Scènes

European Jazz Conference, supplément d’âme

European Jazz Conference constitue désormais le plus important rassemblement annuel de professionnels du jazz. La sixième European Jazz Conference a eu lieu du 12 au 15 septembre 2019 à Novare, dans le Piémont italien.


Global perspectives, News ways of programming (c) Rossetti Phocus

European Jazz Conference constitue désormais le plus important rassemblement annuel de professionnels qui font vivre, ou en tout cas qui « produisent » et donnent à voir la création dans le domaine du jazz et des musiques improvisées en Europe. Cette édition 2019 a battu des records en termes de participation : 375 représentants officiels venus de 39 pays, sans compter les journalistes (nous) et les musiciens qui se sont produits pendant quatre jours. Avec un tel rassemblement, la photo de famille prend des airs de manifestation. Elle doit cependant éviter l’écueil de la cacophonie et tenir la gageure de faire émerger quelques lignes directrices permettant d’entrevoir l’avenir de professions soumises aux pressions structurelles, économiques et écologiques. L’année prochaine, le rendez-vous est fixé à Sofia en Bulgarie.

Comme chaque année, l’European Jazz Conference proposait sur un plateau équilibré mais dense, s’enchainant dans des délais très courts, un panel de groupes de parole sur des thématiques reflétant les enjeux actuels. Participer à ces groupes programmés simultanément impose des choix cornéliens. Second préambule nécessaire : nous n’avons assisté qu’à deux des cinq jours d’échanges et de programmation. Le 1er jour sont ressortis les thèmes de l’export et de la mobilité des artistes, de la nécessité, des moyens et des difficultés de se faire connaître au-delà de ses frontières natales. Le second a généré des réflexions sur le besoin de donner du sens au rassemblement qu’induisent les concerts.

« Feed your soul », le mot d’ordre de cette édition italienne, présageait cette quête de sens et parfois cette remise en question de l’économie existante. Présentée à Novare, dans une région où les politiques historiquement de droite ne sont pas toujours enclines à la prise de risques culturelle, il revient de saluer la coréalisation de cette édition, entre le comité et les salariés de l’EJN (European Jazz Network) d’un côté, et l’équipe du festival NovaraJazz de l’autre. La première structure a pour mission d’encourager le développement des échanges internationaux sur la base acquise que la musique, le jazz en particulier, constitue un moyen de dialogue privilégié, au-delà des langues et des diversités. La seconde a développé un savoir faire d’organisation de concerts mettant en valeur le patrimoine de la ville de Novare (concerts en plein air dans des parcs, églises ou vignobles) en mettant l’accent sur l’accessibilité aux plus jeunes. Une sorte d’esprit de famille. La photo parle d’elle-même...

European Jazz Conference 2019 (c) Emanuele Meschini

Après un concert du jeune duo féminin O-Janà, rencontre électro-pop piano voix, volontiers abstraite et aventureuse « à la Jeanne Added » version actuelle, place au thème de l’export. Cette envie d’ailleurs est légitimement au centre des préoccupations des artistes européens et de ceux qui travaillent à leurs côtés. La pertinence du format showcase est (rapidement) débattue. Les exemples retenus sont basés en Norvège (« Jazz in a Nutshell »), à Istanbul (« Vitrin » dans le cadre du festival d’Istanbul) et en France ( « Jazz migration » de l’AJC). Dans ces modèles, il est question de gagner la confiance des programmateurs par cooptation et délibération collective, avec un souci d’objectivité et de transparence. Mais ces programmes sont économiquement gourmands et ne concernent qu’une minorité d’élus, tous en sont conscients.

L’autre sujet phare est l’empreinte écologique des logiques de tournée

Ailleurs, c’est du potentiel des nouvelles technologies dont il est question. Virtuelles mais de plus en plus immersives, elles permettraient au public de vivre les concerts de jazz « plus fort » ou « autrement ». Cette musique qui a si peu de médias acquis à sa cause trouverait, par la technologie et les performances hybrides, interdisciplinaires, le moyen de toucher ce grand public si recherché.
Enfin, l’une des salles prises d’assaut est celle où Maïa Sert, chercheuse, ancienne juriste, spécialiste de projets culturels internationaux, déroule les possibilités d’aides à l’export pour les groupes européens. Une chose est sûre : l’appétit et l’énergie des musicien.ne.s dépasseront toujours les moyens mis à leur disposition pour être vu.e.s et entendu.e.s.

