Chronique

Vijay Iyer Sextet

Far From Over

Vijay Iyer (p, comp), Stephan Crump (cb), Tyshawn Sorey (d), Steve Lehman (as), Mark Shim (ts), Graham Haynes (cor, flh, elec)

Label / Distribution : ECM

On sait de Vijay Iyer qu’il a dû choisir entre la carrière de chercheur en mathématiques et celle de musicien, et l’on se félicite qu’il ait embrassé la seconde. Théoricien éminent d’un jazz à la fois intellectuel, incarné et engagé - ses travaux sur Steve Coleman et Thelonious Monk font autorité -, également compositeur de musique de chambre et de pièces orchestrales, on le connaît surtout, sur scène et au disque, comme l’homme des petites formations : solos, duos (avec Rudresh Mahanthappa, Craig Taborn, Mike Ladd, Wadada Leo Smith...), et trios : avec des musiciens indiens pour l’album Tirtha, avec Tyshawn Sorey et Steve Lehman pour Fieldworks, et surtout le Vijay Iyer Trio avec Marcus Gilmore et Stephan Crump, reconnu comme l’une des formations les plus marquantes de ce début de XXIè siècle.

Voici qu’il nous revient maintenant à la tête d’un sextet formé de fidèles compagnons de route et de pointures de la galaxie M-Base. Un ensemble à l’orientation résolument jazz, autant dans le son que dans l’architecture des morceaux, avec leur organisation en séquences écrites ou improvisées, leurs « calls and responses », leurs « cues » (signaux, indices) pour articuler les parties entre elles. Et le résultat est superbe.

Après les 5 secondes de silence obligatoire (nous sommes chez ECM), « Poles » commence sur une touche impressionniste, piano - contrebasse - batterie rêveurs à peine soulignés d’un trait lointain de saxophone. On se croit parti pour une paisible croisière en eaux brumeuses, mais cela ne dure qu’une minute. A 1:07, l’entrée des soufflants sur un motif anguleux à souhait - intervalles de septième et d’octave brisés, appuis constamment décalés - vous dynamite proprement la traversée. A partir de ce point, attachez vos ceintures, vous entrez en zone de groove.

Si « Far From Over » semble aller chercher ses séquences mélodiques dans la musique indienne, il donne aussi lieu à un réjouissant duel de saxophones (Steve Lehman à l’alto, Mark Shim au ténor) aiguillonnés par la section rythmique, bien dans la veine des battles des temps héroïques. « Nope » et « Into Action » surprennent par leur parti-pris funky et « End Of The Tunnel » par son côté Miles ’70s, clavier électrique et cornet à piston au son trafiqué (Graham Haynes)...

On ne va pas vous raconter tout l’album, juste saluer comme il convient, mais au pas de course, l’époustouflante exactitude rythmique et la beauté du son de la paire Tyshawn Sorey / Stephan Crump, la virtuosité vertigineuse de « Down To The Wire », savourer la respiration de la ballade centrale « For Amiri Baraka » - bel hommage où l’ensemble redevient trio et où le piano se pare, ici et là, de couleurs qui évoquent le diminished augmented system cher à Joachim Kühn - et de « Wake », élégie atmosphérique et abstraite, avant de replonger dans la marmite d’un « Good On The Ground » survolté comme un éthio-jazz visité par les mânes de Thelonious Monk et de Tony Williams...

Far From Over est un disque de jazz total, alliant l’étendue des sources à la profondeur de la tradition jazz, la rigueur de la pensée à l’immédiateté corporelle du rythme. Et c’est ainsi qu’Iyer est grand.