Scènes

Jazzèbre 2015, tome 1

1er compte rendu de la dernière semaine du festival perpignanais : du mardi 13 au jeudi 15 octobre 2015


Après 27 années de pratique, on peut affirmer que Jazzèbre détient un certain savoir-faire dans l’alliage des contrastes. Genres, musiques, publics, lieux de diffusion variés sont fédérés sous les lumières automnales. Rassemblements populaires gratuits et concerts pour publics exigeants, entre valeurs sûres et créations, s’y succèdent pendant un mois sur Perpignan et les villes voisines voire outre-départementales. Présentation de cette édition et focus sur l’ONJ et Vincent Courtois, invités spéciaux.

Pas simple de dresser le portrait, fût-il dans un noir et blanc esthétique, de musiques qui échappent aux tentatives d’étiquetage. Néanmoins, lorsque l’on se présente comme « Le rendez-vous jazz et musiques du monde en Roussillon » c’est que l’on est tenté d’en tirer un instantané. Les mots de Yann Causse, directeur artistique, l’attestent, puisqu’en toute modestie, il me confie vouloir proposer « une photo subjective » d’un jazz « en pleine effervescence ». Pourtant Jazzèbre ne pose pas, il bouge. Il hennit parce qu’il aime, donc questionne. La manifestation a beau être installée, elle amène publics et professionnels à ne rien considérer comme acquis. À nous sentir accompagnateurs de la création contemporaine.

Ici, cœur du collectif Jazz en L’R (qui regroupe nombre d’acteurs du jazz en Languedoc Roussillon, région en pleine mutation administrative), musiciens, scènes, programmateurs et festivals plantent des graines, lancent des pôles, font des petits et des envieux. Six projets issus d’un réseau de soutien à la création régionale, appelé Réseau En Scène, sont programmés au festival, un record. Ici, on sème pour récolter. Par ailleurs, le spectre artistique se veut large et racé. Grands ensembles (l’ONJ, KOA), duos ou soli (Vincent Courtois invité d’honneur), stars internationales (Brad Mehldau, qui jouait à guichets fermés au théâtre de l’Archipel devant plus d’un millier de personnes), jeunes pousses (le duo Schwab/Soro programmé avant qu’il ne soit lauréat de la tournée Jazz Migration 2016), s’expriment sous des yeux bienveillants. Ici, oui. Mais là-bas ?

Depuis le Palais des rois de Majorque, qui surplombe la cité catalane, regardons en face la réalité. L’inquiétude naît face à certaines salles ou centres culturels qui, victimes des compressions budgétaires, réduisent l’éventail, peinent à « imposer (Yann Causse ne dit pas « se battre pour mettre ») le jazz à l’affiche ». La difficulté d’exposer les nombreux musiciens jazz contemporains touche même les structures spécialisées. Il faudrait davantage de lieux et de moyens pour rendre compte du dynamisme actuel.

Alors, on enjoint aux structures privées volontaires de devenir partenaires. Alors, on va là où la création se passe. Dans les conservatoires, par exemple, puisqu’elle y est enseignée. Rappelons que l’actuel directeur du Conservatoire National Supérieur de Paris est passé par celui de Perpignan. Cette semaine, les membres de l’Orchestre National de Jazz s’y produisent pour un concert suivi de master classes. On va aussi chercher les lieux associatifs. La Casa Musicale et l’Anthropo sont théâtres d’échanges. La création se fait toujours une place hors des vitrines, qu’elles soient estivales ou nationales, et se régénère en prenant de nouveaux appuis, par exemple encore sur les terres des communes avoisinant Perpignan. Au fil des années, le Zèbre et l’association Strass, organisatrice, ont élargi leur territoire hors les murs, sans affrontement de tribus. Le but de rendez-vous comme les pique-niques, les concerts dans les communes de Céret, Saint-Cyprien, Port-Vendres, au centre hospitalier de Thuir ou dans le département voisin de l’Aude, est simplement d’aller à la rencontre des publics. Faire en sorte que ces milliers de spectateurs se sentent acteurs de la culture sur leur territoire. Si l’on ajoute les 3500 entrées payantes sur les lieux de diffusion et une dynamique de rayonnement artistique à l’échelle nationale, nous pouvons croire que ce centre del món, cher à Dalí, va continuer d’être un modèle, une inspiration salvatrice pour toute une (grande) région.


