Chronique

Franck Vaillant

Thisisatrio

Franck Vaillant (dms), Pierre de Bethmann (p, Rhodes), Bruno Chevillon (b).

Label / Distribution : Abalone

Chez Abalone – et donc du côté de l’éminent Régis Huby – on n’en finit pas d’explorer la musique sous toutes ses formes, des plus chambristes aux plus expérimentales, en passant par la célébration du jazz, sous forme orchestrale classique ou dans sa dimension chantée. Son catalogue finit par ressembler à une ode à la Musique – avec un M majuscule –, ce drôle d’univers où les fenêtres de l’inspiration sont grandes ouvertes et les propositions de voyages innombrables.

Thisisatrio en est une preuve supplémentaire : on savait le batteur Franck Vaillant avide d’aventures et de recherches. Cet autodidacte boulimique de rencontres a multiplié les concerts et les expériences, qu’il s’agisse par exemple de LO’JO (plus de 400 concerts en quatre ans) ou de son propre groupe Benzine, dont les quatre albums lui ont permis de dessiner un monde qu’on qualifiera volontiers d’électro-situationniste. Une façon de dire que tout est possible et en particulier le meilleur, surtout lorsque les invités, qui ne demandent pas mieux que d’y adjoindre leurs forces, s’appellent Benoît Delbecq, Cyril Atef, Magic Malik, Yves Robert, Olivier Py, Airelle Besson ou bien encore Kamila Jubran. Publié en 2012 chez Gazul Records, Skits For The Ears en est un parfait témoignage. Une musique chargée d’urbanité nocturne, sorte de film inquiet de notre quotidien.

Thisisatrio, drôle de nom pour un disque, comme s’il y avait un doute sur la définition correcte de la formule mise en place. Parce qu’avec ses débordements et ses embardées, ses inclinations binaires, cette formation n’entre pas stricto sensu dans le cadre classique du trio jazz à la Keith Jarrett ou Bill Evans ? Parce que la polyphonie de chacun pourrait laisser croire qu’ils sont plus de trois ? Allez savoir… Ce qui frappe – le mot n’est pas choisi au hasard car Franck Vaillant multiplie les incartades percussives, se glissant aussi bien dans la peau du cogneur dont le jeu déferle que dans celle de l’illustrateur aux incisions plus discrètes, mais toujours en embuscade, comme prêt à vous surprendre – c’est le sentiment d’être face à une redoutable équipe d’inventeurs. Des électrons facteurs de sonorités râpeuses et plutôt électriques quand il faut. Une musique libre, pour ne pas dire libertaire, où les énergies circulent avec vivacité. Ce dont personne ne s’étonnera puisqu’aux côtés du batteur évoluent Pierre de Bethmann dont le sens de l’urgence et l’appétit de tensions ne sont plus à démontrer. Ce pianiste n’hésite pas à salir le son de l’ensemble en saturant son Rhodes si nécessaire, poussant la musique vers des contrées aux accents rock. On ne sera pas davantage surpris par la présence créative d’un contrebassiste tel que Bruno Chevillon [1] que Vaillant connaît bien pour jouer à ses côtés avec lui dans le Print And Friends de Sylvain Cathala. Le mélange, on l’imagine volontiers, est novateur et détonant.

Thisisatrio est un disque fouineur, une confrontation incessante qui jamais ne s’opère dans l’opposition de trois personnalités en action, bien au contraire ; plutôt une occasion privilégiée d’engager des conversations sinueuses et enfiévrées. « J’aime qu’il y ait dans la musique tous les ingrédients de la vie. J’aime travailler sur les sensations, même celles qui peuvent déranger. » L’album n’est pas ce qu’on appelle un disque confortable – il y a des musiciens romantiques pour ça – jamais il ne berce ni ne cajole ; il est plutôt un espace de stimulation et de découvertes multiples à la croisée de bien des chemins. Une musique d’aujourd’hui qui évoque le monde d’aujourd’hui, dans sa richesse comme dans sa rugosité. Passionnante, à chaque instant.

par Denis Desassis // Publié le 14 octobre 2013

[1Récemment enrôlé dans la mouture 2014 de l’ONJ sous la direction du guitariste Olivier Benoît, dont il sera également le conseiller artistique.