Bob Weir : and the music stopped
Hommage à Bob Weir (1947-2026), guitariste, chanteur et membre fondateur du groupe californien The Grateful Dead.
Bob Weir nous a quittés le 10 janvier, ayant perdu le combat contre une vilaine maladie qui s’était déclarée au début de l’été. Il avait 78 ans et consacré toute sa vie ou presque au groupe dont il avait été l’un des membres fondateurs en 1965, The Grateful Dead. Chanteur et guitariste rythmique d’exception, il formait avec Jerry Garcia, le leader du Dead, un duo de cordes quasi télépathique. Avec lui, c’est l’un des derniers acteurs de la contre-culture des années 60/70 qui s’éteint. Une forme d’utopie aujourd’hui lointaine qui aura bercé bien des rêves, dont les siens.
C’est une pluie d’hommages qui est tombée de façon presque continue depuis l’annonce de la mort de Bob Weir le 10 janvier, des suites d’un cancer. Il est rare que la disparition d’un artiste suscite une émotion aussi forte et que soient louées avec une telle unanimité les qualités de l’être humain autant que celles du musicien. Côté jazz, on soulignera les propos émus et les louanges de musiciens tels que Ron Carter, Al Di Meola ou encore John Scofield, pour n’en citer que trois.
Bob Weir avait consacré toute sa vie d’adulte au groupe mythique de San Francisco, The Grateful Dead. Une formation non seulement emblématique de toute une génération et d’un mouvement d’émancipation (excès chimiques stupéfiants inclus) appartenant désormais à un passé très lointain, celui des utopies, et dont la caractéristique était d’avoir su embrasser un spectre très large en opérant de manière presque naturelle une fusion de nombreux courants des musiques américaines : rock, blues, bluegrass, soul, folk, country et jazz. Le jazz, oui, de par les influences revendiquées par tous les musiciens (de Django Reinhardt à John Coltrane), mais aussi en raison de la part importante qu’occupait l’improvisation dans les concerts marathons d’un groupe ayant suscité la naissance d’une communauté mondiale de fans qu’on nomme les « Dead Heads ».

- Bob Weir © Thierry Moreau
Bob Weir en avait été l’un des membres fondateurs (avec Jerry Garcia, Phil Lesh, Ron McKernan et Bill Kreutzmann – ce dernier étant le dernier survivant du line-up original) alors qu’il n’avait que 17 ans. Pendant 30 ans, jusqu’à la mort de Jerry Garcia en 1995, il aura apporté une contribution essentielle à la vie du groupe, par l’écriture de quelques compositions phares (« Playing In The Band », « Sugar Magnolia », « The Other One », « Black Throated Wind »…) mais aussi du fait de la complicité instrumentale qui le liait à Jerry Garcia dont le jeu devait, de l’aveu même de celui-ci, énormément à celui de son partenaire. Weir fonctionnait un peu comme une rampe de lancement lors de ses solos : « Il a des idées que je n’aurais jamais eues. En réalité, peut-être que lui seul les a. Et c’est là sa valeur unique : c’est un musicien extraordinairement original, dans un monde où tout le monde se ressemble ». Il est communément admis que Bob Weir a redéfini ce que pouvait être le rôle d’un guitariste rythmique. Son jeu était réfléchi, audacieux et profondément musical – plein de mouvements, de contre-mélodies et d’idées toujours subtiles. Un manière de percevoir et construire la musique qui avait, selon ce que l’histoire nous apprend, beaucoup à avoir avec une profonde dyslexie l’ayant contraint à mobiliser des forces différentes pour s’exprimer.
Si les enregistrements studios du Grateful Dead [1] sont, au bout du compte, assez peu nombreux (13 albums en 30 ans dont les deux plus prisés restent Workingman’s Dead et American Beauty enregistrés en 1970), sa discographie live est foisonnante, comme si tous les concerts avaient été enregistrés depuis les origines et devaient être publiés un jour ou l’autre. Une abondance qui offre un témoignage panoramique unique de la manière dont Bob Weir avait su intriquer son jeu avec celui de Jerry Garcia. À cette volumineuse discographie, on pourra ajouter les rares enregistrements solo de Weir, au premier rang desquels l’album Ace (1972), une éclatante réussite sur laquelle figuraient à ses côtés tous les musiciens du Grateful Dead et un répertoire que le groupe allait largement reprendre à son compte sur scène.
Depuis 1995 et l’arrêt du Grateful Dead consécutif à la mort de Jerry Garcia, Bob Weir n’a jamais cessé de faire vivre cette musique au sein de différentes formations dans lesquelles pouvaient intervenir certains autres anciens membres du groupe, le dernier en date étant Dead & Company, où le rôle du guitariste lead était dévolu à John Mayer. Les comptes sont simples à faire pour ce qui concerne le bilan de Weir : 60 ans au service du Dead, divisés en deux époques, chacune de trois décennies. La musique et rien d’autre.
Ironie du sort, Bob Weir aura donné son dernier concert le 3 août 2025 au Golden Gate Park de San Francisco avec le groupe Dead & Co. Il se savait déjà malade. L’ultime chanson jouée ce soir-là fut « Touch Of Grey » (cf. vidéo ci-dessous), dont le refrain dit « I will get by », ce qu’on pourra traduire par « je vais m’en sortir ». Sans doute pressentait-il qu’il ne remonterait peut-être jamais sur scène et qu’il devait adresser un message d’optimisme à son public, lui qui avait composé une chanson dont le titre était « The Music Never Stopped ».
On dit que Bob Weir caressait l’espoir que la musique du Grateful Dead vivrait au moins 300 ans encore. Nous ne serons pas là pour le vérifier ; en attendant, gageons que l’humilité virtuose de ce géant vivra encore très longtemps dans le cœur de ses fans.

