Portrait

Wajdi Cherif

Un voyage musical entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique.


Depuis quelques années déjà, Wajdi Cherif est un familier de la scène du jazz. Ses notes moyen-orientales fraîches et lyriques se marient aux notes bleues et syncopées dans un bouquet de mélodies chatoyantes. Le pianiste nous propose ici quelques disques choisis, prétexte à commentaires sur la musique, le jazz, le piano et bien d’autres sujets…


  • Sonates n°3 et n°5, Préludes et Eudes. Alexander Scriabine par Vladimir Horowitz (p). RCA.

J’ai découvert ce compositeur récemment. Je fonctionne généralement au feeling et c’est la curiosité qui m’a conduit à Scriabine. Ce fut le coup de foudre. Il y a une profondeur dans sa musique qui me touche personnellement. Ses compositions pour piano sont virtuoses et d’une grande variété sur un plan rythmique. Pourtant, elles restent très mélodiques. Ça chante tout le temps ! Et c’est essentiellement ce qui me touche.

Évidemment, il y a des périodes où je suis attiré par un musicien, puis je passe à quelqu’un d’autre. Mais savoir pourquoi je suis attiré par Scriabine en particulier reste mystérieux ! C’est d’ailleurs intéressant pour un musicien de travailler sur cet aspect : on apprend des choses sur soi-même. Il y a sans doute une part inconsciente dans ce processus d’attraction.

Bien que je ne sois pas un spécialiste en musique classique, l’interprétation d’Horowitz me plaît beaucoup. Peut-être parce que la chose à laquelle je suis le plus sensible, c’est le toucher, les nuances et l’émotion. Et Horowitz arrive à faire passer tout ça dans son interprétation de l’œuvre, malgré sa complexité technique. Je suis en admiration devant les pianistes classiques ! Leur maîtrise de l’instrument, leur technique fabuleuse, c’est remarquable !

Je suis d’autant plus admiratif que je n’ai pas vraiment de formation classique ! Tout au moins pas académique. Je n’ai pas eu un parcours structuré depuis le début. J’essaie d’étudier le piano et la musique par moi-même depuis une dizaine d’années, car je n’ai pas eu la possibilité d’avoir de formation musicale et pianistique comme il y en a en France. Ce qui fait que je suis un pianiste qui échappe un peu à l’image du pianiste au parcours-type : conservatoire, concours, prix etc. Pianiste autodidacte, j’ai commencé réellement à vingt-deux ans, ce qui est relativement tard.

Enfin, vingt-deux ans, c’est une façon de parler ! En fait, j’ai commencé la musique à l’âge de cinq ans en jouant les airs de musique arabe et tunisienne que j’entendais à la radio sur un vieux piano que mon père avait acheté dans une brocante. Mes parents voulaient que j’apprenne la musique et ils ont pensé à la guitare et au piano. Finalement, ils ont acheté ce piano. J’ai bien essayé de jouer d’autres instruments comme la guitare ou la flûte, mais je me suis toujours senti mieux au piano…

A mon sens, quand on joue d’un instrument comme le piano, il est indispensable de connaître un minimum la musique classique car c’est toute l’histoire de cet instrument dont il est question. Et puis, il y a des choses d’une telle beauté qu’il serait dommage de passer à côté ! Tout ce qui se joue sur cet instrument aujourd’hui, y compris le jazz, trouve ses origines dans la musique classique.

  • Now He Sings, Now He Sobs. Chick Corea (p), Miroslav Vitous (b), Roy Haynes (dm). Blue Note.

Le jeu de Chick Corea sur ce disque est tout bonnement exceptionnel. J’adore son toucher léger, précis, et sa sonorité… Le son du groupe est fantastique ! Et puis quelle diversité dans les morceaux !

Le jeu de Chick est limpide. Je suis fasciné par l’articulation de ses phrases, sa manière de penser la musique, de composer et d’arranger. Je me sens proche de lui : il a travaillé sur la fusion entre jazz et d’autres musiques, avec des influences espagnoles, latino-américaines…

Chez un musicien, ce qui m’intéresse ce n’est pas forcément de copier son style ou son phrasé note pour note, mais d’essayer de trouver ce qui lui a permis de construire sa voie, d’avoir une certaine créativité, et de m’en inspirer. D’ailleurs, je n’ai pas copié beaucoup de pianistes. On me dit parfois que l’influence de Bill Evans se sent dans mon jeu, mais je considère que j’ai seulement effleuré son style.

