Sur la place de Paris on parle de plus en plus de Karl Jannuska, ce batteur canadien de vingt-neuf ans qui s’est établi en France il y a cinq ans après avoir noué une idylle avec une jeune française rencontrée à Montréal. C’est un Karl tout heureux de m’annoncer la naissance de son premier enfant pour le début de l’année prochaine que je rencontre à Paris, en cette fin juillet, dans le sympathique quartier Montorgueil où il réside, à deux pas des clubs parisiens de la rue des Lombards dont il est désormais un habitué. C’est du reste au Sunside, où Karl joue le soir même dans le quartet de Rick Margitza en compagnie de Baptiste Trotignon et de Sylvain Romano, que nous achèverons cette entrevue, qui s’est déroulée sur le mode d’une conversation libre entre passionnés...

- Karl sur ses terres, rue Montorgueil © H. Collon
C’est normal, je suis encore jeune. Mais ça vient. Il faut être patient. J’ai choisi une musique qui ne permet pas aisément de devenir célèbre. L’essentiel à mes yeux, c’est que les autres musiciens m’apprécient- et aussi ma femme et mes parents !
Récemment on m’a proposé d’auditionner pour Arthur H, un artiste que j’apprécie. Mais ça m’aurait obligé à renoncer à une tournée au Canada, peu payée, certes, mais en compagnie de mes amis et pour jouer ma musique, alors... Mais j’ai commencé par le rock, j’ai même enregistré mon premier disque à Brandon (Manitoba) avec un groupe nommé Global Village Trucking Company - du world, du funk, un peu genre Paul Simon (rires...). En fait, je suis connu maintenant comme batteur de jazz, mais une des choses que j’apprécie dans le jazz, c’est qu’il couvre plusieurs styles, allant jusqu’au jazz-rock, avec des rythmes un peu funk
Même à l’intérieur d’un disque comme Liberating Vines, je parcours beaucoup de territoires différents. C’est comme à la maison quand j’écoute de la musique, je peux parfaitement passer d’un disque de Thelonious Monk à Neil Young, puis d’Aretha Franklin à des percussions de Guinée ! En fait, le spectre des musiques que j’aime est très large. Je me souviens d’une interview de Monk où on lui demandait s’il y avait un style de musique qu’il n’aimait pas : il a répondu non, même le country & western !
Oui, j’adore sa musique : elle est très mélodique, très accrocheuse, ses thèmes restent dans la tête. C’est aussi une musique remplie de joie et d’humour. Ce qui me plaît aussi chez lui, c’est que le thème, la mélodie, restent toujours présents et reconnaissables, ce qui fait que sa musique, parfois compliquée, paraît en fait toujours simple à l’auditeur, contrairement à d’autres où on n’entend vraiment le thème qu’au moment de son exposition.
Comme Frankie Dunlop ! C’est mon batteur préféré de Monk. Il est dans le même esprit, la même vision. Il a un rebond, il est ludique, j’ai le sourire à chaque fois que je l’entends car il donne envie de danser. Certes, on peut dire qu’il est « lourd », mais c’est dans le bon sens du terme. Je me suis intéressé à lui, j’ai fait un mémoire à l’université McGill sur sa musique. J’ai transcrit quelques-uns de ses solos et retrouvé l’histoire de sa vie, très romanesque. Il a arrêté la batterie pour devenir comédien travesti, artiste comique mais aussi imitateur. Le double Live à Tokyo du quartet de Monk avec Frankie Dunlop est du reste un de mes disques préférés, toutes catégories confondues !
Oui, bien sûr ! Le Live at the Lighthouse d’Elvin Jones. C’est l’occasion pour moi de revenir sur un point important. Quand j’ai commencé à prendre des leçons de batterie à l’âge de douze ans, c’était de la batterie rock ; j’avais un professeur qui s’appelait Doug Sullivan avec lequel j’ai étudié trois ans. Sa méthode était curieuse : il avait une grande collection de vinyles ; il se plaçait près d’une des deux batteries avec sa bière et ses cigarettes et réfléchissait : « que vais-je te faire écouter aujourd’hui ? » Moi je venais avec un cassette vierge pour enregistrer la musique et je devais aussi accompagner la musique à la batterie : ce qu’il me faisait écouter était extrêmement varié, d’où peut-être cette versatilité dont nous avons parlé, car une semaine ça pouvait être Bob Marley, puis la semaine d’après Count Basie, The Yellowjackets, The Meters, Monk, Sinatra etc. Et puis un jour il a passé ce disque d’Elvin Jones. Je l’ai accompagné comme les autres, mais pendant les solos je me suis arrêté de jouer : j’étais halluciné - tout comme Doug.
Je me rends compte rétrospectivement que ces années passées avec lui ont été très importantes pour mes goûts et ma formation : l’accent mis sur la diversité de la musique sur laquelle je m’entraînais plutôt que sur la technique ; je me rappelle aussi que c’est avec Doug que j’ai entendu Monk pour la première fois, et je me rends compte que c’est de là que me vient mon amour du jazz.
