Entretien

Vincent Mascart

Après ses collaborations avec Bojan Z, l’Orchestre National de Barbès, Nguyen Lê, l’ONJ Barthélémy ou Karim Ziad le saxophoniste entame un parcours plus personnel avec des formations originales.

Après ses collaborations avec Bojan Zulfikarpasic, l’Orchestre National de Barbès, Nguyên Lê, l’ONJ Barthélémy ou Karim Ziad le saxophoniste entame un parcours plus personnel avec des formations aux instrumentations et compositions originales : sextet Circum, trio Les enchanteurs, duo Noroc.

- Comment êtes-vous venu au jazz ?

Je suis né en 1971 dans le Nord de la France, dans une famille de musiciens amateurs chevronnés ! La batterie, le piano, le saxophone, l’accordéon et le chant, instruments pratiqués par mes parents et grands-parents, côtoyaient nos disques de chansons populaires, jazz et Motown.
A l’âge de sept ans, je suis entré au Conservatoire de Tourcoing pour y suivre un cursus classique. Mes premières improvisations furent sans doute celles qui consistaient à inventer un contre-chant sur des valses et tangos ; j’étais alors accompagné par ma grand-mère accordéoniste qui me transmettait oralement les thèmes.
Pour le jazz, c’est par imitation que j’ai réellement débuté, en rejouant par exemple le fameux standard « Take Five » de Dave Brubeck et le solo de Paul Desmond. La sonorité de Desmond me plaisait car le son était très « classique », comparé par exemple à celui de David Sanborn.
En puisant dans la discothèque de mes parents, j’ai découvert le jazz des années 50 et 60 (Dizzy Gillespie, Dexter Gordon, Stan Getz…) mais aussi le rythme & blues et le funk. J’avais à l’époque 10 ans et j’aimais rejouer ce que j’entendais. En 1984, j’ai continué mes études au conservatoire d’Amiens où j’avais comme professeur de saxophone Serge Bertocchi, puis en 1988, à l’alto et au ténor, j’ai intégré le big band des collèges et lycées créé par Willy Razafimbelo - premier orchestre de ce type en France - avec lequel nous avons répété pendant les vacances, pour faire une tournée estivale de 29 concerts. Ça a été une expérience extraordinaire qui m’a permis de découvrir le jeu en pupitre et d’améliorer mes qualités de soliste.

- Parallèlement à votre carrière de musicien, vous étiez aussi enseignant dans le département jazz de l’école de musique de Nevers. Quel rapport entretenez-vous avec la pédagogie du jazz ?

Les musiciens de ma génération qui sont sortis du Conservatoire n’y ont pas appris le jazz mais une technique instrumentale, la lecture ou la théorie. En France, la pédagogie du jazz est récente même si l’ouverture d’un département jazz au CNSM [1], il y a quinze ans, a fait beaucoup de bien. Il a encore beaucoup de progrès à faire.
Ayant enseigné jeune mais à dose homéopathique, j’ai très vite compris que vis-à-vis du monde institutionnel, être musicien ne suffirait pas pour enseigner. J’ai donc valorisé mon expérience et mes compétences par un Diplôme d’Etat et un Certificat d’Aptitude avec l’idée de transmettre le jazz dans une école publique et d’y prêcher la bonne parole ! Depuis 2004, je travaillais à l’ENM de Nevers où j’ai essayé d’y développer une classe. Mon projet pédagogique était fondé sur la pratique collective et des cours plus didactiques, durant lesquels je donnais aux élèves des outils pour aborder l’improvisation libre, chorale ou les standards de jazz.
Bénéficiant du précieux soutien de D’jazz et du Centre Régional du Jazz en Bourgogne, dirigés par Roger Fontanel, nous avions la chance de nous voir proposer des master-classes, rencontres et concerts au sein de l’école, au delà d’une saison culturelle décentralisée dans la Nièvre et d’un festival.
J’ai eu beaucoup de plaisir à enseigner, mais malheureusement, l’apprentissage du jazz n’était pas une priorité pour la direction, ni intégré au projet d’établissement, malgré de nombreuses propositions. Pour exemple, alors que j’étais le seul enseignant jazz, la direction du big band a été confiée à un professeur qui ne pratiquait pas cette musique. J’espère vivement travailler pour une autre collectivité.

