Panorama avec saturation
Deux femmes guitaristes qui parlent le langage du rock.
Le statut de trublion de la guitare a grandement évolué depuis les postures onanistes des années soixante-dix : plus maligne, plus ouverte, dépassant largement les frontières étroites d’une étiquette rock de plus en plus vague voire inexacte, la guitare électrique a d’abord fusionné avec le jazz et les musiques non-alignées pour aller voir franchement ailleurs, voire s’afficher rock in opposition. Dans le même temps, l’instrument s’est largement féminisé jusqu’à être incarné par des personnalités fortes proposant une musique aride et créative qui, sans renouer totalement avec l’esthétique rock, propose des musiques abâtardies et inclassables. Hedvig Mollestad et Ava Mendoza nous en apportent la preuve.
La guitariste norvégienne Hedvig Mollestad occupe le monde de la six-cordes depuis quelques années déjà, comme le prouve notre entretien de mai 2017. D’abord repérée avec un trio charbonneux qui nous avait offert Black Stabat Mater, la guitariste incarne souvent l’essence même du Power Trio : guitare incisive, puissante, entropique parfois, c’est exactement ce que l’on retrouve dans les premières notes Bees in The Bonnet où l’on retrouve la basse contondante d’Ellen Breken. Le propos est puissant et sans recherche d’espace. La guitare de Mollestad aspire tout, concentre tout, y compris la frappe souvent musculeuse de Ivar Loe Bjørnstad à la batterie. « Itta », sur cet album sorti en 2025 chez Rune Gramofon, est à cette image : acide et très direct, gardant souvent l’aspect froid d’une lame dans un propos volontiers éruptif. Une oreille inattentive pourrait invoquer des racines inspirées du métal, mais il y a dans la guitare de la Norvégienne quelque chose qui fuit la démonstration et convoque des souvenirs de musique progressive.
Le rock progressif est un étendard qui sied à merveille à Ståle Storløkken, le clavier de l’orchestre Elephant 9. On n’est guère surpris de le retrouver avec Mollestad dans un autre trio, Weejuns, avec le batteur Ole Mofjell pour une musique électrique assez planante qui ne perd rien pourtant de son énergie, et qui avait fait ses preuves dans Weejuns, un premier album sorti en 2023, déjà chez Rune Gramofon. Les riffs de la guitare sur « Bitches Blues », qui donne son titre à l’album n’y sont évidemment pas étrangers. Bitches Blues, il va sans dire que le clin d’œil n’est pas vain, et si le propos est bien plus sec que les expériences de Miles Davis, on a souvent ce sentiment de profusion dans le dialogue sans fin entre les claviers et la guitare qui nourrissent une forme de tourbillon. Plus loin, sur le très nerveux « Dynamax », la guitare rauque de Mollestad évolue comme à tâtons dans le jeu souvent cryptique de Storløkken, jusqu’à ce que ses riffs éclatent, comme on redécouvre la lumière. Dès lors, c’est une énergie presque punk, jouée à coups de boutoir à l’unisson de la batterie qui transporte Weejuns dans un univers caniculaire où chacun se sent libre du chaos. Mollestad n’y dévoile pas une autre face de sa personnalité, elle s’inscrit dans une liberté turbulente qui ne s’interdit pas quelques instants contemplatifs, à l’image des pérégrinations du clavier dans « For a Moment I Thought I Could Hear You ». Weejuns, c’est une identité progressive, sans un poil de crème et sans un gramme de gras. Une gageure.
Non loin de Hedvig Mollestad se situe Ava Mendoza. La guitariste de Brooklyn n’a pas le même environnement que la Norvégienne, mais les racines rock, voire punk sont tout aussi présentes. Incontournable de la scène new-yorkaise depuis presque 20 ans, on ne sera pas surpris de lui découvrir une discographie autour de Weasel Walter, Kirk Knuffke ou Jon Irabagon. C’est cependant avec Nate Wooley ou plus récemment avec Jacob Garchik ou Gabby Fluke-Moggul qu’on a pu apprécier sa guitare constellée de blues, comme après avoir traversé le mur du son.
Après New Spells sorti chez Astral Spirits en 2022, c’est un live composite qu’elle nous propose pour cet Alive Alone, Alive Together. Largement enregistré durant le festival belge Summer Bummer que nous avions couvert en reportage photo, l’album solo montre une guitare électrique volontiers aride et virulente, sans cependant se vouloir agressive. Ça chante, comme dans le très sudiste « Pink River Dolphins », ou ça s’envole dans de lentes digressions hendrixiennes à l’image de « Dust From The Mines » où l’on retrouve le percussionniste Hamid Drake. Le tout reste extrêmement personnel et intense, souvent magnifié par la présence de Drake qui éloigne Mendoza d’une musique trop frontale pour générer là aussi une forme d’entropie bienvenue.