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ONJ Europa Berlin, festival Jazzèbre 2015 - 2 © Michel Laborde

Mardi 13 octobre – l ’ONJ

Marquer sa singularité et fédérer en allant de l’avant. Ce sont aussi les missions d’un directeur artistique tel qu’Olivier Benoit qui a concocté dans Berlin, second volet du voyage européen de son ONJ, après Paris et avant Rome, un précipité des musiques qu’il aime. L’énergie du rock, l’interaction collective des musiques improvisées, l’obsessionnelle beauté des musiques répétitives, minimalistes. Toutes sont une facette du Berlin des années 1980, période à laquelle Olivier Benoit formulait ses premiers vœux de composition et dans laquelle il trouvait l’inspiration. Ou bien s’agit-il d’un cocktail 100 % actuel ? Chacun est libre d’y voir son Berlin. Cette musique est née au bout de quatre voyages dans la capitale allemande. Objectif pour Benoit ? « Se perdre » avoue-t-il en se défendant de « proposer une musique descriptive ». Il est aisé, alors, de voir « Persistance de l’oubli » comme un parangon musical du projet. Essayons de tout oublier et écoutons.

« Révolution » et « Métonymie » bénéficient d’introductions inquiétantes, surprenantes. Quelques écarts par rapport au disque vivifient même l’écoute de l’auditeur averti. Un suspense délicieux est entretenu par Théo Ceccaldi (vln) dans le rôle du soliste dramatique voire dramaturgique. L’impassible Sophie Agnel (p) et le malicieux Fidel Fourneyron (tb), malgré des jeux antinomiques, se rejoignent dans un tout cohérent. C’est la force de cette direction démocratique. Côté cour, le maestro veille sur le « sous-leadership » pris sur la section de cuivres et anches par un Fabrice Martinez (tp) sidérant lorsqu’il s’empare de l’un des plus beaux soli de l’album. Il est talonné plus tard par l’impeccable Hugues Mayot (as), qui obtiendra des applaudissements soutenus au moment du salut. Les couleurs s’amoncellent, les compositions se déploient avec précision. Plus le propos s’enrichit, plus il s’ouvre et s’entend distinctement. Europa est comme un mandala. C’est là le propre d’une musique brillante qui élève, sans l’ombre d’un doute.

Mercredi 14 et jeudi 15 octobre

L’enseignement et la création, sont le leitmotiv de ces journées avec les master classes organisées par l’association Strass et ses partenaires. Mercredi, c’est le conservatoire de musique fraîchement restauré qui permet à ses élèves de partager quelques heures de réflexion et de pratique avec trois membres de l’ONJ. Alexandra Grimal, Eric Echampard, Paul Brousseau. Trois styles, trois pédagogies issues de trois parcours différents.


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Alexandra Grimal © Michel Laborde

Qu’ils découvrent, qu’ils abordent la technique ou qu’ils soient dans l’affirmation de leur voix, les élèves constatent le chemin parcouru par ces « affranchis » passés par les trois cycles du cursus pour mieux s’en défaire. Les plus jeunes jubilent, les aînés comprennent en un silence, les professeurs portent leurs questions sur les méthodes d’un orchestre et la place de l’improvisation. Un clavier, un batteur, une saxophoniste : des familles opposées ouvrent leurs voies. Les deux hommes ont en commun d’estimer avoir été forgés par le rock et d’avoir été les compagnons de route de Marc Ducret, dont l’écriture se situe portant à l’opposé des rythmes binaires attendus. Eric Echampard dédiabolise en joignant geste et parole. Paul Brousseau fait jammer à partir des partitions apportées par les élèves, qui, ainsi, se redécouvrent. Alexandra Grimal dévoile avec une douceur paradoxale une sincère boulimie de travail. D’un abord plus théorique que ses homologues masculins, la jeune et expérimentée instrumentiste affirme pourtant « Lors d’un duo, si l’on veut rendre une longue conversation enrichissante et belle, les oreilles ont plus d’importance que la langue ». Voilà qui coupe court aux bavardages, dans les derniers rangs.