- L’enseignement du jazz a beaucoup évolué ces dix dernières années et il y a aujourd’hui de plus en plus de musiciens talentueux. Voyez-vous cela comme une bonne chose ?

Oui, c’est une bonne chose. En quelques années, le niveau de maîtrise technique des élèves a augmenté de façon exponentielle. Il n’est pas rare de rencontrer lors des examens de Diplôme d’Etudes Musicales, des élèves âgés de dix-sept ans qui ont beaucoup de connaissances et déjà une personnalité musicale affirmée. Quel plaisir !
La structuration des classes, le coût minime d’une inscription dans un Conservatoire, le fait que des musiciens actifs se tournent vers l’enseignement, les stages ou l’émergence des diplômes ont permis d’attirer ces élèves et de les faire se rencontrer pour monter des projets.
La question est de savoir si le réseau de diffusion peut absorber toutes les demandes de prestations, de plus en plus nombreuses, alors que les subventions baissent.

Pour que le public apprécie cette musique diverse et variée qu’on appelle le jazz, il faut créer de la convivialité, éduquer et proposer des projets originaux.

- Selon vous, que faudrait-il faire pour que le public amateur de jazz s’élargisse ?

C’est quoi un amateur ? C’est quoi le jazz ? J’ai vu récemment dans un supermarché des pommes avec la mention « jazz », indiquée sur le présentoir ! Non, sérieusement, il ne faut pas tout mélanger. On parle de musique et d’éducation. Bon nombre de musiciens s’affichent par exemple sous l’étiquette « free » et font n’importe quoi parce qu’ils ne savent pas se servir de leurs instruments, alors que communiquer librement avec un autre musicien est peut-être un des aspect les plus difficile de cette musique. De même que d’autres improvisent sur des accords compliqués sans entendre la différence entre un accord majeur et un mineur. L’auditeur n’est pas dupe.
Alors pour que le public apprécie cette musique diverse et variée qu’on appelle le jazz, il faut créer de la convivialité, éduquer et proposer des projets originaux.

- Que retenez-vous de votre collaboration pendant trois ans avec l’ONJ de Claude Barthélémy ?

Avec les différents répertoires de l’orchestre, les collaborations avec Ars Nova et Elise Caron, la réforme du statut d’intermittent et notre retentissante grève au festival de Vienne, il y a eu beaucoup d’émotions. Claude est un compositeur pour lequel nous avions beaucoup de respect et il a su réunir autour de lui d’excellents jeunes musiciens investis à 200% pour défendre sa musique. Même si il y avait beaucoup d’incohérences de sa part et de l’administration de l’orchestre, je peux dire que c’est encore le seul moment où j’ai gagné ma vie confortablement. Quel luxe : des répétitions payées, défrayées, de la belle musique et de nombreux concerts…
Cette collaboration m’a aussi permis d’avoir un éclairage vis-à-vis de la presse qui quatre ans après, continue à me suivre. C’est important pour exister, surtout quand on habite en province, comme c’est mon cas.

- Vous avez accompagné l’Orchestre National de Barbès et vous participez au projet Ifrikya du batteur algérien Karim Ziad. Comment êtes-vous arrivé à ces collaborations ?