En effet. J’ai parlé avec Steve Grossman : il m’a dit qu’il était mort de trouille avant cet enregistrement !
Moi aussi, j’avais peur ! Lee Konitz Motion est un de mes disques de chevet ! Mais c’est le disque le plus rapide à enregistrer que j’ai jamais fait, car Lee Konitz est un type cool, généreux, plein d’humour, pince sans rire. Il n’est pas compliqué et il a mis tout le monde à l’aise. Le disque n’est pratiquement constitué que de premières prises : en cinq heures, tout était bouclé !

- Un allure sage, mais un tempérament de feu ! © H. Collon
L’enregistrement a été plus long. Pour le disque de François Théberge, nous avions pu rôder la musique au Duc des Lombards, pendant trois concerts. Pour mon disque, je me faisais du souci, car je n’avais pas vu depuis longtemps les musiciens, tous des amis, qui sont avec moi sur Liberating Vines. Brodie West, par exemple, qui est au sax alto sur mon disque est un ami que je n’avais pas vu depuis près de cinq ans quand nous nous sommes retrouvés pour l’enregistrement. Mais c’est comme ça avec les amis. Quelle que soit la durée de la séparation, quand on se retrouve c’est comme si on s’était quittés la veille !
(Karl reconnaît en quelques secondes le titre, l’orchestre, le lieu et le disque !) J’ai rencontré Roy Haynes récemment lors d’une master class qu’il est venu donner à Marciac. J’étais censé traduire ses propos pour les élèves. J’ai été bouleversé par l’énergie de cet homme de soixante-dix neuf ans. Je reconnais en général très vite son jeu de cymbales, précis, presque coupant comme un couteau !
Je ne sais pas : on verra quand j’aurai soixante-dix neuf ans (rires...).
C’est tout simplement une des choses qui m’intéressent dans cette carrière : jouer avec des gens différents, dans des lieux différents, affronter des conditions variées. Ça permet à un jeune musicien comme moi d’acquérir de l’expérience. Cela dit, j’ai envie aussi de jouer et tourner beaucoup avec un seul groupe, comme le légendaire second quintet de Miles pendant des années, par exemple, ou, chez nous l’Ilium Quintet de Pierre de Bethmann, dont j’apprécie par ailleurs énormément le batteur, Frank Agulhon, qui semble toujours « à l’aise » même quand il joue une musique complexe.
Il ne faut pas croire ça ! Je galère avec la technique. J’ai pris des leçons avec Tom Rainey à New York. Voilà un véritable virtuose. Il m’a donné des exercices que je mettrai vingt-cinq ans avant de maîtriser parfaitement (rires...).
Tant mieux. Mais c’est normal que je dise ça, car un musicien est souvent beaucoup plus dur avec lui-même que ses auditeurs. Chaque fois qu’on est content de soi, on peut dire que la recherche, les progrès sont terminés. Alors certes c’est frustrant, car la bonne technique, pour le musicien, c’est un but qui n’est jamais atteint. Qu’on pense par exemple à Coltrane, dont on sait qu’il n’était jamais satisfait de sa technique et cependant, peut-on dire que ça s’entend ? En fait, cette insatisfaction est un des moteurs d’une évolution de sa musique qui n’a jamais cessé, jusqu’au bout de sa vie...
Ce serait formidable ! Plus je participe à une variété de projets, plus j’ai besoin en contrepartie d’avoir mon propre groupe, où je puisse travailler avec des musiciens que j’ai choisis, où je joue ma musique, où je contrôle tout, en somme. Par exemple, à Marciac, cet été dans le festival off, je serai avec un quintet composé de Olivier Zanot à l’alto, Michael Felberbaum à la guitare et Mathias Allamane à la contrebasse. Thomas Savy devait être avec nous à la clarinette basse, mais il attend la naissance d’un enfant ! C’est pourquoi j’ai demandé à un ami, un super ténor canadien qui vit à Londres, Steve Kaldestad, de nous rejoindre pour le remplacer. Par ailleurs, je dois faire quelques concerts en septembre au Canada, avec pratiquement le même groupe que sur Liberating Vines.
J’aimerais tourner beaucoup plus avec ces groupes, mais le problème c’est que je n’ai pas vraiment d’agent, qu’en tant que leader il faut s’occuper de tout en personne et que ça prend énormément de temps. En fait, comme beaucoup de musiciens, si je veux vraiment me lancer dans un projet durable avec mon propre groupe, il va me falloir un agent. Et pour que j’en aie un en France il faudrait que mon prochain disque se fasse avec des musiciens français, car Liberating Vines comprend des musiciens peu connus ici.
Oui, toutes les critiques ont été bonnes sauf une qui lui reprochait de ne pas être du jazz ! Mais comme disait Duke Ellington, le jazz c’est une forme de musique qui repousse sans cesse ses limites...
