morceau en le désarticulant, en le faisant boiter. Mon oreille profane ne perçoit pas forcément tout cela d’elle-même, mais puisque le maestro est aussi un analyste savant, je me laisse guider. Ce qui est certain – cela, je peux l’entendre ! – c’est que ces improvisations visant à déboîter la composition sont toujours intenses, voire lyriques. Cette soirée aura donc été placée sous le signe de l’intensité émotionnelle comme de la pondération intellectuelle.

par Mathias Kusnierz // Publié le 15 juin 2009

[1L’Opera X, notamment, consacré à la vie de Malcolm X.

[2Il demandera à la fin que le public lui raconte ses propres expériences d’extase…

[3D’autant qu’on peut trouver le morceau plutôt mièvre.