Entretien

Andreas Schaerer

Entretien avec une forte personnalité.

De Hildegard Lernt Fliegen à l’Arte Quartet, Andreas Schaerer multiplie les rencontres à travers l’Europe.

C’est en 2012 avec Cinema Hildegard, un album en forme de boîte à malice, que le chanteur Andreas Schaerer et son sextet Hildegard Lernt Fliegen ont commencé à se faire connaître en France. Personnalité généreuse, entière et haute en couleur, le Suisse multiplie depuis les disques et les collaborations à un rythme soutenu. Rencontre avec un musicien sans frontières, ni stylistiques ni géographiques, qui a fait l’effort de nous parler en français.

- Comment est né Hildegard Lernt Fliegen ? Et comment ce nom a-t-il été choisi ?

J’ai écrit les premières compositions pour ce sextet en 2005. J’ai surtout songé à créer un orchestre afin d’expérimenter à la fois ma voix et différentes techniques de composition. Tous les musiciens du groupe ont étudié ensemble à l’Université des Arts de Berne, à une époque où régnait une très belle énergie.
Après quelques concerts, notre batteur Christoph Steiner est arrivé à une répétition avec cette envie d’intituler ce répertoire Hildegard Lernt Fliegen. C’était une idée très spontanée qui a mis tout le monde d’accord ! Ce nom représente parfaitement l’énergie et la folie de notre musique. Dans le même temps, il y a un côté très ludique.

- Quel est l’univers d’Hildegard ? Est-ce le vôtre, ou une atmosphère concoctée à six ?

Les deux ! J’écris les compositions qui fonctionnent un peu comme un scénario. L’univers que je souhaite pour chaque morceau est déjà prêt dans ma tête avant que nous le jouions. Dès que nous commençons à travailler le nouveau matériau, les six musiciens, qui ont des caractères forts, individuels et indépendants mettent en place les compositions.
C’est important que l’ensemble puisse fonctionner comme un groupe compact qui agit comme un seul et même corps, une seule créature, mais en même temps, qu’il reste une formation composée d’individualités, où chaque musicien a la liberté de changer le chemin, d’ajouter des couleurs… En un mot, de s’exprimer. Je trouve très important que chacun s’attribue assez de place sur scène pour s’exprimer avec son instrument.

Andreas Schaerer (Photo : F. Bigotte)

- On parle d’influences multiples, Kurt Weill, Zappa… Mais aussi la musique improvisée européenne. Quel est le véritable plan de vol d’Hildegard ?

Il n’y a pas de plan préétabli. Ma route idéale consiste à rester ouvert aux pulsations et aux signaux. Parfois, des influences concrètes s’immiscent dans ma musique… Et parfois, les idées surgissent quand je fais quelque chose de complètement différent : quand je fais de la bicyclette, quand j’entends les rumeurs du trafic urbain ou le vent dans les arbres, etc.

- Votre voix permet à peu près tous les registres, et vous êtes par ailleurs Beatboxer. Comment vient l’idée de créer un monde aussi coloré ?

Comme beaucoup de musiciens de jazz, je suis intéressé par toutes les facettes de mon instrument. Mon instrument, c’est ma voix ! Il va de soi que je cherche hors du champ traditionnel en développant différents langages d’improvisation. J’ai toujours expérimenté avec ma voix. Quand j’étais petit, c’était mon jouet préféré.

- Ce monde s’inspire beaucoup du cinéma, et avec le DVD Live at Goettingen, qui fait suite à Cinema Hildegard, c’est la seconde fois qu’Hildegard passe à l’image. C’est la meilleure façon d’illustrer votre musique ?

Il me semble que la musique d’Hildegard Lernt Fliegen est très visuelle. Les morceaux racontent des histoires surréalistes. Bien souvent, notre public nous dit qu’il est important pour lui de nous voir jouer, et pas seulement d’écouter notre musique. Les films, mais aussi les illustrations de Peter Baeder, qui réalise tous les visuels d’Hildegard depuis le début, escortent notre musique.

Cinema Hildegard par Peter Baeder

- C’est une démarche que vous avez également développée avec Perpetual Delirium… La démarche de l’image est la même ?

