Entretien

Audrey Lauro, aux confins de l’exploration

Interview post-covid libératrice avec l’une des saxophonistes clé de la scène impro bruxelloise et européenne, la française Audrey Lauro.

Photo (c) Audrey Lauro par Laurent Orseau Festival Summer Bummer 2021

2021 est une année de concrétisation pour la saxophoniste Audrey Lauro dont le parcours long et sinueux, synonyme d’une exigence artistique quasi cartographique, lui a permis de creuser un sillon habile dans les veines du réseau des musiques improvisées européennes. Initiatrice du festival 100% féminin « Wolves Stories », artiste sensible et complète, elle porte dans sa musique la beauté de la recherche et du doute, la plus belle source de l’intimité. Outre le superbe « Dark Ballads », duo saxophone-guitare électrique paru en début d’année, une nouvelle collaboration avec ElNegocito Records, label situé à Gand, a relancé la production discographique de son trio « Lauroshilau », avant la venue d’un album solo dont on reparlera ici.

- Vous avez traversé l’année 2020 à Bruxelles, où la situation sanitaire liée à l’épidemie de COVID 19 a pu être cahotique. Est-ce qu’après cet arrêt des concerts et cette mise en parenthèse forcée des projets, 2021 a fait figure de... renaissance ? de soulagement ? 



J’ai bien entendu ressenti un soulagement lorsque la reprise des concerts a été possible après cette longue période d’arrêt, mais je parlerais plutôt d’un soulagement en demi-teinte marqué par la nécessité de s’adapter à une situation inédite, ce qui engendre bien évidemment bon nombre de questionnements personnels et contextuels.

- En tout cas, il y a de nombreux projets en cours et de belles collaborations qui voient (enfin) le jour !

Je suis très heureuse de pouvoir « concrétiser » un travail de longue haleine puisque les projets en cours s’articulent autour de la production discographique. Ceci donne une orientation différente dans le travail puisqu’il s’agit de fixer, de proposer un arrêt sur image de projets de longue date.

C’est particulièrement le cas pour un enregistrement solo dont la sortie est prévue en 2022 (label ElNegocito Records). Cela fait une dizaine d’année que je travaille sur la thématique du solo avec comme point d’ancrage l’exploration de différents scénarios sonores pour instrument seul.

C’est aussi vrai pour la collaboration avec Giotis Damianidis. Ce duo s’est construit progressivement et le fait que nous ayons des sessions de travail sans enjeux et très espacées nous a permis de cerner et de soumettre à l’épreuve du temps ce qui revenait de façon récurrente, la sensation étrange d’un déjà vu qui ne perd pas de sa force. Un troisième disque du trio LauroShiLau avec Pak Yan Lau (pianos préparés) et Yuko Oshima (batterie) sortira également au printemps 2022.

Audrey Lauro © Laurent Orseau

- Sortie en début d’année justement, « Dark Ballads » est un album préparé et pensé sur la durée avec le guitariste Giotis Damianidis. Il s’agit d’un vrai duo sonore, presque une fusion de timbres et une recherche de textures qui ose aller aux confins de l’émotion. « Ballades noires »... une musique douce et sombre à la fois ? 


Merci pour cette question qui cerne si bien le duo. « Dark Ballads », oui. ce titre nous est apparut de façon très naturelle et évidente, commentaire spontané de la musique que nous venions d’enregistrer… sombre, très certainement, et douce de part l’amitié et la confiance musicales qui nous lient. Nous avions à notre insu trouvé une dramaturgie, un décor. Le cinéma nous a rendu visite. Je cherche encore le film de notre musique tout en sachant qu’il sera là, au bon moment.


« Je cherche encore le film de notre musique tout en sachant qu’il sera là, au bon moment. »


- Lauroshilau, trio formé depuis 2013 avec la batteuse Yuko Oshima et la pianiste Pak Yan Lau, qui vit elle aussi à Bruxelles, se donne pour but « d’explorer l’improvisation avec différentes approches ». Souhaitez-vous donner d’autres clés d’écoute avec ces trois instruments emblématiques du jazz ?



Pour expliquer ce qu’est Lauroshilau, je pourrais renvoyer à « Maps of Unusual places ». Il s’agit d’un chapitre du livre graphique « From Here To There » de Kris Harzinski (une collection de carte et plans dessinés, réaction satirique aux systèmes GPS mondiaux, ndlr). Explorer l’improvisation avec différentes approches nous a permis de sculpter un son de groupe. Il me semble que dans les intentions du trio, on trouve maintenant la volonté d’une cartographie claire, celle d’un univers sonore qui allie d’une part nos références et réflexions communes en ce qui concerne les possibilités sonores de nos instruments et d’autre part, une gestion du temps dans l’improvisation propre au trio. Lors de notre dernière résidence à Bruxelles nous avons travaillé de façon structurée, voire efficace, dans l’optique d’enregistrer le troisième disque du trio, lequel précise la signature sonore Lauroshilau déjà au centre du propos de notre premier enregistrement. Si notre musique propose d’autres clés d’écoute avec ces trois instruments, nous en sommes très heureuses !

- Vous êtes également, et depuis longtemps, enseignante. Quels ont été vos propres apprentissages en tant que professeure ?


J’enseigne en effet depuis plus de 15 ans dans des contextes radicalement différents les uns des autres. Il en ressort un parcours sinueux où chaque étape a nécessité un effort d’adaptation important. Certains contextes d’enseignement demandent en effet autre chose que le partage évident de son expérience en tant qu’artiste comme engrais ou nourriture essentielle. Il y a des objectifs à atteindre qui nécessitent en priorité de se mettre à la place de l’autre. A ce propos, mon expérience en milieu scolaire dans le cadre de l’enseignement général est tout aussi riche que déstabilisante.

