Scènes

Wenn aus dem Himmel

Un film de Fabrizio Ferraro avec Paolo Fresu, Daniele di Bonaventura et Manfred Eicher


Ce 25 mars avait lieu à Beaubourg la première mondiale de ce documentaire de Fabrizio Ferraro dans le cadre du festival Cinéma du Réel. Elle était suivie d’un concert du duo Paolo Fresu/Daniele di Bonaventura.

Wenn aus dem Himmel est un film hybride. C’est d’abord le making-of d’un enregistrement. Pendant deux jours, Fabrizio Ferraro a suivi Paolo Fresu et Daniele di Bonaventura dans l’auditorium de la Radio Suisse Italienne de Lugano où, comme de nombreux artistes avant eux, ils enregistraient un album pour ECM. D’une discrétion et d’une sobriété exemplaires, il filme leurs gestes, leurs hésitations, leurs discussions avec Manfred Eicher, et surtout l’inspiration qui prend corps.

Pour capter la grâce qui naît sous ses yeux, Ferraro a eu la sagesse de se contenter de la même économie de moyens que le duo. Il fait oublier sa présence, fond sa caméra dans les ombres du grand auditorium, pose discrètement ses micros parmi ceux destinés à l’enregistrement du disque. Le film ne contient ni interview, ni épisode face-caméra ; les plans sont fixes et larges, l’image granuleuse et sans apprêt.

Wenn aus dem Himmel se veut également une célébration du son et de sa faculté de transfigurer le réel ; de la même manière que la lumière transforme les propriétés de la nature telle qu’observée par Hölderlin dans le poème qui donne son titre au film, le son peut modifier radicalement l’éclat d’une scène, aussi banale soit-elle. On pourra certes objecter qu’avec des exemples comme ceux-là, la démonstration est aisée, mais personne n’a demandé à Ferraro de se compliquer la vie, et l’on s’en réjouit. Car s’il y a sur terre un son capable de transfigurer instantanément l’ambiance d’un lieu, c’est bien celui de trompette de Paolo Fresu. Sa puissance d’expression méritait bien un documentaire, et celui-ci la montre de manière éclatante : au début de l’enregistrement, alors que se décide autour de lui quelle sera la meilleure disposition des musiciens, on le voit qui se met silencieusement à l’écart de ces discussions, sort sa trompette de son étui et la porte à ses lèvres. En en deux notes il illumine alors le grand auditorium de son chant intérieur, anéantissant du même coup la banale agitation qui y règne.

Lors de la discussion qui suit le film, Paolo Fresu confie que si les séances d’enregistrement sont parfois simples, ce ne fut pas le cas de celle-ci. Le duo ne disposait que de deux jours - c’est très court - pour trouver la concentration et la cohésion nécessaires à la formation d’un propos musical, accéder à une intériorité d’autant plus nue qu’elle était cette fois débarrassée des effets électriques habituels chez ce duo. L’image montre en effet les musiciens très concentrés, dans un état constant de gravité recueillie. À plusieurs reprises, on est frappé par le contraste entre la difficulté qui transparaît dans ces propos ou sur ces visages concentrés, et la musique produite, traversée au contraire par l’évidence et la simplicité.

Disques et concerts peuvent leurrer l’auditeur : la musique y est devenue - au moins le temps d’un soir, dans le cas du concert - définitive. Elle est même transformée en objet dans le premier cas, en spectacle dans le second. Ce passage en coulisses rappelle que la création est d’abord un processus lent qui résulte de discussions, d’hésitations, de doutes parfois douloureux lorsqu’il s’agit de réécouter la dernière prise, de choisir telle version plutôt que telle autre. La création est aussi une histoire humaine, ce sont des moments partagés par des individus dans un studio. A cet égard, le film met en lumière le rôle du producteur historique d’ECM qui, on le sait, joue un rôle déterminant - d’après Fresu, un des derniers à fonctionner ainsi dans le monde du jazz.

Précieux en ce qu’il nous accorde le privilège d’assister à des instants habituellement réservés, le documentaire trouve le ton juste pour capter les petits miracles qui s’y produisent. Pour Paolo Fresu, l’objectif était avant tout un disque mais il se peut bien qu’en définitive, ce soit la genèse d’In Maggiore qui fasse date. Nous nous joignons à cette impression, mais précisons que le disque, qui bénéficiera d’une distribution beaucoup moins confidentielle, saura ravir ceux qui n’auront pas eu la chance de voir Wenn aus dem Himmel.


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