Scènes

Shakespeare Songs au Manu Jazz Club

Jeudi 7 avril 2016. Il s’est passé quelque chose d’un peu magique au Manu Jazz Club de Nancy. Le public a pu plébisciter un trio en état de grâce et s’abandonner à ses « songs » d’une nuit de printemps.


Venus présenter la version scénique en trio de leurs « Shakespeare Songs » à Nancy, Guillaume de Chassy, Christophe Marguet et Andy Sheppard ont administré une magnifique leçon de jazz inspirée par l’œuvre du dramaturge qui nous a quittés voici 400 ans maintenant. Un concert qui se présente d’ores et déjà comme le sommet de la troisième saison du Manu Jazz Club.

JPEG - 61.8 ko
Guillaume de Chassy © Jacky Joannès

Il est bon d’avoir conscience des instants rares au moment même où on les vit. Cueille le jour, comme disait l’autre… Le sixième concert de la saison 2015-2016 du Manu Jazz Club restera l’un des temps forts d’un rendez-vous qui semble avoir trouvé un public fidèle, ce dont on ne peut que se réjouir. Cerise sur le gâteau, cette soirée débordait du cadre du jazz au sens strict, car Guillaume de Chassy (piano) et Christophe Marguet (batterie) sont des amoureux de la littérature et plus particulièrement de William Shakespeare. Rappelons au passage que ce duo travaille depuis quelques années à l’exploration de territoires musicaux variés, qui unissent dans un même élan compositions originales, chansons françaises des années 30 ou encore musiques improvisées. De Chassy et Marguet n’ont pas mis en musique les textes du dramaturge de Stratford-Upon-Avon, mais se sont plutôt laissé inspirer par les personnages les plus emblématiques de son œuvre. Hermione (Conte d’Hiver), Prospero ou Caliban (La Tempête), Capulet (Roméo et Juliette), Othello, Cordelia (Le Roi Lear), Hamlet, Puck (Le Songe d’une Nuit d’Été)… Tous sont présents sur Shakespeare Songs, un disque publié à la fin de l’année dernière chez Abalone, le précieux label de Régis Huby. Et pour que la collaboration entre les deux musiciens soit encore plus riche de couleurs, le duo a décidé de s’adjoindre les services – et quels services ! – de l’Anglais Andy Sheppard, qu’on qualifiera volontiers de saxophoniste parfait et qui brille, entre autres, au cœur de la galaxie Carla Bley depuis près de vingt ans. Son élégance naturelle, la beauté formelle du son de son instrument (soprano comme ténor), la précision de son phrasé, son aptitude à maintenir son discours dans un état de douce fièvre en faisaient le compagnon idéal des histoires que le duo brûlait de raconter.

À Nancy, pas de récitante (et donc pas de Kristin Scott-Thomas) comme sur le disque. On ne peut pas toujours avoir fromage et dessert. Toutefois, la présentation très didactique et souriante de chacune des compositions par Guillaume de Chassy est une gourmandise que chacun aura pu savourer comme elle le méritait. Le pianiste résume la situation de chacune des pièces, décrit les tourments des personnages, avant d’annoncer les enchaînements des compositions pour mieux ouvrir en grand la porte d’une musique dont l’élégance saute au visage.

Ce qui frappe tout au long des deux sets (tel est l’usage au Manu Jazz Club, même si en l’occurrence ce fractionnement ne s’avérait pas judicieux, car Shakespeare Songs est une œuvre dans laquelle il faut s’immerger), c’est le sentiment d’un équilibre parfait entre les trois voix qui s’expriment. Guillaume de Chassy, main gauche d’une solidité à toute épreuve – une force essentielle en l’absence d’un contrebassiste – et main droite habitée de lyrisme ; Christophe Marguet, batteur mélodiste dont la gestuelle est un spectacle à elle seule et qui, il faut bien l’admettre, a suscité un enthousiasme constant ; Andy Sheppard, qui pas un seul instant ne cherche à tirer à lui la couverture de sa renommée, mais fait montre au contraire d’une grande retenue lors de chacune de ses interventions, au ténor comme au soprano, soulignant ainsi encore mieux la richesse et la fluidité de son jeu. En regardant ces trois musiciens, en écoutant leur musique, un mot vient assez vite à l’esprit : celui de funambules. Cette musique est savante et libre à la fois, mais allez savoir où finit l’écriture et où commence l’improvisation ; elle se nourrit de l’écoute réciproque de chacun des protagonistes, incarnée dans ce regard plein d’admiration et de joie non dissimulée que porte Guillaume de Chassy à ses deux camarades ; elle maintient la tension à tout instant et recèle un fort pouvoir d’attraction. Elle est à elle seule une définition du charisme. Si le disque Shakespeare Songs avait marqué les esprits, nul doute que sa version live laissera un souvenir heureux et durable à celles et ceux qui ont eu le privilège de la vivre.

Le temps a passé très vite. Bien trop vite. Les musiciens ont interprété, dans un ordre différent toutefois, l’intégralité de l’album Shakespeare Songs face à une salle conquise dès les premières minutes et plus chaleureuse qu’à l’accoutumée. Un peu plus tard, c’est le moment d’un débriefing non loin du bar. Christophe Marguet et Guillaume de Chassy reçoivent les compliments de quelques spectateurs avec autant de plaisir que de modestie. Ils expliquent – comme s’il s’agissait de fournir les raisons de leur immense talent – qu’ils reviennent d’une série de concerts en Irlande qui auront beaucoup contribué à la cohérence scénique de leur trio. Andy Sheppard, homme charmant et discret, est un brin dépité de se voir refuser une bière servie dans un verre ; il repousse l’idée - sacrilège pour un Anglais digne de ce nom - d’un gobelet en plastique et fait rapidement glisser la conversation sur ses prochains concerts à New-York à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de Carla Bley. Trois élégants messieurs de la musique viennent de passer par la Lorraine. Ils peuvent revenir très vite : ils seront accueillis avec le même plaisir. Vivement la prochaine fois !