Entretien

Yoann Loustalot

Le Bruit, c’est Chic. Un trompettiste et son label.

Photo : Michel Laborde

Rencontre avec le trompettiste Yoann Loustalot, qui nous parle de son label Bruit Chic et des groupes qui font son actualité.

- Le catalogue de votre label, Bruit Chic, semble se construire autour d’un noyau de musiciens dont vous êtes proche, comme François Chesnel ou Frédéric Pasqua. Votre première intention en créant le label était-elle de gagner en liberté dans l’accomplissement de vos projets, ou d’endosser le rôle de producteur pour promouvoir des musiques auxquelles vous êtes sensible ?

Au tout départ l’objectif de la création de Bruit Chic est d’être totalement libre !

Cela faisait un moment que je me demandais comment faire pour ne pas être tributaire du système que l’on connaît. Je ne voulais pas demander la permission à qui que ce soit pour enregistrer un disque… Lorsqu’on sort un album, c’est souvent un long cheminement, et les gens qui produisent ont besoin d’établir des stratégies : ils font des demandes d’aides, choisissent le mois le plus opportun pour la sortie du disque etc.
C’est normal, mais je ne voulais plus rentrer dans ces considérations, je voulais juste enregistrer quand j’en avais envie avec mes groupes, sans calcul. Avant la création du label, j’avais auto-produit mes disques puis ensuite trouvé un contrat de licence avec un label. Ça s’est passé pour Primavera, pour le premier disque d’Aérophone, puis pour Derniers Reflets. J’ai pensé que nous pouvions tout maîtriser. Nous avons commencé à y réfléchir sérieusement avec mon ami Victor Michaud qui lui aussi cherchait un moyen de sortir son premier album Wunderbar Orchestra. Nous avons donc monté une association que nous avons « décrétée » label et nommée Bruit Chic. Nous avons cassé nos tirelires pour nos projets, puis fait les envois presse nous même, mis en place la vente des disques sur le site etc., enfin tout de A à Z ! L’idée générale de Bruit Chic est de fédérer des auto-productions sous forme de label.

Nous avons invité des copains qui, forcément, nous sont proches humainement et musicalement. François Chesnel a été un des premiers. Le dernier en date c’est Fred Pasqua avec son disque Moon River. L’idée est vraiment d’avoir un outil à disposition qui nous serve, à nous et nos proches, pour promouvoir et vendre notre musique, réaliser les objets disques, être identifiés par la presse. Chacun est libre de faire ce qu’il veut. Cette liberté m’a permis par exemple de mettre en valeur une petite partie du travail de mon ami Vincent Marco, qui a réalisé les pochettes de Pièces en forme de flocons et d’Atrabile. Les amis du Petit Label à Caen, chapeauté par Nicolas Talbo (sur lequel j’avais sorti mon album YO5) avaient eux aussi développé leur label indépendamment du circuit et je trouvais que leur idée était parfaite ! Lorsqu’on est musicien, on a besoin d’être actif, productif et indépendant. Pour moi cela passait par la création du label.

- Maintenant que votre catalogue est riche de plus d’une dizaine de références, des lignes très claires se dessinent quant à vos choix de production. Pourtant tout semble ouvert et, du duo trombone/piano intimiste à la pop coréenne revisitée, le label balaie déjà un spectre large d’esthétiques. Savez-vous où vous allez, avez-vous des envies, ou envisagez-vous la production d’albums de façon opportuniste ?

Très franchement nous ne savons vraiment pas où nous allons ! Si une musique est belle et réussie, alors pourquoi s’en priver ? Nous choisissons les projets selon nos goûts et affinités. Il se trouve que je joue sur beaucoup de disques qui sortent sur le label, c’est comme ça !

J’ai toujours cru en une chose que je ne sais pas nommer, une sorte de foi

Depuis quelques années, la structure a pris de l’ampleur grâce à l’Autre Distribution ; ils ont fait un super boulot, et cela a changé le rayonnement du label. Cela nous a permis d’accéder aux aides, aux magasins, donc à plus de visibilité. L’album de mon trio Loustalot/Chesnel/Paganotti Pièces en forme de flocons a contribué à ce changement, puisque c’est le premier à avoir été re-pressé et distribué ! Nous sommes parfois débordés car ce n’est pas notre métier. Mais nous sommes musiciens avant tout et c’est à faire de la musique que nous avons envie de passer notre temps !