J’ai cité Monk, mais Ornette Coleman est un autre créateur qui a exercé une grande influence sur moi, pour une raison très simple : j’entends la musique davantage mélodiquement qu’harmoniquement. La plupart des formations d’Ornette Coleman n’intégraient pas de piano, pas d’instruments essentiellement harmoniques, et sa musique s’en ressent car j’y entends beaucoup de mélodies. J’aime aussi les musiques au contenu harmonique plus étoffé, Bill Evans par exemple : j’adore l’effet produit par la richesse de ses accords, mais je comprends moins bien cette musique.
Pas vraiment, mais j’ai un piano dans mon local, un Rhodes, et je l’utilise pour la composition, sans être pianiste. Disons que j’en connais assez pour m’aider d’un piano dans la transcription de la musique que j’ai en tête.
Non, pas exactement. Je règle la grosse caisse systématiquement en fonction de la pièce pour éviter des harmoniques bizarres, avec la difficulté habituelle : ce que le batteur entend derrière sa batterie n’est pas exactement ce qu’entendent les spectateurs devant ! On ne peut pas contrôler ça. En général je règle la batterie pour qu’elle produise un son assez haut, bien clair, qui ne « frotte » pas avec le son de la contrebasse. Je joue souvent dans des clubs, des lieux de petite taille, et cette façon de régler la batterie lui permet de ressortir plus clairement.
J’ai une batterie Canwood, produite par une exploitation forestière au Canada, dans le Saskatchewan. Je l’ai achetée d’occasion et je suis très satisfait du son. J’aime aussi les batteries Yamaha qu’on trouve fréquemment dans les clubs, mais à la vérité, je ne suis pas très passionné par ces questions car j’estime qu’un bon batteur peut et doit bien jouer sur n’importe quel type de matériel. Ce qui est important c’est de bien régler une batterie pour la faire sonner et à cet égard, les peaux me paraissent plus importantes pour le résultat final que les fûts. L’essentiel, ce sont les réglages auxquels on procède.

- Après l’interview... © H. Collon
Oui, je mets des morceaux de ruban adhésif de manière à absorber un peu le son. J’aime bien frapper fort les cymbales, mais sans que leur son couvre la musique. Je dispose aussi des trombones de manière à obtenir un effet de type sustain mais sans perdre la netteté des attaques.
Oui, absolument. J’aime beaucoup la musique d’Aphex Twin par exemple. Pour moi, peu importe les moyens utilisés du moment qu’ils permettent de donner vie à la musique qui prend naissance dans votre tête. Je peux même concevoir sans réticence qu’un artiste n’utilise que des ordinateurs pour produire la musique dont il rêve. Ce n’est pas mon cas cependant. Pour l’instant je reste tout acoustique. En revanche j’utilise toutes les possibilités offertes par le studio comme l’overdub. C’est ainsi que j’ai rajouté après coup des percussions dans Liberating Vines pour obtenir un effet que je recherchais. De même dans le morceau intitulé « DvX 80X » il y a trois couches constituées d’un orgue et d’un piano préparé (avec des cymbales et des morceaux de papier à l’intérieur). Pour la troisième couche j’ai enregistré deux parties de batterie qu’on a ensuite dédoublées comme s’il y avait quatre batteurs qui jouaient le même rythme. Certains ont aimé l’album, mais n’ont pas compris ce morceau. Mais la musique, pour moi, c’est aussi ce genre de jeux sonores. J’ai conçu ce morceau pour créer une rupture au milieu de l’album, casser un peu le son du saxophone et créer ainsi un effet de surprise et de contraste...
(Karl reconnaît instantanément Paul Motian). Maintenant j’adore Paul Motian, mais ça n’a pas toujours été le cas. A l’université McGill, on me parlait souvent de lui. J’aimais son travail avec Bill Evans bien sûr, mais quand j’ai entendu un de ses disques, enregistré avec son propre groupe, ça a été une terrible déception. J’avais l’impression d’entendre un batteur jouant au hasard, comme un enfant qui découvre la batterie, avec de la technique sans doute, mais sans l’utiliser. Du reste, il est curieux de constater que beaucoup de batteurs qui sont maintenant mes préférés, mes références, ne m’ont pas plu d’emblée. Pour Paul Motian notamment, ce disque m’avait tellement gêné que je ne l’écoutais plus du tout. Et puis, il est venu à Montréal, pour le festival, avec ce trio, Frisell et Lovano. Et là, ça a été un choc, ça a presque changé ma vie tellement c’était beau. Il faut accepter le fait que si Motian est parfois très étrange, il peut aussi être génial...
J’aurais bien poursuivi encore cet échange avec Karl, mais il était l’heure de se rendre au Sunside, pour retrouver Rick, Baptiste et Sylvain. Après un premier set de trois morceaux au cours desquels Karl nous régale d’un de ces solos explosifs dont il a le secret, Rick Margitza présente ses musiciens. Il commence par Karl avec ces mots : « On drums, this incredible musician : Karl Jannuska ! »
