Bradford, Dresser, Modirzadeh

Sonic House Reunion

Bobby Bradford (cnt), Mark Dresser (b), Hafez Modirzadeh (ts)

Label / Distribution : NoBusiness Records

Quoiqu’en disent les dates de naissance de ces trois musiciens (Hafez Modirzadeh, 1962, 64 ans — le plus jeune —, Mark Dresser, 1952, 74 ans — le cadet —, Bobby Bradford, 1934, 92 ans — le vénérable), cette musique n’est en rien fatiguée ou figée dans une époque, fût-elle celle de la révolution free dont Bradford est issu. Bien au contraire, avec une vie de musique dans les doigts et un enthousiasme au cœur toujours neuf, ce dernier notamment se frotte à ses camarades pour une série de pièces improvisées qui empruntent à un vocabulaire totalement ouvert et à quelques souvenirs des époques passées sans en reprendre les clichés et, pour tout dire, en ne proposant que sa propre grammaire.

Croisant le fer à parts égales sans se soucier d’une quelconque hiérarchie, c’est principalement le flux musical qui guide ce trio et chaque phrase proposée par l’un d’eux est l’occasion d’une ornementation que les autres vont prolonger, non pour en faire une paraphrase, plutôt pour conduire la musique ailleurs et, de fait, mobiliser sans cesse une progression collective.

Les timbres ont bien sûr leur rôle à jouer, qui amènent des colorations variables et changent aussi les intensités et les rapports d’équilibre. Le cornettiste porte en lui toutes les histoires d’un XXIe siècle désormais révolu, que ce soit à travers ses accents free — faits de griffures ou d’étouffements qui, dans leur fragilité même, parviennent à rendre intéressante la moindre note — ou par l’ajout d’une sourdine convoquant les lointains échos du jazz de New Orleans.

Quant à Dresser, le manche de sa cinq cordes bien en main (écoutez son solo paru voici trois ans chez Intakt pour en comprendre toute la dimension), il est un fidèle pilier, aussi attentif à prodiguer des basses solides sur lesquelles s’appuyer — walking bass classique mais toujours efficace —, qu’à prendre le lead avec des inventions audacieuses empruntant tout autant au monde du contemporain qu’au jazz. Moins connu sans doute de ce côté-ci de l’Atlantique, le saxophoniste Hafez Modirzadeh, bien qu’adepte d’un jazz croisé où perce le côté savant des musiques orientales, joue ici straight, dans la lignée des grands ténors des sixties, pour enrichir les propositions du cornet avec une attention bienveillante.

Rien de vieillot encore une fois dans cette musique qui coule d’elle-même et semble produite sans effort. Une conversation pleine de verve, de bons mots, de profondeurs aussi, entre trois individualités qui prennent un plaisir évident à partager et rendent l’écoute passionnante.