Yoann Loustalot © Gérard Boisnel

- Cette liberté que vous évoquez, le fait de vous être affranchi des contingences liées à la distribution de votre musique ou aux « attentes » des labels, a-t-elle eu des répercussions sur la pratique de votre instrument, sur l’évolution de votre propre langage ?

Au départ oui, dans une certaine mesure… Pour mes disques et mes groupes, j’ai toujours choisi de les faire comme bon me semblait et avec qui je voulais. Je ressens depuis toujours le besoin de créer mes propres morceaux et de développer mon style de jeu, même si je ne savais pas exactement vers quoi je voulais aller. J’ai toujours cru en une chose que je ne sais pas nommer, une sorte de foi - pourtant je ne suis pas mystique du tout - mais quelque chose me dit depuis toujours « fais ton truc ! »…

Pour aller plus loin, je me suis permis, notamment avec mon trio Aérophone, d’écrire et d’essayer tout un tas de morceaux auxquels je ne croyais pas forcément dans un idiome jazz. Ça m’a obligé à travailler mon instrument sur des formes, modes ou styles de jeu qu’imposaient ces morceaux. C’est une manière forte de développer sa propre technique musicale, c’est ce que je pense avoir fait avec ce groupe, et ça m’a beaucoup servi pour toutes mes autres rencontres jusqu’à présent.
C’est ce que me permet de faire Bruit Chic avec les disques, car on ne s’impose rien, on peut faire ce qu’on veut et aller au bout des idées les plus inattendues ! C’est aussi ce que m’a permis Jordi Pujol de Fresh Sound Records chez qui j’ai fait plusieurs albums. Il ne m’a jamais rien imposé. Les gens comme lui sont rares et précieux.

- Donc ce travail d’absorption de l’existant est une manière pour vous de libérer votre propre langage, d’avoir un vocabulaire suffisamment étendu pour pouvoir donner forme à des idées très personnelles. Pensez-vous que cela vous donne la capacité de saisir avec plus d’efficacité des bribes de musique fugaces, d’en capter la dimension unique ?

J’ai effectivement souvent des fragments de musique qui me passent très vite par la tête, le matin par exemple… et oui, bien sûr, avoir du vocabulaire permet de les noter, de savoir un peu plus rapidement à quoi elles correspondent dans notre échantillonnage intérieur. Mais il reste des idées qui sortent de nous sur lesquelles on ne pourra pas mettre de nom, qu’on ne pourra pas faire entrer dans une case, ce sont souvent celles qui sont les plus singulières !

Yoann Loustalot © Michel Laborde

- On ressent effectivement à l’écoute de vos disques une réelle évolution du langage. Plus vous avancez et plus vous semblez chercher à estomper les figures du bop et du jazz modal pour tendre vers une musique suspendue, avec de longues phrases très libres. Quand vous imaginez des musiques à venir, réfléchissez-vous à des configurations instrumentales ou des collaborations permettant de cultiver votre différence ?

Oui, bien sûr, lorsque je décide de fonder un nouveau groupe, la balance entre le casting et la configuration instrumentale doit être juste, et j’ai besoin, une fois que j’ai pensé au son général, d’avoir des gens en tête et une idée assez précise de ce qu’ils font sur leur instrument. Ce que j’essaye de cultiver, c’est mon jeu personnel, plus qu’une différence ! Je tâche d’être le plus sincère avec moi-même et d’assumer ce qui sort de moi, ce que j’entends.
Ça m’a souvent désespéré, mais j’ai appris, seul, à assumer ces choses qui sortent spontanément et qui me sont propres. Il y a effectivement de longues phrases lentes, ou rapides avec des intervalles étranges que j’ai essayé de développer (par périodes) en travaillant des choses spécifiques. J’ai dû apprendre à mettre en forme ces bribes et surtout à les sculpter avec mon langage qui est celui du jazz…
Il est vrai que ce chemin parcouru m’a sûrement éloigné des langages du bop, hard bop et jazz modal, avec lesquels j’étais assez exclusif à une période. Ça a été aussi volontaire de ma part, pour pouvoir rester sur mon propre chemin…

travailler en groupe met en confiance et aide à améliorer son jeu personnel

Une de mes occupations quotidiennes, par exemple, est d’apprendre de nouveaux standards ou relever des solos, c’est d’ailleurs ma base de travail… Cela ne m’intéresse pourtant plus trop de jouer cette musique dans mes groupes car cela génère beaucoup de clichés, et ça devient très ennuyeux ! J’essaie de faire des choses personnelles, sans avoir la prétention de révolutionner quoi que ce soit.

