Portrait

Zappa, l’un et le multiple

Rencontre avec Juliette Boisnel, coordinatrice de l’ouvrage


L’université de Rouen a eu l’excellente idée de publier les contributions de musicologues, de compositeurs et de musiciens à l’étude de l’œuvre de Frank Zappa. Juliette Boisnel, coordinatrice de cet ouvrage avec Pierre-Albert Castanet, répond à nos questions.

Zappa, l’un et le multiple

- Pourquoi avoir choisi ce titre pour le livre « Zappa, l’un et le multiple » ?

Nous avons choisi ce titre car il nous a semblé correspondre à ce que nous proposions dans notre ouvrage collectif. Pour reprendre la philosophie de Platon, l’œuvre de Zappa, dans toute sa complexité et sa diversité, forme une unité. Le compositeur, aussi éclectique soit-il, forme un tout constitué d’une multiplicité ; il passe de l’un à l’autre avec une logique bien à lui, des transitions qui résonnent d’un morceau à l’autre, d’un album à l’autre, d’un art à l’autre, d’un sujet à l’autre, etc. Cette fameuse continuité conceptuelle... La multiplicité de son œuvre, et les innombrables influences dont elle se nourrit, produisent une pensée et un univers multi-horizon, multidirectionnel, propre à Zappa, qui fait que l’on reconnaît tout de suite sa griffe. De fait, à l’occasion du colloque hommage pour les vingt ans de sa disparition, organisé par mon directeur de recherche Pierre Albert Castanet et moi-même à l’Université de Rouen, nous voulions rendre hommage au travail hétéroclite du compositeur. Nous avons proposé des articles universitaires axés sur des sujets différents, plus proches du domaine d’intervention de chaque intervenant.

Cet aspect multi-cartes, son côté touche-à-tout fait qu’il n’est pas toujours facile à aborder

- Est ce que ce caractère multiple est une spécificité de Zappa, ou d’autres artistes pourraient-ils rentrer dans cette catégorie ?

Il n’est pas si commun de trouver un compositeur aussi iconoclaste et qui soit allé aussi loin dans ses idées. Il existe de nombreux groupes dont on sent la filiation zappaïenne et de nombreux compositeurs ou musiciens qui se sont exprimés dans différentes formes d’art, mais la singularité de Zappa réside dans sa multiplicité en tant que persona ou ses personæ, des points de vue musical, scénique, social, politique, filmographique, philosophique, etc. Sans compter l’immensité de son art pendant plus d’une trentaine d’années, dont on est loin d’avoir tout entendu. Cet aspect multi-cartes de Frank Zappa, son côté touche-à-tout fait qu’il n’est pas toujours facile à aborder, d’ailleurs. Ainsi, les métaphores de la boule à facettes, du costume d’Arlequin, du patchwork, du couteau suisse ou de la mosaïque sont des images que l’on entend souvent et qui semblent se rapprocher au mieux de lui et de son œuvre. A juste titre, Guillaume Dauzou avait pris l’image du bac à sable (s’amuser dans un cadre) pour évoquer le travail de Zappa, lors des Zappologies en septembre dernier à la Philharmonie de Paris.

- Est ce qu’il y a des traits de sa personnalité qui n’ont pas été abordés dans le livre et qui auraient eu leur place ? Son engagement politique ou son humour, par exemple.

Pour reprendre ce qu’a dit Brian May à propos de Zappa : « C’est un sujet d’étude à vie » : il nous a fallu faire des choix. Il est vrai que nous aurions pu aborder de nombreuses autres thématiques sur le compositeur, comme par exemple son influence sur les musiciens actuels, son héritage musical, son travail autour du combat politique, contre la censure, l’humour aussi, etc. C’est un travail sans fin !

- Est ce que son relatif manque de notoriété auprès du grand public peut s’expliquer par cette multiplicité ?

Je ne peux dire si ce relatif manque de notoriété est dû à cette multiplicité car c’était quand même quelqu’un qui remplissait des Zénith. On sait qu’il avait davantage de succès en Europe qu’aux États-Unis. Est-ce dû à la censure ? Peut-être. Toutefois, je comprends que cette multiplicité puisse en rebuter plus d’un. Il n’est pas toujours évident d’aborder et d’écouter sa musique. Peut-être faudrait-il d’abord entrer dans son univers de manière biaisée, en commençant par ce qui se rapproche le plus de ce que l’on écoute chez soi, pour ensuite élargir l’écoute.

- Comment avez-vous choisi les auteurs ? Est ce que les contributeurs travaillaient déjà sur le sujet ou ont-ils fait de Zappa un cas d’étude dans leur recherche ?

Comme il s’agissait d’un colloque à l’Université de Rouen, sous l’égide du laboratoire du GRHIS, il fallait des intervenants universitaires. De fait, nous avons sélectionné des intervenants, issus des quatre coins de la France et de Québec, qui font de l’œuvre de Zappa leurs sujets d’étude, l’ont déjà étudiée ou jouée, qui ont des affinités avec elle. A titre « post-colloque », nous avons eu l’honneur d’avoir la préface signée par le pianiste Bertrand Chamayou et la postface écrite par le compositeur et réalisateur, Henning Lohner, qui nous a été présenté par la musicologue Sharon Kanach. Pour illustrer notre ouvrage collectif, Henning Lohner nous a généreusement offert des clichés aussi personnels qu’inédits, issus de sa collaboration avec Zappa à l’époque du Yellow Shark.

- De manière générale, est ce que son œuvre est souvent étudiée par le monde universitaire ?

Je pense qu’il a toute sa place à l’université ; des mémoires de recherches et quelques thèses en cours ou achevées ont vu le jour en Suède, en France, au Canada et aux États-Unis. Mais son œuvre ne concerne pas uniquement la musicologie : elle pourrait, à mon avis, intéresser d’autres facultés.