Scènes

Vous avez dit silence ? (2)

« What do you mean by silence ? », la formation de Vincent Courtois, invitait Marc Ducret à la Dynamo de Banlieues bleues le 11 mars 2009.


Banlieue nord de Paris. Une petite file discrète se dirige vers un grand bâtiment moderne à l’architecture carrée et à la décoration intérieure rouge…

La salle du concert est bondée, les gens s’installent sur les marches, ou restent debout derrière la régie. Vincent Courtois, chemise sobre, Jeanne Added et François Merville, chemise pop, entrent et s’installent face à nous, juste en dessous de l’énorme « BANLIEUES BLEUES » projeté en lettres capitales rouges ; Marc Ducret et Yves Robert se font face, de part et d’autre de la scène. Guitare rouge, pantalon moulant aux reflets métallisés pourpre, épaules légèrement désaxées, Ducret tend l’oreille avec nous.


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V. Courtois © H. Collon/Vues sur Scènes

C’est Jeanne Added qui entame les premières phrases. Des sons graves et profonds sortent de la gorge de cette jolie jeune femme aux cheveux courts tandis que son corps se balance comme au gré d’un souffle qui la porte, celui sans doute de sa propre voix. Petit à petit, le violoncelliste et le batteur-percussioniste se raccrochent à ce souffle, l’approfondissent et l’enrichissent. Les musiciens se regardent, s’écoutent, portent au loin, avec de plus en plus d’assurance, la phrase, ce vent tantôt lisse et rapide, tantôt bossu et lent. Pour l’instant, le guitariste reste discret ; il n’intervient qu’avec timidité, attendant que les autres aient trouvé leur place pour chercher la sienne. Les musiciens avancent par touches comme si, après un léger suspens, ils succombaient à la tentation de frapper une peau ou de pincer une corde.

Et soudain, par le miracle du jeu d’ensemble, ces singularités éparses se rassemblent, le crescendo s’amorce. Les cous se tendent, les yeux sont plus alertes ; le son se teinte de rock, la guitare est plus présente. Ducret aux mille tours agit comme un électron libre par-dessus la masse impressionniste ; son jeu volubile se promène au-dessus de nous comme ses doigts sur sa guitare. Un rythme inattendu nous emporte, les têtes dodelinent, les pieds battent la mesure, le rock envahit la salle.


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Jeanne Added © H. Collon/Vues sur Scènes

Puis le silence. Ah non, un chant d’oiseau résonne quelque part ! C’est Marc Ducret qui frappe ses cordes au moyen d’un briquet et fait surgir de nulle part quelques piaillements auxquels répond le violoncelle de Courtois, devenu oiseau à son tour.

La musique évolue ainsi sans cesse entre unissons électriques ponctués par une batterie rock et des solos de guitare impressionnants pendant lesquels le jeu de Ducret se déploie dans toute sa virtuosité - sans toutefois prendre la place des autres instruments - et solos ou duos moins démonstratifs, plus intimes. Alors Jeanne Added ferme les yeux, Vincent Courtois et François Merville échangent un sourire, Yves Robert se lève et se promène, l’instrument au creux de l’oreille comme s’il recueillait les confidences d’une vieille amie. Son jeu mat et précis complète celui de Ducret, qui lui laisse un solo époustouflant. Alors le temps s’étire ; le trombone se déploie, tout en finesse et en tempérance. Là où, chez Ducret, une note chasse l’autre dans un labyrinthe tortueux de sons saturés, avec Robert, elles se cèdent la place avec courtoisie. Tonnerre d’applaudissements.

Lorsqu’elle se fait instrument, la voix de Jeanne Added est aussi solide et juste que sur les chansons signées Vincent Courtois et John Greaves. « I have tragically lost my way… » entend-on pendant le rappel. Ce n’est pas le cas de Jeanne Added, qui sait parfaitement trouver sa place - que ce soit sur scène, entre les voix ou dans l’élan collectif, et clôt le concert comme elle l’a commencé : avec poésie. Il n’est pas minuit et les oreilles bourdonnent encore. Mais bientôt, quand le silence se fera, « de la parole du poète il ne restera que le souffle. » (Claudel, Cent phrases pour éventails.)