- Vous évoquez le travail de groupe. Vous participez à des aventures au long cours, avec le quintet de Florian Pellissier, Lucky Dog ou votre groupe Aérophone. Ces collaborations durables vous semblent avoir comme principale vertu de pouvoir affiner une esthétique jusqu’à la perfection, ou de constituer des laboratoires pour développer de nouveaux modes de jeu ?

Pour moi, les deux se recoupent. Le fait de travailler en groupe met en confiance et aide à améliorer son jeu personnel. On se sent plus libre, alors on tente des choses plus facilement, sans complexe, et on joue mieux. L’effet du temps sur notre jeu collectif est bénéfique. Tout le monde vous dira qu’un groupe ne se met à sonner vraiment qu’au bout d’un certain nombre de concerts par exemple… Et même si la perfection est sans doute impossible à atteindre, cette manière de travailler apporte de grandes satisfactions.

C’est l’attitude qu’adopte aussi Florian Pellissier, et pour en avoir parlé avec lui, il y tient. C’est certainement grâce au fait d’avoir gardé les mêmes membres depuis plus de dix ans et quatre albums, que son groupe a un son particulier.

Avec Lucky Dog, nous jouons aussi depuis une dizaine d’années ensemble maintenant, et pour certains d’entre nous, depuis presque 20 ans. Ce groupe est très fun, nous éprouvons un réel plaisir lorsque nous partons jouer ensemble ! Nous écrivons la musique du groupe à part égale avec Fred Borey, mais Yoni Zelnik et Fred Pasqua sont autant que nous impliqués dans le travail de création, car la musique que nous apportons n’est toujours qu’un prétexte pour jouer ensemble. Chacun amène ensuite sa pierre à l’édifice de manière très libre et équilibrée et cela crée le son du groupe. C’est une aventure et on la laisse se dérouler !

J’ai aussi un parcours similaire avec François Chesnel, avec qui j’ai beaucoup joué et enregistré plusieurs disques. Je pense que notre trio Loustalot - Chesnel - Paganotti et notre disque Pièces en forme de flocons n’auraient pas pu sonner ainsi sans notre complicité ancienne.
Ce disque est pour moi le plus abouti que j’ai enregistré ; il est spontané, car nous l’avons fait sans répéter. C’est un résultat probant de nos années de confiance.

Depuis plusieurs années, je collabore étroitement également avec le pianiste Julien Touéry, et à force de mener des projets ensemble et de croiser nos esthétiques, différentes à la base, nous avons trouvé sans forcer un terrain de jeu commun. Notre quartet SLOW est un des groupes dont je suis le plus heureux. Nous avons développé une esthétique qui nous est propre, sans pour autant la conceptualiser : c’est une sorte d’éloge de la lenteur sur lequel nous nous sommes retrouvés naturellement.

Cette manière de fonctionner crée du plaisir ! Cela crée la détente dans la musique et permet d’aller plus loin, de se dire franchement les choses, d’être à l’aise. La notion de plaisir est primordiale. J’ai aussi bien sûr ce rapport avec le groupe Old And New Songs dans lequel je côtoie encore François Chesnel, Christophe Marguet et mon vieil ami Frédéric Chiffoleau avec qui j’ai débuté le jazz. C’est une histoire de famille qui dure, en quelque sorte !

- Là aussi vous louez les vertus du temps, du travail sur les automatismes pour précisément s’affranchir des conventions. Votre poursuite de la liberté (musicale) se fait par l’exploration de formes souvent très épurées. Voyez-vous, au-delà de vos préoccupations esthétiques, un apaisement nécessaire ?

J’essaye de faire les choses le plus naturellement possible. J’ai souvent plus de mal à faire passer quelque chose lorsque la musique est très fournie, rapide. Je ne suis pas un trompettiste virtuose. J’essaie concrètement, sur l’instrument comme dans mes compositions, de trouver des moyens de faire des choses tout de même valables sans aller contre ma nature ! J’ai eu l’occasion de faire quelques concerts avec Yonathan Avishai qui est un musicien et pianiste incroyable. C’est quelqu’un qui a beaucoup réfléchi au fait d’épurer la musique, mais pas par manque de technique, car lui est un virtuose ! Sa musique est d’une beauté et d’une clarté rares aujourd’hui. Il est capable de faire des solos qui montent de manière incroyable en intensité en faisant de moins en moins de notes ! J’ai par la suite essayé dans mes morceaux et dans ma pratique de l’instrument d’appliquer ce que j’avais compris et retenu de ces expériences et je crois que ça a beaucoup contribué à rendre mon jeu plus calme.