Recevoir de manière frontale et donc sans filtre une perception, toute autre de ce que peut représenter la musique dans une vie et à l’échelle d’une société, a nourri mon travail personnel en tant que musicienne, de réflexions que je n’aurais sans doute jamais eu sans cette activité d’enseignante. Je me suis alors intéressée aux processus de création qui abordent des thématiques telles que le langage, le contexte, l’environnement sonore, ce qui m’a permis d’aborder des techniques instrumentales et d’écriture correspondantes.

Audrey Lauro par Michel Laborde (2004)

- Ribot, Evans, Zingaro... Du côté des hommes de cette génération, quelles sont les collaborations (définitivement impressionnantes !) qui vous ont le plus marquées, et peut-être celles qui vous manquent encore aujourd’hui et pourquoi ?

En effet croiser la route de musiciens tels que Marc Ribot, Carlos Zingaro, Peter Evans est une chance… l’endurance, le travail, le terrain, la patience, la précision. Se construire prend du temps.

En parlant de route, de collaborations, je veux remercier les passionnés qui rendent ces rencontres possibles. Je pense entres autres à Jean-Michel Van Schouwburg à Bruxelles, Joel Grip à Dala Floda en Suède. Je remercie Koen Vandenhoudt et Christel Kumpen de Sound In Motion à Anvers, Rogé Verstraete d’El Negocito Record à Gand pour leur confiance de longue date et leur soutien.

- Cette année voit aussi le jour « La Nuée ». Pouvez-vous nous en parler ?

La Nuée est un projet initié en 2017 par Johannes Eimermacher, saxophoniste basé à Bruxelles. La nuée d’oiseaux, comme inspiration directe m’a beaucoup plu, les principes de composition, d’improvisation pour instruments similaires (cinq saxophones dont trois saxophones altos) comme traduction directe d’un principe mystérieux qui organise le mouvement, le déplacement, m’intéressent beaucoup, car totalement en résonance avec mon travail personnel actuel. L’intuition collective est au centre de ce projet, dans lequel les interactions dans une certaine mesure aléatoires conduisent à l’émergence d’un comportement global étonnamment précis.

On ignore encore beaucoup de choses sur le comportement des nuées d’oiseaux qui, outre le fait d’être un moyen de locomotion ou de protection contre les prédateurs, semblent aussi être une forme d’expression. Un art comparable à la musique, fondé sur un sentiment de rythme et de mouvement.


« (Les) nuées d’oiseaux ... outre le fait d’être un moyen de locomotion ou de protection contre les prédateurs, semblent aussi être une forme d’expression »


- Dans une récente interview pour Experimental Sound Studio vous avez présenté la musique improvisée comme une chose qui vous a avant tout accompagnée dans la musique. C’est ce à quoi je suis sensible. Il y a chez vous une logique de recherche longue plutôt que de quête d’un son signature, ce qui est pourtant le Graal de beaucoup de musiciens.

Oui, c’est tout à fait ça. Je me rends compte que, dès que cela a été possible j’ai développé des histoires qui plaçaient l’improvisation au cœur du discours. Je me suis très rapidement sentie bien dans cette façon de créer, de faire de la musique et le fait de construire à partir de quelque chose sur lequel il est souvent difficile de mettre des mots, me nourrit toujours autant.

- J’ai aussi le sentiment que vous avez une approche visuelle du son et de la poésie sonore. Est-ce vrai ?

Le visuel est une source essentielle d’inspiration pour moi, je suis sensible aux images, mon père est peintre, j’ai grandi en le voyant travailler dans son atelier. Cette présence importante du visuel dans le processus créatif me permet de faire des liens et m’apportent des éléments sur lesquels rebondir musicalement, émotionnellement. Chaque improvisation est unique, il en résulte une gestion du visuel qui lui est propre, toujours surprenante. Tout cela se traduit dans le corps et dans le rapport au son. Une approche visuelle, physique du son pour répondre de façon plus précise.

- Cet été à Marseille on a pu vous retrouver en duo avec Fanny Lasfargues. Une autre « sœur de son », électron-libre qui place aussi le processus de fabrication au cœur de l’acte de création. Avec ce côté brut que l’on aime beaucoup dans la rédaction. Pouvez-vous nous parler de vos points communs ?

C’était un grand plaisir de retrouver Fanny et de jouer ensemble ! Et à Marseille, ville où je suis née, où j’ai vécu 24 ans et où je ne retourne que très rarement, c’était donc particulier. Un moment plein d’émotions. Puis le concert à commencé, on a été très vite plongées dans la musique. Nous avons des points communs dans le travail des textures, dans le rapport au son, dans la gestion de l’espace dans un duo, dans nos propositions sonores à l’état brut.

Audrey Lauro festival Jazz à Luz 2004 © Michel Laborde

- Dans toutes vos réalisations, il est donc évident que le chemin compte autant que l’objectif. J’évoque dans l’introduction le festival « Wolves Stories » que vous avez créé à Bruxelles en 2012. Une initiative et une réflexion qui avait une longueur d’avance, il me semble, dans une économie et un réseau toujours non-paritaires mais au sein desquels les mentalités changent...

Les musiciennes invitées partageaient l’envie de proposer des performances pensées pour le festival. Nous étions présentes tout simplement pour faire ce que l’on avait à faire, sans rien ajouter. Un festival 100% féminin c’est suffisamment parlant : proposer une approche globale de l’intime. Ces artistes m’intéressaient pour la dimension pluridisciplinaire de leur pratique, j’ai souhaité que chacune des performances soit une expérience sonore et visuelle, où les musiciennes pouvaient présenter également une autre facette de leur travail. L’accroche était « We invite you to portraits of women through music, texts, films and experiment ».

par Anne Yven // Publié le 24 octobre 2021
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