Chronique

Eliott Sharp with Mary Halvorson & Marc Ribot

Err Guitar

Eliott Sharp (g), Mary Halvorson (g), Marc Ribot (g)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Lorsque la grammaire est innovante, voire déliée de toute forme ancienne d’asservissement syntaxique, tous les cas de figures peuvent être envisagés, même les plus iconoclastes. C’est ainsi qu’en musique improvisée comme en de nombreux exercices conçus sur le fil, la somme des singuliers ne constitue pas naturellement des pluriels. C’est bien le cas de cet Err Guitar, rencontre au pinacle de trois improvisateurs exceptionnels. Si la linguistique est impactée, il n’en est rien de la sémiotique. Quand il s’agit de personnalités telles qu’Eliott Sharp, Mary Halvorson et Marc Ribot, « exceptionnel »est bien à prendre dans chacune de ses acceptions et ne tolérerait aucune dérogation. La remarquable ouverture justement nommée « Blindspot » en atteste. Les yeux fermés, en aveugle, on reconnaît chacun des musiciens dans ce qu’il a de plus particulier. Ce n’est ni un empilement, ni un mélange. C’est un canon, complexe et travaillé.

On les retrouve tous, dans leur spécificité : les textures sombres et pernicieuses de Ribot sur « Sinistre » qui détecte dans le jeu d’Eliott Sharp la trace d’un vieux compagnon de route marqué par les années Tzadik. Mais également les déviations inopinées et faussement précaires de Mary Halvorson qui, quelques mois après sa rencontre avec Noël Akchoté, côtoie de nouveau des légendes de la six-cordes. Son duo acharné avec Sharp sur les deux parties de « Sequoia », constitue le point culminant d’intensité. De toutes les trajectoires insolites et radicales prise par les trois musiciens étasuniens, un parcours qui converge spontanément vers New York, c’est celle d’Eliott Sharp qui impose ici davantage son empreinte. Le compositeur contemporain, par ailleurs collaborateur de Scott Fields et surtout de Pauline Oliveros, parvient à aiguiller ses invités dans une direction préalablement définie sans pour autant influer sur leur liberté. C’est la résultante de « Kernel Panic » qui clôt l’album sur une masse protéiforme qui rappelle l’importance des pédales d’effet dans cette approche radicale.

Err Guitar est le fruit de l’accident, de l’imprévision, du plaisir de jouer ensemble et de célébrer l’instrument sous toutes ses formes, y compris truculentes (« Oronym »). Pas autour d’un feu ou à l’occasion d’un bœuf, mais dans une affirmation sans concession de la liberté. Err comme Erreur, Err comme Errance, mais aussi comme un cousin éloigné de Air Guitar, ce jeu irréel où l’on joue d’un instrument qui n’existe que dans l’imagination. C’est en effet un peu cela, sans faux-semblants ni dissimulation. Enregistré en trois jours avec un goût certain pour l’irrévérence et l’ironie, deux ingrédients majeurs de la déconstruction et de la mise en perspective, Err Guitar est de ces disques complexes qui ont besoin de temps pour délivrer tous leurs secrets.