Le lendemain, c’est aussi sur les thèmes du duo et de l’écoute que s’articule l’intervention de Vincent Courtois qui fait jouer une douzaine d’élèves confirmés pour la dernière master class d’une série entamée en cette saison dont il est le fil rouge. Entre deux blagues, les règles de vie sur scène forment un bréviaire précieux. Une philosophie du jouer ensemble dont l’auditoire ne perd pas un mot. Pas de place pour le remplissage, le tiède ni l’à-peu-près. Ne pas prendre la parole pour « essayer » ou, pire, « polluer ». L’heure est à l’affirmation de son propos. Courtois parle par assauts, avec ce don de faire mouche avant que certains n’aient dégainé, car le temps file. Il anticipe les écueils que tout instrumentiste est amené à rencontrer et fait, en quelques minutes, gagner un temps précieux à ceux qui souhaitent pratiquer l’improvisation comme une langue universelle.


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Masterclass Vincent Courtois © Michel Laborde

Cordes, anches ou percussions, les instruments disposés en demi-cercle autour du violoncelliste ne sont pas hiérarchisés. Le territoire est sans limite, seule la justesse compte. Désacralisant l’instrument (qui « n’est pas la musique, seulement l’outil »), Courtois multiplie références cinématographiques et ouvertures à d’autres formes d’arts – notamment à Tous les matins du monde, œuvre clef. Il y reviendra au cours de ce festival, pour prouver comme ses homologues de l’ONJ qu’il est possible de ne pas choisir entre écriture et improvisation.

Vincent Courtois cultive lui-même cette dichotomie. Fou de mélodies, il est également rompu à l’improvisation et ne cesse d’en jouer avec et pour le public. C’est sa vocation première. Gaieté et spontanéité gardent d’ailleurs sa musique toujours vivante, neuve. Même lorsqu’elle est écrite. Pour cela, il la confronte aux éléments, n’hésitant pas à la mettre en jeu dans divers environnements, face à divers publics. Le violoncelliste a publié cette année le sublime album WEST, reflet d’un apprentissage classique et d’un parcours singulier, ouvert aux quatre vents. S’y retrouvent ce don pour la ritournelle, le rythme, ce phrasé qui marque, cet amour du thème. Le disque a été inspiré par la ria d’Étel en Bretagne, lieu que le musicien connaît depuis l’enfance. Il est célèbre pour sa « barre », un banc de sable sous-marin, siège de forts courants mais aussi de terribles naufrages. Invisible, cette barre symbolise, même pour les pratiquants chevronnés, une difficulté qu’il faut pourtant repérer pour savoir la dépasser. Un paysage lourd de sens pour qui se frotte aux affres de la création.

Ce jeudi soir, sous l’œil bienveillant quoique goguenard d’une tête sculptée de Jean Cocteau (dont la salle de concert porte le nom), le violoncelliste est seul en scène. Ce n’est que la partie visible du rocher. Gérard de Haro, ingénieur des fameux Studios de la Buissonne, assure la qualité sonore du concert et joue le rôle de l’interlocuteur complice. Depuis la régie, il envoie des extraits du disque avec lesquels le soliste interagit. Sans sample ni boucle créés par l’instrumentiste, les thèmes phares de l’album se croisent au-dessus de nos têtes. Poignants et lyriques, ils ne tombent jamais dans l’attendu. Ils échappent à nos vaines tentatives de les retenir mais nous fouettent pourtant au passage. Comme des mèches de cheveux indomptables se colleraient dans nos yeux, soufflées par le vent. Un mile marin plus loin (soit « 1852 mètres plus tard »), reviennent même des titres de l’album L’Imprévu. « Sensuel et perdu » haletant est rejoué « pour que vous partiez avec un air dans la tête quand même ! » avoue ce grand cinéphile en brandissant son archet. On reprend sa respiration et sans broncher, on joue le jeu, les yeux ouverts. Prochaine séance demain avec deux saxophonistes pour Bandes Originales, projet qui sera interprété pour la première fois. Décidément, Courtois sait recevoir.


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Vincent Courtois Solo © Michel Laborde

par Anne Yven // Publié le 8 novembre 2015
P.-S. :

Regardez le photoreportage de Michel Laborde de cette édition Jazzèbre.