Yoann Loustalot © Michel Laborde

- Lors de votre passage au Duc des Lombards avec Old And New Songs, vous avez délivré, sur un répertoire identique à celui du disque, une musique plus tendue, plus compacte. On constate également une grande différence en terme d’ouverture de jeu, d’engagement dans l’interaction, lorsque l’on compare vos deux disques avec Lucky Dog (un album studio et un album live). Comment déterminez-vous la limite à fixer au lâcher-prise, dans les contextes différents du studio ou de la salle de concert ?

Avec Old And New Songs nous avons tout de même beaucoup joué cette année, c’est ce qui rend la musique effectivement plus compacte et tendue. Cela nous donne une certaine assurance d’avoir enchaîné pas mal de concerts et notamment une grande tournée en Russie. Nous jouons effectivement le même répertoire que sur le disque à l’exception de quelques morceaux, et c’est différent en concert, car nous nous permettons des plages d’improvisation beaucoup plus longues. Il y a une prise de risque plus grande, car l’émotion engendrée est différente de celle restituée sur un disque. Le rapport sensuel avec le public permet cela : nous le voyons et lui aussi, en plus de nous écouter… En concert nous faisons passer beaucoup plus de choses car les autres sens engagés permettent une compréhension différente et plus complète de la musique. Le disque est un objet musical différent : il fixe un moment précis, on ne peut pas y laisser des choses moins réussies qui passeraient très bien en concert. Un concert ne laisse que le souvenir d’un moment d’émotion partagé avec le public.

Avec Lucky Dog, nous avons, au contraire, voulu fixer notre nouveau répertoire par le biais d’un concert, et ça, c’est une première expérience pour moi, risquée et passionnante ! On connaît tous des disques enregistrés en concert qui sont très ennuyeux, avec des solos interminables… Je suis content qu’on ne soit pas tombés dans ce travers ! Nous voulions un son très brut, la prise de son s’est faite avec 2 micros. C’est forcément hyper naturel, on nous entend jouer en vrai. Nous avons choisi d’assumer la musique telle qu’elle s’est jouée d’un bout à l’autre puisque nous savions que nous n’aurions pas le choix de rejouer des versions. Ça nous a plongés, avant de jouer et pendant le concert, dans une énergie très positive et stimulante !

- Quel est votre rapport à l’imperfection ?

Je suis très perfectionniste avec une tendance assez récente à m’autoriser certaines choses que je considère comme des erreurs. Il y a des choses dans mon jeu qui m’énervent. Des tics, on en a tous, mais quand ce truc qui m’énerve devient trop redondant, j’essaye de le gommer… Je suis plus indulgent maintenant : être perfectionniste peut tourner au cauchemar ! J’essaie de m’éclater en jouant et de ne pas avoir d’auto-jugement instantané.

- Vous avez évoqué un nouveau groupe avec Julien Touéry. Comment se passe la création à deux, quand on a a priori des modes d’expression différents ?

Avec Julien, nous nous connaissons depuis pas mal d’années ; nous avons joué dans plusieurs contextes différents et avons eu dès le départ une super accroche musicale et humaine. Nous avons beaucoup de points communs, des manières d’envisager la musique similaires. Julien est un pianiste rare avec un toucher très fin ; c’est un musicien complet qui a une grande connaissance du jazz. On s’est vite rendu compte qu’on avait un goût commun pour ce que nous considérons comme de belles musiques. De ce fait, il y avait certaines de nos compositions qui fonctionnaient naturellement ensemble, comme des éléments complémentaires. Il y a une volonté de notre part de faire un groupe dans lequel on ne serait pas pressés, dans lequel on ne jouerait que des choses sur des tempos lents, des rubatos, des choses très mélodiques et très dépouillées, non démonstratives… On a appelé ça SLOW ! Nous avons invité le contrebassiste Eric Surménian et le percussionniste Laurent Paris.

Nous présenterons le disque en concert au Festival Radio France de Montpellier le 22 juillet 2019.