Chronique

Gibert / Aussanaire / Brochard

Déraisonnables

Clément Gibert (cl, bcl), Jean Aussanaire (ss, as, cl), Eric Brochard (b)

Label / Distribution : Label Arfi

Enivrant. Lorsque l’on découvre le trio à l’origine de Déraisonnables, nul besoin de lire les notes de pochette pour comprendre que l’album est consacré à la dive bouteille. Lorsque les multianchistes Clément Gibert et Jean Aussanaire se mettent à danser, guillerets, autour de la contrebasse nonchalante et profonde, presque titubante, d’Eric Brochard sur « Pet’ Nat’ », on s’attend à voir débarquer les éléphants roses. Peut être est-ce là ce que décrit « Ciel Rouge », où la clarinette contrebasse de Gibert et les cordes de Brochard s’agrippent les unes aux autres comme pour ne pas chanceler, pendant qu’Aussanaire imprime une direction sinueuse, où les sifflements de l’alto sont de véritables soubresauts. C’est le sang chargé d’alcool qui monte aux tempes. Les délices cotonneuses de l’ivresse s’emparent du trio dans une improvisation où la raison chavire.

Ne croyez pas pour autant que ce disque soit un éloge de la biture. Les musiciens de l’ARFI, dont le label produit l’album, ont le contrôle de la situation et l’alcool digne  ; habitués des ciné-concerts, c’est pour illustrer Le Vignoble Français, un film muet de 1930, que le spectacle Les Raisins de la Déraison a vu le jour. On reconnaît très vite le savoir-faire du collectif lyonnais pour illustrer les images : Eric Brochard a déjà participé à la mise en sons du Bonheur de Medvedkine, et Jean Aussanaire avec A la vie à la mort a démontré une connaissance de la musique ancienne et populaire très présente dans la suite « Cyanamide ».

L’œuvre, proche d’un documentaire patriotique sur le sang de la terre, est très naturaliste, ce que la musique retranscrit à merveille. Un morceau comme « Au Labo » évoque tout autant la fermentation que la bataille opposant la ligue du régime sec au club des amis du vin, toile de fond du tournage. L’histoire est un prétexte à présenter les régions viticoles, à l’instar du Tour de France par deux Enfants, livre de lecture exaltant le Roman National au début du XXe siècle. Mais l’alcool éprouvant la Vertu, il y a dans ce film une pointe d’ironie dans laquelle s’engouffre le trio. « Tous les méchants sont buveurs d’eau, c’est bien prouvé par le déluge », cite l’orchestre sur sa pochette. On aurait pu songer aussi, avec « Les Enfers tranquilles », où les instruments grondent avec douceur et abandon, à la célèbre phrase du poète Omar Khayyâm : « S’il existait un enfer pour les amoureux et les buveurs, le paradis serait désert ». Un disque à servir à la température de la pièce.

par Franpi Barriaux // Publié le 5 février 2017
P.-S. :

Le Film original, sur le site de l’INA :