Bien sûr, Bill Evans reste une référence, mais Monk et Keith Jarrett sont aussi très importants pour moi. Monk parce que je m’identifie à lui : je trouve qu’on a beaucoup de points communs en tant que personnes, pour sa façon d’être, de jouer sur scène, de vivre la musique en groupe… Monk est un père spirituel. J’ai beaucoup de respect pour lui. C’est difficile à expliquer ; un courant passe, mais « de mon côté », bien évidemment ! Quant à Jarrett, à un certain moment, j’écoutais en boucle l’introduction de « Stella By Starlight » sur Standards Live. Pour parler d’influence, je dirais Jarrett, sûrement, pour son lyrisme, son charisme et son toucher ; Evans pour l’économie de son discours et la classe de ses harmonies ; et Monk pour sa liberté et le courage d’oser des choses que les autres vont juger maladroites ou carrément fausses.

Quand j’étais jeune, la radio passait très rarement du jazz. Un jour, mon oreille a capté une musique, mais je ne savais même pas que c’en était… Je l’ai enregistré à partir de la radio et essayé de retranscrire les improvisations au piano. Mais je n’y arrivais pas : à l’époque c’était bien trop difficile pour moi…


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© Wajdi Cherif

Il est vrai aussi que j’étais frustré de ne pas pouvoir jouer les quarts de tons au piano. Je jouais les mélodies à la main droite sans accompagnement ! Un jour, un copain musicien m’a montré comment faire une basse à l’octave à la main gauche, mais je n’ai appris l’harmonie que beaucoup plus tard. J’avais aussi découvert que je pouvais ré-accorder moi-même l’instrument pour obtenir les quarts de tons. Mais je ne le fais plus aujourd’hui… J’essaie plutôt d’obtenir une sonorité orientale à travers les ornementations, les trilles etc. Tous ces « trucs » empruntés aux instruments à cordes dans la musique arabe. Comme leur son ne dure pas longtemps, ils animent la mélodie par tous les moyens…

  • So Near, So Far. Joe Henderson (ts), John Scofield (g), Dave Holland (b), Al Foster (dm). Verve.

Voilà un disque très mélodique et très fin. Je suis tombé sur So Near, So Far par hasard et c’est devenu l’un de mes disques préférés. J’adore la guitare de John Scofield, avec ses inflexions mélodiques et ses « bends ». Peut-être parce que c’est une façon de sortir du tempérament… Ça produit des notes qui ne sont pas tempérées, comme dans le blues. Et le blues est une musique qui me touche particulièrement. Il se rapproche beaucoup, dans son essence, de la musique folklorique tunisienne.

So Near, So Far est un hommage à Miles Davis, que je n’ai pas beaucoup écouté, à part le disque live My Funny Valentine, avec Herbie Hancock et George Coleman. Mais je pense que Joe Henderson a réussi à créer une atmosphère proche du « mood » qui se dégageait de la musique de Miles… L’espace, le swing et le son de Henderson sont géniaux ! Et puis l’accompagnement du guitariste est vraiment exceptionnel. J’aime également beaucoup le tapis sonore créé par la batterie et la contrebasse. Un grand tapis très soyeux, avec des couleurs éclatantes… On peut y faire des acrobaties… C’est très agréable ! Ça me rappelle mon enfance…

Ce qui m’attire aussi dans le jazz, en dehors des richesses mélodiques et harmoniques, c’est cet esprit de liberté, cette prise de risque et ces expérimentations permanentes. Une sorte de laboratoire. J’ai horreur des choses statiques.

Je trouve d’ailleurs que le jazz actuel est parfois trop prévisible. Avec tout le « poids » de la tradition, on s’attend souvent, inconsciemment ou non, à ce qui va être joué… C’est peut-être aussi un problème d’écoute. En général, ce qui me gêne le plus de la part des musiciens c’est le manque d’écoute. Dès qu’on improvise, le champ est libre. On ne sait pas ce qui va se passer. Et à ces moments-là, l’écoute est primordiale.

  • Le Pas du chat noir. Anouar Brahem (oud), François Couturier (p), Jean-Louis Matinier (acc). ECM

J’adore l’oud. Mes oncles en jouaient. J’aime bien sa sonorité douce et ronde. Aujourd’hui, la technique a beaucoup évolué. Si, dans la musique arabe traditionnelle - et c’est le cas dans Le Pas du Chat Noir -, c’est essentiellement un instrument soliste, on peut aussi l’exploiter en accompagnement. C’est ce que j’ai essayé de faire avec Jasmine. Il peut aussi exprimer l’essence de la musique arabe bien mieux qu’un piano…

Brahem est, lui aussi, tunisien, et on retrouve dans ses albums ce goût ds belles mélodies. C’est une constante dans la musique moyen-orientale : en l’absence d’harmonie, la mélodie est primordiale.

