Chronique

Weber/Guy /Nill

Games And Improvisations : Hommage à György Kurtag

Katharina Weber (p), Barry Guy (b), Balts Nill (perc)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Remarquée avec Woven Time, son premier album en solo, déjà chez Intakt Records, la pianiste suisse Katharina Weber a toujours adossé son approche de la musique improvisée à sa formation de concertiste classique, mais sa virtuosité est sans ostentation. Largement influencée par le travail de pédagogue de György Kurtag, elle enseigne le piano et l’improvisation à Berne. C’est en toute logique qu’elle rend hommage au compositeur hongrois en trio, accompagné de son compatriote Balts Nill aux percussions et du contrebassiste anglais Barry Guy, qui alterne lui aussi les collaborations avec des jazzmen comme Paul Rutherford ou Barre Phillips et les incursions dans la musique contemporaine ou baroque.

Compagnon d’étude de György Ligeti et originaire comme lui de la minorité hongroise de Roumanie, Kurtag est moins célèbre que son contemporain, certainement du fait qu’il ait choisi de rester derrière le rideau de fer pour se consacrer à l’enseignement. Découvert sur le tard par Boulez, Kurtag est largement influencé par la Seconde École de Vienne, et plus particulièrement Anton Webern. Compositeur au style dépouillé, habitué aux formes miniatures, il est surtout connu pour ses « Jatékok » - ses « Jeux » -, morceaux courts à vocation pédagogique, souvent dédiés à des amis ou des compositeurs aimés, de Tchaïkovski à Messiaen. Ce sont eux qui servent de base à K. Weber pour revisiter l’univers de Kurtag dans ce Games and Improvisations.

Le rituel est immuable, ou presque : la pianiste joue d’abord en solo un morceau de Kurtag qui dure une poignée de secondes, puis le trio enchaîne sur une improvisation. Les œuvres de Kurtag sont à la fois frugales et loquaces jusqu’au cœur du silence. Le jeu de Weber, très profond, offre un espace illimité à ses comparses, qui profitent des « Jatékok » pour repousser les limites d’un jeu très étendu. C’est notamment le cas de Barry Guy, qui explore les confins percussifs de ses cordes dans la fougueuse « Improvisation IV », née du « Palm Stroke » de Kurtag. La réussite de cet hommage tient au choix, de la part du trio, de ne pas chercher à donner une suite aux fulgurances du Hongrois, mais bien à s’aventurer dans les profondeurs de ses compositions à l’espace contraint.

C’est « Improvisation VI », qui découle du bien nommé « Play With Infinity » et son déluge de piano main gauche, qui fournit la clé d’un album très rigoureux. Le jeu très pointilliste de Balts Nill, dont l’entente badine avec Guy est le point fort du trio, permet à la pianiste de déconstruire le propos de Kurtag comme on démêle un écheveau. On retrouvera ce processus dans « Improvisation VIII », qui suit « Stubunny » où le jeu tortueux de Barry Guy fait imploser le martèlement abstrait du piano. Entre musique contemporaine et musique improvisée, Games and Improvisations tisse avec bonheur un fil ténu. L’occasion idéale de pénétrer dans l’univers d’un des compositeurs actuels les plus intransigeants, qui ne pourra qu’être flatté par ce bel hommage.