Portrait

Fou Records : c’est fou, ça !

Le label de Jean-Marc Foussat


Créé en 2012, Fou Records est le prolongement des travaux de l’ingénieur du son et musicien Jean-Marc Foussat. Brève présentation de l’homme et de ses disques.

Jean-Marc Foussat porte un chapeau et des lunettes ovales. Sa voix aux inflexions presque féminines est d’une grande douceur : ses phrases s’alanguissent et finiraient systématiquement en point d’interrogation si, de temps à autre, quelques réflexions tranchantes ne venaient éveiller la curiosité de son interlocuteur. La soixantaine, Jean-Marc Foussat œuvre depuis des décennies dans l’avant-garde, l’expérimental, l’underground, l’alternatif selon l’étiquette que l’on souhaite mettre sur ces musiques des extrêmes.

Aussi prolixe que touche-à-tout, en plus de son chapeau il porte plusieurs casquettes. Ingénieur du son de formation, il enregistre des disques pour Hat Hut, Futura/Marge, Incus (fondé par Derek Bailey et Evan Parker) et participe à la création de Potlatch (on lui doit notamment la captation des duos de Bailey avec Steve Lacy ou Joëlle Léandre) privilégiant ainsi les musiques libres, principalement enregistrées dans l’incandescence du live.


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photo © Christian Taillemite

Également instrumentiste, sa science des machines et son intérêt pour l’acoustique le conduisent tout naturellement vers les synthétiseurs. Adepte du VCS3 et de l’AKS (mis en circulation début 70), il les couple à des pédales, des ordinateurs ou des micros pour un usage tout personnel. Loin des nappes de son fadasses ou des rythmiques froides pour ambiances faciles, il travaille principalement le timbre et la matière. Des sons pré-enregistrés sont réinjectés dans le flux musical après avoir subi de nombreux traitements, aussi contorsionnistes que radicaux. Sont alors privilégiés l’élan, le mouvement puis la collision voire le fracas. Car jouer avec Foussat, ce n’est pas avoir à ses côtés un faire-valoir qui balaierait le sol pour dégager la piste, mais un combattant, un stimulateur, un véritable partenaire. En témoigne sa présence depuis 1992 au sein du trio Marteau Rouge au côté du guitariste Jean-François Pauvros et du batteur Makoto Sato : musique ouvertement bruitiste à tendance free rock qui apporte son lot de tension et d’énergie (trois disques chez Gaffer Records, In Situ - avec Evan Parker - et Fou Records).

Mais on l’a dit, Foussat aime porter le chapeau, et plutôt que de voir s’éparpiller ses différents travaux, en 2012 il les rassemble, les complète et fonde Fou Records. Le label compte à présent une dizaine de références. Des enregistrements (désormais historiques) témoignent du cheminement de la musique improvisée européenne au cours de ces trente dernières années : 28 rue Dunois juillet 1982 (Elu Citizen Jazz) rassemble le all star Derek Bailey, Evan Parker, Joëlle Léandre et George Lewis ou, en 2000, le trio Daunik Lazro (saxophones), Peter Kowald (contrebasse), Annick Nozati (voix) particulièrement émouvant puisque c’est là un des derniers disques de la chanteuse, enregistré aux Instants Chavirés de Montreuil lors d’une prestation généreuse et tragique quelques mois avant sa mort (Kowald, lui, disparaîtra l’année suivante).


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L’oiseau révèle une approche plus intime et tout aussi émouvante, l’hommage-requiem au fils disparu de Foussat. En solo, l’homme aux synthétiseurs donne à l’envol des oiseaux, dans un geste complexe fait d’aplats sonores immédiatement perturbés par des accidents, toute une gamme d’émotions qui finissent par se figer sur des atmosphères hitchcockiennes, douloureuses. Au cœur de cet écrin noir, sa voix récite un poème avec toujours cette même la douceur.


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D’autres productions plus actuelles satisfont aussi nos oreilles, que ce soit en compagnie de son vieux complice saxophoniste Sylvain Guérineau (deux disques au compteur dont un avec Joe McPhee, Aliquid et Quod) ou avec le guitariste Simon Hénocq (Nopal). Ça barbare, là ! (2012) réunit quant à lui le duo Ramon Lopez et Foussat ; se passant alternativement le relais, ils trouvent un point d’équilibre entre les performances rythmiques tous azimuts de l’un et les grandes cathédrales sonores de l’autre qui s’effondrent à peine bâties.


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En 2015, la contrebasse de Fred Marty se mélange au dispositif électro-acoustique de Foussat et donne naissance à l’hydre à deux têtes MarsaFouty. En deux longues plages, les musiciens vont, sans dissocier clairement leur timbre, modeler une matière qui surgit, gonfle, prend corps et vie.

Ouvert aux nouvelles générations, enfin, le label signe la formation Cuir (John Cuny, Jérôme Fouquet, Jean-Brice Godet, Yoram Rosilio, Nicolas Souchal), le disque aussi brut que direct d’un quintet évidemment épidermique où s’épanouissent une multitude de directions aussi brûlantes les unes que les autres.

Un mot enfin, du site, adossé au label, ou inversement. Une petite boutique sympathique qui regorge d’informations, de sons en tous genres, de visuels (affiches de concert). Un cabinet de curiosité agréablement foutraque qui prolonge le travail artisanal et sérieux mené avec Fou Records, tout entier tourné vers la musique. Même si celle-ci donne l’impression de travailler du chapeau !


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Jean-Marc Foussat, photo Michaël Parque

par Nicolas Dourlhès // Publié le 28 septembre 2015
P.-S. :

La rédaction de ce papier à peine terminée, voilà que deux nouveaux disques sont déjà à disposition :

  • « Angoulême 18 mai 1980 » / Willem Breuker Kollektief, (Fou Records)
  • « Géographies des transitoires » / Jean-Marc Foussat, Henri Roger (chez Facing You/IMR)