La mélodie moyen-orientale et très lyrique. La musique arabe est principalement une musique monodique. L’analyse de la construction des lignes mélodiques et de l’utilisation des ornementations m’a beaucoup apporté. J’essaie aussi parfois de donner à mes interprétations au piano l’esprit de la musique arabe, surtout au niveau de la fluidité des lignes mélodiques.

Je pense aussi aux modes très riches de cette musique, qui sont malheureusement réduits la plupart du temps à un mode unique par les musiciens qui souhaitent donner une « couleur orientale » à leurs improvisations. En même temps, le fait de jouer un instrument à tempérament égal comme le piano réduit les possibilités d’utilisation de ces modes : on ne peut pas altérer les hauteurs des notes en temps réel comme c’est le cas pour l’oud ou le violon.

La musique orientale laisse une grande place à l’improvisation. C’est une musique de tradition orale, comme l’était le jazz à ses débuts. Même si les deux musiques se rejoignent sur les grands principes, d’ailleurs communs à toutes les musiques, de très grandes différences les séparent - dans la manière de les construire et de les penser.

Mais dans tous les cas, les deux cherchent à atteindre un état de plaisir intense, appelé « Tarab », chez les Arabes. Ce qui pourrait correspondre à ce que les jazzmen appelle parfois « The Zone ».

  • Phrygian Istikhbar, Wajdi Cherif (p), Habib Samandi (perc), Diego Imbert (b), Jeff Boudreau (dm). Wech Records.
  • Jasmine, W. Cherif (p), David Sauzay (sax, fl), Hamdi Makhlouf (oud), Yoni Zelnik (b) et Mourad Benhammou (dm). Wech.

Sur Phrygian Istikhbar, mon premier disque, j’ai essayé de représenter ce que j’étais en tant qu’artiste et pianiste à ce moment-là, c’est tout. Bien sûr j’ai également essayé des choses, mais globalement je suis resté dans les limites de ce que je connaissais déjà. D’où la formule trio + percussions.

Dans Jasmine, même si le point de départ est le même, j’ai surtout pensé à la variété des timbres car j’avais envie de faire quelque chose de différent du premier album… C’est pour ça que j’ai étoffé le groupe avec David Sauzay qui joue des saxophones et de la flûte et Hamdi Makhlouf à l’oud.

Jasmine est sans doute davantage orienté vers le jazz que la musique moyen-orientale. D’abord parce que le son jazz y est majoritaire - ne serait-ce que par les instruments : trois jazz, contre un Arabe et moi-même entre les deux ! Ensuite, du fait que certaines compositions sont plus « jazz » que celles de Phrygian Istikhbar.

Pourtant le processus de création des mélodies est semblable dans les deux cas : je pars toujours d’une mélodie que je trouve au piano ou que je chante. Pour certains morceaux, j’écris les parties de chaque instrument. Par exemple, sur Jasmine, pour « Phrygian Tounsi », j’ai envisagé la contrebasse comme un instrument mélodique plutôt qu’harmonique. Généralement, les bassistes jouent avec des grilles d’accords, mais ça sonne moins bien et c’est moins intéressant pour un thème arabe. Le contrepoint fonctionne mieux pour cette musique. Même chose pour « Jasmine » : j’ai écrit la partie de chaque instrument, sauf, évidemment, les passages improvisés.

  • Les projets…

J’espère tourner le maximum pour roder ma musique et la faire évoluer car la musique se nourrit de la scène. Ces dernières années, j’ai joué en duo, en trio, en quartet et en quintet. D’une manière générale, ma démarche est de lancer des idées, puis de les améliorer en cours route, avec le temps. Mais le plus important est d’essayer des idées aussitôt que possible.

En revanche, pour le piano solo, je ne suis pas tout à fait d’accord avec ce qui se passe dans le jazz aujourd’hui. Tout le monde veut jouer en solo, mais je pense qu’il faut aborder le piano solo avec maturité. Donc généralement pas avant quarante ans… (rires). Ce n’est pas un exercice facile : il faut avoir des choses à dire. Et ça n’a rien à voir avec la technique instrumentale.

Cette année, je suis en résidence de création à la Cité Internationale des Arts de Paris pour créer un nouveau projet et en ce moment, je me penche sur l’écriture pour big band et l’arrangement pour cuivres. J’espère aussi écrire de la musique pour deux disques…