En 1989, alors fan de Sixun, j’ai rencontré Alain Debiossat, saxophoniste du groupe, pour un cours particulier. On ne s’est jamais perdus de vue. Quelques années plus tard, il m’a proposé de le remplacer pour un concert avec Cheb Mami. Je ne connaissais rien au 6/8 d’Afrique du Nord et petit à petit, j’ai appris à me placer rythmiquement. J’ai aussi remplacé Alain pour une vingtaine de concerts avec l’Orchestre National de Barbès.
En 1998, recommandé par Karim Ziad et Bojan Zulfikarpasic, j’ai intégré le projet Maghreb & Friends de Nguyen Lê avec lequel nous avons beaucoup tourné en Europe. Nous continuons avec Alain à jouer ensemble dans le groupe de Karim, en section de saxophones.
Peu de saxophonistes pratiquent ce style de musique, aux rythmiques complexes et la jouer avec cette famille de musiciens a été un véritable changement de direction par rapport à ma propre culture.

Bon nombre de labels et distributeurs ont mis la clé sous la porte et les survivants ont souhaité pérenniser leurs collaborations avec des artistes déjà identifiés.

- Comment est né votre projet Circum ?

L’idée de Circum remonte en 1998, une année riche, une année mythique ! J’ai eu la chance de jouer avec des musiciens respectés et reconnus. Santos Chillemi, Henri Texier, Jacques Mahieux, Bojan Zulfikarpasic, Nguyen Lê, Karim Ziad… Ils m’ont nourri de leurs expériences et de leurs racines. Il s’agissait pour la plupart des cas, de projets métissés, articulés autour de la musique de jazz, ou plus simplement de l’improvisation. On entend donc dans Circum différentes influences qui empruntent des aspects de musiques traditionnelles du Maghreb, de l’Est, du pays Basque grâce à la présence du chanteur Benat Achiary, ou du jazz plus largement.
L’instrumentation originale et peu commune a été choisie en fonction de la direction musicale que je souhaitais emprunter. Avec le tambourin, en guise de batterie, mais instrument sans « cymbales », j’excluais volontairement une proposition swing de la musique « chabada », de même que la résonance d’un tuba n’est pas la même qu’une contrebasse. La rencontre entre un tubiste afro-américain et un percussionniste Italien n’est pas la plus facile ! Jon Sass est un grooveur avec une culture jazz et funky. Carlo Rizzo, par ses racines Italienne, développe plus l’aspect « traditionnel », voire « folklorique » de la musique. L’oralité est comprise de manière différente chez ces deux musiciens et c’était là un challenge intéressant pour mettre en place la base du projet, car chaque rythmique a été transmise par la voix ou par rythmes frappés sur une table.
La musique de Circum a donc été composée autour du tandem tuba/tambourin, deux souffleurs (moi-même et le trompettiste Geoffroy Tamisier que j’avais rencontré à l’ONJ), l’électron libre Benat Achiary et Jean-Christophe Cholet avec qui je travaille depuis 13 ans sur différents projets (je suis membre de son orchestre Diagonal). Il m’a beaucoup aidé et soutenu pour l’écriture du répertoire et la logistique !

Gilles Chabenat / Jacques Mahieux / Vincent Mascart Trio Les Enchanteurs © Aït Belkacem

- Il a été difficile pour vous d’éveiller la curiosité d’un label avec Circum. Comment expliquez-vous cela ?

C’est une longue histoire mais j’y suis arrivé !
Pour la réalisation du disque, j’ai tout produit, de l’enregistrement à la fabrication et malgré des échanges très positifs avec les labels Act et Enja en Allemagne, je suis arrivé au moment où s’intensifiait la crise du disque.
Bon nombre de labels et distributeurs ont mis la clé sous la porte et les survivants ont souhaité pérenniser leurs collaborations avec des artistes déjà identifiés. Ce n’était pas mon cas puisque c’était un premier disque. Ayant fait le tour des labels, Philippe Ghielmetti (ex directeur de Sketch et Minium) a été le seul représentant de label français à me rencontrer pour discuter du projet, mais il était également en difficulté. J’ai alors re-sollicité Cristal Records par l’intermédiaire de Fred Migeon et il a accepté le projet en licence avec Harmonia Mundi.
C’était en tout début d’année 2008, pour une sortie en octobre 2008.
A ce jour, j’ai créé une association pour percevoir des aides à la diffusion et je travaille en étroite collaboration avec mon agent, Caroline Quatrehomme de Caraba Production. Avec un disque étoilé et de la bonne presse, cela devrait permettre de boucler une série de concerts prévue fin novembre 2009 et en février 2010.

