Scènes

Tête de jazz sur le pont d’Avignon

Échos de Têtes de Jazz à l’AJMi (du 8 au 16 juillet 2016, Avignon)


Voici quatre ans que l’AJMi prend le parti de défendre la vibrante scène jazz actuelle pendant le festival Off d’Avignon. Le défi à relever est de taille : se faire une place au cœur de l’une des plus importantes manifestations du spectacle vivant contemporain. Si la première édition de « Têtes de Jazz » privilégiait la venue des professionnels, le festival est aujourd’hui ouvert au public et accessible à tous.

La programmation fait une large place aux nouvelles formations, sans oublier les valeurs sûres, françaises et internationales. En tout, trente-sept concerts pendant huit jours, mais aussi des workshops, des tables-rondes et des spectacles jeune public, avec pour vocation de favoriser l’émergence de jeunes artistes. En l’occurrence les lauréats du dispositif Jazz Migration, Electric Vocuhila, Un Poco Loco, Schwab Soro et Chromb ! sont à nouveau au programme cette année.

A peine arrivés dans ce joli quartier d’Avignon, caché dans un dédale de ruelles et loin de l’agitation perpétuelle de la ville, nous découvrons l’ambiance intimiste de l’AJMi Jazz Club, abrité par le haut bâtiment de la Manutention. Le festival vient tout juste d’ouvrir ses portes et nous voici, le temps d’un weekend, prêts à savourer la quatrième édition des « Têtes de Jazz ».


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Manu Hermia Trio © Jos L. Knaepen

Manuel Hermia trio « Jazz For Kids »
Le temps est splendide et le soleil éclatant diffuse une chaleur brûlante quand nous pénétrons dans la pénombre rafraîchissante de la salle. Aux premiers rangs, des enfants et leurs parents mais aussi des amateurs de tous âges sont invités à reconnaître des airs à leur mélodie, chanter les refrains de « Frère Jacques » ou « Meunier tu dors » et imiter le bruit des cigales en écoutant « Sur le Pont d’Avignon ».
« On peut dessiner des émotions avec la musique » confie Manuel Hermia. Soutenu par Pascal Mohy au piano et Sam Gerstmans à la contrebasse, le saxophoniste belge nous propose de décrypter les fondements de l’improvisation de manière didactique, à partir des ritournelles populaires que nous connaissons tous, les comptines.
Swing, hard bop ou free, le trio donne à entendre plusieurs variations sur un même thème avec beaucoup d’humour : « La petite Alouette » est triste ou plutôt gaie et « La Mère Michel » a le blues. Une manière astucieuse et réjouissante de transmettre aux enfants les possibilités infinies que recèlent les musiques improvisées, en parfaite résonance avec la devise de l’AJMi : « Le meilleur moyen d’écouter du jazz c’est d’en voir ! »

Greg Lamy duo
La soirée se poursuit avec un double programme, aussi généreux que contrasté. Tombés sous le charme de Greg Lamy en duo avec Paulo Simoes – on se souvient de leur très beau disque Two Guitars paru en 2015 et des enregistrements du guitariste en quartet What Are You Afraid Of et Meeting en 2013 - c’est avec un plaisir non dissimulé qu’on le découvre en chair et en os, cette fois aux côtés du trompettiste Ernie Hammes.
Tous deux de formation classique et jazz, les musiciens luxembourgeois déroulent un répertoire de standards réarrangés, ainsi que des nouvelles compositions originales de Greg Lamy. De ballades blues en virées folk, l’échange est vif, immédiatement complice et intense. Méditatives ou trépidantes, les mélodies glissent sous les doigts du guitariste. Par de belles improvisations, Ernie Hammes propose une large palette de couleurs, des atmosphères teintées de mélancolie succèdent à d’autres, lumineuses et pures et ce qui semblait acquis prend une dimension insoupçonnée.
Largement inspiré par les guitaristes des années 1960 - on pense à Jim Hall ou encore Wes Montgomery - Greg Lamy nous offre d’exquis morceaux de bravoure, « ’Round Midnight », sur un thème de Thelonious Monk, ou encore « The Chicken » d’Alfred Pee Wee Ellis. Richesse des sonorités limpides, finesse des arrangements, le talentueux duo fait preuve d’une maîtrise impeccable sans se départir d’une tranquille décontraction. Un subtil mélange de pudeur et d’audace qui va droit au cœur.
Greg Lamy enregistre un nouveau disque avec son quartet à Poitiers ; la sortie est prévue en février ou mars 2017 chez Igloo Records.

