
Kilter
Ten Billion Years
Laurent David (elb), Ed Rosenberg III (sax), Kenny Grohowski (d).
Label / Distribution : Alter-Nativ
Attention, grande traversée ! Le bassiste Laurent David et ses compagnons américains de Kilter – Ed Rosenberg III aux saxophones et Kenny Grohowski à la batterie – ont décidé de plonger les molécules de leur jazz métal dans l’éprouvette d’une drôle d’expérience musicale. Celle-ci fait suite à cet ovni hors étiquettes que fut l’opéra La Suspendida, une œuvre gothique et déjantée où s’illustraient à leurs côtés le quatuor à cordes Seven Suns, le Growlers Choir et la chanteuse Andromeda Anarchia. Cette fois, les trois musiciens ont mis en œuvre un projet assez fou et inédit consistant à composer dix morceaux d’une minute [1] avant de les ralentir à 25% de leur vitesse initiale pour obtenir 40 minutes de musique, qu’ils ont ensuite recréée en studio pendant une dizaine de jours sous le titre Ten Billion Years.
Ainsi présentée, leur démarche peut sembler un brin conceptuelle, voire abstraite. Mais il n’en est rien, bien au contraire : avec sa contrainte initiale qui lui donne de faux airs oulipiens, elle est passionnante, ne serait-ce que parce qu’on en devine le pouvoir de stimulation et tout le travail collectif et individuel qu’elle a demandé aux musiciens pour parvenir à leurs fins. Si « Ten » est un précipité, au sens chimique du terme, Ten Billion Years est l’observation au microscope de cette dilatation du temps imposée. « Slow Down ! », disent-ils de manière assez paradoxale… Car malgré le ralentissement de facto, c’est une course effrénée qui vous conduit de la vie à la mort. Son intensité est maximale en raison de la nature du voyage proposé : ces « dix milliards d’années » se veulent un rendu musical de la création à l’extinction de notre système solaire. Elles retracent le parcours d’une gouttelette d’eau qui voyage et se transforme à travers l’espace et le temps. Tout cela en 10 minutes d’abord, puis en 40 minutes. Esprit de synthèse requis !
La masse sonore ainsi obtenue à force d’épuisement [2] des ressources de chacun des instruments est de format XXL, elle aboutit à un résultat impensable sans la contrainte, évoquant une machine surpuissante et oppressante qui avance et vous plonge dans les profondeurs terrestres et océaniques. Un peu angoissante, il faut bien le dire, mais quoi d’étonnant quand on sait sa destination ? Surtout, le projet de Kilter – au-delà de son originalité – a ceci d’essentiel qu’il vient nous rappeler que la musique est une matière palpable, organique, en constant modelage. En cela, Ten Billion Years ressemble à un étendard fièrement brandi face aux productions standardisées, avec ou sans IA.