- Quelques mots sur votre trio Les enchanteurs ?

La vie des musiciens est parsemée de rencontres et celle avec Jacques Mahieux a été, elle aussi, importante. C’est un batteur que j’admire profondément et pour qui j’ai beaucoup d’amitié.
Il a permis la connexion avec Henri Texier en 1996 et je souhaitais lui renvoyer l’ascenseur en lui proposant d’être le gardien du rythme de cette nouvelle formation, légère et acoustique. Il y a quelques années, j’ai entendu Valentin Clastrier sur un disque de Carlo Rizzo et j’avais gardé en mémoire cette sonorité si particulière qui caractérise la vielle à roue. Cherchant un joueur de vielle, on m’a indiqué que Gilles Chabenat était mon voisin ! Le trio était né ! J’ai écrit le répertoire avec Gilles, car je ne connaissais pas les possibilités de la vielle : la tessiture, les sons, les quintes parallèles… Puis Le Petit Faucheux à Tours nous a invité au festival Loches en Jazz.
C’est un répertoire très ouvert qui donne envie d’inviter d’autres artistes. Lors de la soirée Caraba en novembre dernier, nous avons invité le chanteur breton Laurent Jouin et j’espère inviter prochainement le guitariste Jacques Pellen.


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Vincent Mascart / Thierry Vaillot © Héloïse Lebfevre

- Vous avez récemment créé le duo « Noroc » avec le guitariste Thierry Vaillot…

Depuis une dizaine d’années, Thierry Vaillot se consacre aux musiques traditionnelles d’Europe de l’Est. C’est un jazzman extraordinaire ! Il met ses connaissances théoriques et harmoniques du jazz au service de ces musiques pour les faire évoluer dans ses différents groupes (quartet Hùrlak, trio Elbasan, quartet Wide). J’ai été invité à remplacer plusieurs fois la violoniste de son quartet Hùrlak au saxophone soprano, puis nos affinités musicales nous ont amené à monter le duo Noroc. On reprend quelques chansons traditionnelles (une reprise du groupe Taraf de Haidouks par exemple) mais notre répertoire est essentiellement constitué de compositions écrites par Thierry, dans l’esprit des musiques balkaniques. Je joue presque exclusivement du saxophone soprano ! C’est la formation avec laquelle je me sens le plus libre, nous avons une réelle complicité et le public est conquis à chaque prestation.

par Armel Bloch // Publié le 20 juillet 2009
P.-S. :

Discographie :

  • Vincent Mascart Circum (Cristal Records-Harmonia Mundi/2008)
  • Olivier Legoas Trilog (Altrisuoni/2009)
  • Jean-Christophe Cholet & Diagonal Slavonic Tones (Altri Suoni/2007) et French Touch (Cristal Records/2009)
  • Karim Ziad Chabiba (Night&Day/2004), Dawi (Birdjam/2007)
  • Thierry Vaillot Hurlak Bucarest Blues (Iris Music/2003)
  • Orchestre National de Jazz direction Claude Barthélemy Admirabelamour (Label Bleu/2003) et La Fête de l’Eau (Le Chant du Monde/2004)
  • Karim Ziad Ifrikya (ACT/2001)
  • Bojan Zulfikarpasic Koreni (Label Bleu/2000)
  • Jacques Mahieux Franche Musique (Hopi/1999)
  • Santos Chillemi Avec l’Accent (Frémeaux et Associés/1996)

Liens internet :

[1Conservatoire National Supérieur de Musique