Quand j’ai composé la musique de Perpetual Delirium, je savais déjà qu’on allait faire un album. L’idée du documentaire est venue par la suite. Klemens Schiess, qui a réalisé le film, était intéressé par l’accompagnement du processus de création dès le début. Je suis très content de cette collaboration, et de ce qu’il a pu capter.

- Cette œuvre avec l’Arte quartet est différente, plus écrite. C’est une nouvelle voie ou une envie ancienne enfin exaucée ?

Au-delà de son répertoire de compositeurs de musique classique contemporaine, l’Arte Quartet collabore depuis longtemps avec des musiciens de jazz. Il a développé une manière de travailler qui s’attache avant tout aux plus infimes détails d’une composition. Ces musiciens ont un son très homogène et une texture parfaite. Cela m’a permis d’écrire quelque chose de résolument différent d’Hildegard Lernt Fliegen. Quand je compose, j’essaie toujours d’écrire spécifiquement pour un ensemble et de mettre à profit les spécificités de chacun. Le caractère des musiciens influence beaucoup mon écriture.

- Pourquoi avoir choisi Budapest Music Center ? L’occasion, ou l’envie de s’inscrire dans une esthétique très syncrétique entre les musiques écrites occidentales et les musiques improvisées ?

Le label BMC évolue dans un secteur très intéressant où le monde de la musique improvisée, le jazz européen et la musique classique contemporaine se rencontrent, en effet. Ça me paraissait l’endroit idéal pour Perpetual Delirium.

- Lorsqu’on regarde votre discographie récente, on a l’impression d’un besoin insatiable d’enregistrer avec vos multitudes de projets. Pouvez-vous notamment nous parler d’Arcanum Moderne ?

J’ai invité Lucas Niggli au festival Jazzwerkstatt de Berne en 2013. On avait décidé de ne pas discuter de la musique que nous allions jouer avant ce concert. C’était notre première rencontre en duo, ce fut 100% improvisé. L’intensité était incroyable, de bout en bout : les improvisations avaient la qualité de véritables compositions instantanées. C’est un véritable coup de foudre, qui vous tombe dessus sans s’annoncer.
Lucas a évoqué le duo chez Intakt Records et a montré l’enregistrement du concert à Patrick Landolt, le patron du label, qui a tout de suite été très enthousiaste. Et voilà ! Quelques mois plus tard, nous nous retrouvions au LOFT à Cologne pendant deux jours. On a enregistré le matin et l’après-midi sans public, dans le club. Le soir, on jouait sur scène. On a choisi presque exclusivement des prises des concerts du soir. Ça m’a rappelé combien la musique improvisée est avant tout un dialogue intense avec le public.

- Ce duo avec Lucas Niggli rappelle votre appartenance à la scène jazz suisse. Comment vous y situez-vous ?

C’est une scène très créative en ce moment, avec beaucoup de fantaisie et d’imagination. Je suis content de faire partie de cette mouvance… Même si l’origine des musiciens n’a pas d’importance à mes yeux.

Andreas Schaerer (Photo : F. Bigotte)

- Quels sont les projets d’Andreas Schaerer ?

Oh là là ! Le menu est déjà bien garni pour les douze prochains mois ! Je suis en train de peaufiner ma première composition symphonique pour le Lucerne Academy Orchestra, fondé par Pierre Boulez il y a dix ans. La création est pour le 5 septembre 2015 dans le cadre du Lucerne Festival. Je suis ravi !
Ensuite, cet automne, j’ai une tournée au Japon et en Corée avec mon trio Rom/Schaerer/Eberle ; ensuite, je continuerai à travailler avec le monde de la musique classique. En janvier 2016, j’entame une collaboration avec la philharmonie de Munich.
L’année 2016 commencera avec deux nouveaux projets hyper chouettes qui sont encore top secrets. L’un deux concerne un musicien new-yorkais que j’adore. Nous allons jouer aux USA mais aussi en Europe à l’été 2016. L’autre consiste en un tout nouveau groupe avec deux incroyables musiciennes françaises : un futur groupe de rêve, et j’en suis ravi.
A part ça, je vais continuer à jouer avec Lucas Niggli : tournée avec Luciano Biondini et Kalle Kalima en décembre. J’espère également pouvoir continuer le dialogue avec Leïla Martial, avec qui j’ai joué pour la première fois il y a peu.