Benjamin Faugloire Project « Birth »
C’est à Benjamin Faugloire et ses compagnons de scène que revient l’honneur de clôturer cette première journée. Le trio est en tournée avec la sortie d’un troisième album « Birth » et fête à cette occasion ses 10 ans. Les méditations du pianiste nous entraînent dans une longue suite de lignes mélodiques claires, entêtantes, au gré d’enchaînements fluides qui soulignent la profondeur du propos. Benjamin Faugloire l’annonce dès le début du set : les titres sont repris dans le même ordre que celui du disque, sans interruption.
Amorcé avec douceur, « Foundations » est baigné d’une tranquille quiétude, puis le changement s’opère au deuxième mouvement « Beautiful Day For A Birth ». Le tempo s’accélère, Jérôme Mouriez (batterie) fait courir ses baguettes, attaquant vigoureusement les ruptures. L’auditoire est conquis par l’énergie jubilatoire - ce sens du tempo partagé avec Denis Frangulian, fougueux et inspiré à la contrebasse - ébloui par l’exécution impeccable des thèmes évolutifs du pianiste et l’osmose qui règne entre les membres du groupe.
La densité sonore créée en concert semble ouvrir, plus encore que sur le disque, de nouvelles dimensions d’écoute. « Breathe » sonne comme un éveil, bouleversé par les élans d’exaltation d’« Euphoria » et nous rappelle le cycle perpétuel des saisons, à la fois inéluctable et imprévisible. La musique allègrement explosive de « Birth », au magnifique titre si bien choisi, se déploie avec la vitalité, la puissance volcanique du renouveau.

Pit Dahm trio
La journée du dimanche s’ouvre avec un trio jeune et très prometteur réuni autour du batteur luxembourgeois Pit Dahm. A tout juste 25 ans, il vient d’enregistrer son premier album « Omicron », paru sur le label slovaque Hevhetia. On entre tout de suite dans le vif du sujet - les musiciens entament le morceau initial sans se présenter ni saluer la salle - et surtout dans l’univers de Pit Dahm. Un mélange de musiques écrites et librement improvisées, imprégné de leurs influences respectives au large spectre, allant de la musique électronique, classique, folk, au rock alternatif. Très vite, on perçoit chez le trio une grande sensibilité et un plaisir de jouer communicatif.
Il y a quelque chose d’instinctif et aérien dans l’excellent jeu du batteur, foisonnant pour les oreilles et les yeux. Penché vers son instrument, absorbé par l’écoute et la recherche d’innovations rythmiques, il lève la tête, s’attaque aux percussions à mains nues et agite ses balais d’un mouvement léger comme une caresse. A la contrebasse, Lennart Heyndels délivre un chapelet de sons ronds et gourmands, redoublant de virtuosité, tandis qu’Hendrik Lasure (piano) apporte tout son lyrisme et son expressivité à certaines plages free d’un abord difficile.
Au sein d’espaces ménagés à l’improvisation, se dessinent des thèmes à la grâce atemporelle, dans une dynamique d’ensemble qui tient de l’expérimentation joyeuse. L’espace est largement ouvert à l’imagination et, loin d’être achevé, le processus de création se poursuit sous nos yeux. Mais surtout, les musiciens savent garder leurs repères rythmiques et harmoniques tout en laissant une belle place aux déferlements, témoignant ainsi d’un langage musical moderne qui sonne de façon originale et personnelle. Excellente découverte.

Le Génie de Bricolo
Dans un tout autre registre, le trio de Franck Passelaigue présente un ciné-concert en deux parties, Wild Roomer et Egged On, qui relatent « Les folles inventions de M. Bricolo », autour de thématiques très actuelles : l’inspiration créatrice ou comment donner vie aux objets inanimés. Le dispositif ingénieux permet de suivre les mouvements des musiciens, Franck Passelaigue à la guitare et en maître d’œuvre, Léa Lachat (accordéon, orgue électrique) et Bruno Bertrand (batterie), tout en regardant les films tournés par Charley Bowers dans les années 1920.
Élaborées à partir des images, les compositions chatoyantes et débridées s’accordent à merveille aux scènes muettes à l’écran, en hommage au génie du cinéaste, absurde et burlesque, baptisé par André Breton « la perle noire du cinéma surréaliste ». L’intensité des tempos alliée à la richesse des textures façonnent un assemblage sonore étrange et unique, parcouru d’effets spéciaux détonants, vibrations ondulatoires, roulements de batterie impétueux, bouquets de notes cuivrées à l’orgue. Un petit bijou de poésie musicale.

Il est déjà temps de repartir et c’est avec regret que nous quittons la ville encore endormie en ce petit matin de juillet. Le programme de « Têtes de Jazz » se poursuivra le lendemain avec le quartet Chromb ! ainsi que, les jours suivants, des musiciens tels que Leila Martial et Valentin Ceccaldi, le projet Ozma ou encore le duo Pascal Charrier et Frédéric B. Briet.

Saluons le remarquable travail, l’accueil chaleureux que nous a réservé l’équipe de l’AJMi, et l’engagement des nombreux partenaires et coproducteurs. Rendez-vous l’année prochaine.