Scènes

L’équilibre selon Mark Guiliana

Chroniques #NJP2016 – Chapitre 8.
Jeudi 13 octobre 2016, Théâtre de la Manufacture. Mark Guiliana 4tet, Keith Brown 4tet.


Mark Guiliana 4tet © Jacky Joannès

NJP et le Théâtre de la Manufacture ont probablement connu l’un des plus beaux moments de jazz de cette édition 2016 avec le concert de Mark Guiliana. Pourtant, la concurrence était relevée avec, à quelques centaines de mètres, une programmation alléchante au Chapiteau de la Pépinière (Thomas de Pourquery et le Red Star Orchestra, Julien Lourau & The Groove Retrievers). Il fallait bien choisir

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Mark Guiliana © Jacky Joannès

Mark Guiliana est venu à Nancy Jazz Pulsations, précédé d’une réputation flatteuse que les faits vont avérer. Le batteur s’est notamment fait connaître aux côtés d’Avishai Cohen avec lequel il a joué pendant cinq ans, mais aussi de Brad Mehldau. Surtout, son nom a circulé auprès d’un public dépassant de loin celui de la jazzopshère puisqu’il faisait partie des musiciens ayant participé à Blackstar, l’ultime disque de David Bowie publié deux jours avant la mort du chanteur.

Les nancéiens ont de la chance puisque son concert à NJP était le premier de sa tournée. Force est de le constater : Mark Guiliana n’a pas manqué ce rendez-vous en présentant un quartet dont chaque personne présente au Théâtre de la Manufacture a pu apprécier le cocktail d’équilibre, de densité, d’élégance et d’émotion. Surtout, on comprend vite que le jazz de Mark Guiliana est dans l’air du temps, susceptible d’attirer vers lui un public jeune. Si sa facture acoustique : saxophone, piano, contrebasse, batterie est des plus traditionnelles, il puise son inspiration autant dans l’histoire de cette musique que dans une recherche mélodique guettant du coin de l’oreille l’univers des pop songs et de thèmes volontiers accrocheurs (en cela, le batteur nous rappelle sa collaboration avec Brad Mehldau). Mais surtout, bien au-delà du répertoire lui-même, c’est l’exécution qu’il faut souligner. Si Guiliana est bien le leader, il accorde beaucoup d’espace à chacun de ses musiciens et assure l’équilibre de son quartet. Fabian Almazan (piano) délivre un jeu aérien et très mélodique (une autre influence de Mehldau ?) qui séduit instantanément ; le drive de Chris Morrissey (contrebasse) est impressionnant de présence harmonique et n’est pas sans évoquer celui du grand Dave Holland, probable influence pour lui ; la sonorité ample et droite du saxophone ténor de Jason Rigby est empreinte de justesse et de beaucoup d’émotion, il porte en lui un feu intérieur à la tonalité méditative, parfois proche du recueillement. Quant au batteur, on remarque très vite chez lui, outre la précision extrême de son jeu, un recours minimal aux cymbales. Celles-ci sont la source du drive pendant qu’il cherche d’autres timbres, essentiellement sur ses fûts et sa caisse claire. Il n’est pas un frappeur, mais bien un mélodiste dont les « couleurs de peaux » sont de toute beauté.

On parle d’émotion : elle culminera dans une version prenante de « Where Are We Now », une composition figurant à l’origine sur The Next Day, l’avant-dernier album de David Bowie. Un bel hommage qui a fait circuler un frisson dans la salle quasi pleine. Nul doute qu’on reverra cette formation dont les qualités ont éclaté au grand jour ; on ne peut qu’inciter le public à la découvrir à la première occasion venue. D’autant que dès la fin de sa tournée, Mark Guiliana enregistrera un nouvel album, qui fera suite à Family First, disque très réussi qu’on peut écouter avec profit tant il reflète avec fidélité l’esprit qui a animé ce début de soirée.

Sur la platine : Family First (Beat Music – 2015)


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Keith Brown © Jacky Joannès

Avec une telle première partie, on pressentait qu’au-delà des qualités de Keith Brown, il serait peut-être difficile de monter aussi haut qu’en compagnie de Mark Guiliana. Pourtant, le pianiste n’est pas n’importe qui : fils de Donald Brown (qui fut entre autres membre des Jazz Messengers d’Art Blakey dans les années 80), il a derrière lui une petite vingtaine de disques sous son nom, dont le récent The Journey, sur le répertoire duquel le concert va s’appuyer. On sait de Brown que sa culture est celle de la « Great Black Music » et que son jeu est inspiré de l’école de Memphis (Phineas Newborn, Harold Mabern, Mulgrew Miller et, bien sûr… son père !). Il voue aussi une passion sans bornes à Stevie Wonder. Ce qui laisse deviner une volonté d’instiller à son jazz une bonne dose de funk, voire de R’n’B.

Sur scène, Keith Brown joue essentiellement du piano et ne recourt qu’assez peu au Fender Rhodes et au Moog installés près de lui. Et c’est un quartet « à l’énergie » qui va déferler pendant près d’une heure et demie, poussé par la batterie du géant Terreon Gully (Christian McBride, Ron Blake) écrasant (presque) tout sur son passage. Celui-là est un cogneur insatiable, sa caisse claire est sollicitée avec frénésie, au point de finir par en devenir désagréable (tout comme sa voisine la cloche). C’est le paradoxe : le batteur emporte le groupe avec lui mais en limite aussi la capacité d’expression collective. On sent un risque de déséquilibre dans le quartet, même si le jeu intériorisé de Greg Tardy au saxophone ténor – dont on se rend compte qu’il est ce soir la première voix du groupe – suscite une bien plus grande adhésion. Derrière, le discret Clint Mullican alterne contrebasse et basse électrique. Keith Brown, souriant et habité de son groove aux confins du funk parfois, enchaîne les compositions de son dernier disque. Un répertoire qu’il complète par un thème qu’on retrouvera sur un enregistrement à venir, ainsi que par version urgente de « Donna Lee » (peut-être le meilleur moment de sa prestation). On oubliera « Human Nature », une composition de Michael Jackson, dans une interprétation un peu terne. Un rappel aux couleurs du blues viendra conclure une prestation moins marquante que celle de Mark Guiliana, peut-être en raison d’une impression de « déjà entendu ». On retiendra néanmoins l’énergie qui a circulé et l’idée d’un sympathique passage en force.

Sur la platine : The Journey (Space Time – 2016)