L’autre sujet phare, lié au précédent, est l’empreinte écologique des logiques de tournée des musiciens qui parviennent à s’exporter. Corrado Beldì, directeur artistique de Novarajazz, avait lancé le challenge « Take the Green Train », l’année précédente à Lisbonne. En proposant aux programmateurs de se rendre à Novare en réduisant au maximum leur bilan carbone – exception faite des professionnels du sud de la France ou du nord et centre de l’Italie – un palmarès sérieux a placé en tête l’hilarant et inénarrable Nigel Slee de Jazz North. Venu de Leeds en Angleterre en 20h, associant train et vélo, loin devant les professionnels de Hambourg et de Gand. Notons l’honorable 4e place attribuée à Philippe « cocorico » Ochem, depuis Strasbourg. Un challenge truculent !

Le gala du vendredi soir a proposé une programmation ronflante du côté des jeunes formations. Celles-ci ont trop lorgné du côté des maîtres sans les transcender. Sun Ra pour le quintet « Cosmic Renaissance » de Gianluca Petrella, Coltrane et les Américains des années 50 et 60 pour Roberto Ottaviano et son « Eternal Love ». C’est l’octet du presque octogénaire Franco d’Andrea, avec le projet « Intervals » qui nous a fait voyager grâce à une musique unique, profonde et colorée.
La soirée du samedi présente une curieuse performance de la contrebassiste Rosa Brunello qui s’éparpille en pointillés et un merveilleux Filipppo Vignato, tromboniste de 32 ans qui a tout au long du weekend, et dans trois formations différentes, imposé son charisme et confirmé tout le bien qu’on pensait de lui !

Tania Bruguera ® (c) Rossetti PHOCUS

La plus belle performance du weekend fut féminine mais non musicale. Avec sa conférence l’artiste plasticienne cubaine Tania Bruguera a créé l’enthousiasme et un tour de force. Depuis 25 ans, elle porte une œuvre socialement et politiquement engagée, qui donne systématiquement au spectateur le rôle de citoyen actif, influençant son environnement. Bruguera a placé au cœur du débat la notion d’esthétique (« être éthique ») et donc de justice et rappelé le pouvoir de la musique. Par la métaphore, elle est un vecteur d’interprétation donc d’action de l’auditeur. Ce faisant elle a mis le jazz face à son histoire. Cette femme, qui expose à la Tate Modern mais se fait censurer ailleurs, s’adressait à nous pour parler des institutions et les secouer de l’intérieur. Faut-il être dedans ou dehors, pour faire bouger un corps gouvernant ?

Le débat suivant présentait de nouveaux genres de festivals, transdisciplinaires et innovants, ayant pour règle de faire fi des genres musicaux afin de casser les codes sociaux : Le Guess Who ? au Pays-Bas, la Monheim Triennale, le festival A L’ARME en Allemagne et le festival de Jazz de Vancouver, qui bat tous les records avec pas moins de 300 concerts (la plupart gratuits !) et 500 000 spectateurs sur 10 jours.

EJN members © Fabio Gamba

« A qui s’adresse cette musique ? » That is the question.

Sa légitimité n’est pas en doute. La prise de parole d’un.e musicien.ne. de jazz véhicule opinions, volontés, sentiments reflétant l’air du temps. Mais la question en suspens reste « Comment ? Par quels moyens peut-elle trouver le plus justement le public ? » C’est ce qui a réuni ces centaines de professionnels à Novare.
Oui, les injustices existent, ne nous leurrons pas. La présence du jazz et des musiques improvisées est réduite à peau de chagrin dans les médias généralistes et sur les antennes du service public (en France comme en Italie). Sélectionner, programmer, mettre à l’affiche ne suffit pas. Les festivals et les salles le savent. Comment être prescripteurs en dehors d’un réseau déjà balisé ? Au sein de la communauté des musicien.ne.s aussi les injustices résistent. Inégalité des programmations, sur ou sous-exposition, beaucoup d’appelé.e.s peu d’élu.e.s. La plupart des structures artistiques ne s’autofinancent pas. Le nombre des groupes et des projets explosent alors que l’économie dans laquelle ils doivent exister se durcit. Prenons conscience, soutenons-nous.

Si ces quatre jours de réflexion et de poignées de mains fraternelles ne ressemblaient pas, vus de loin, à un acte de militantisme forcené, ils ont pourtant, de l’intérieur, porté à bout de bras une forme de résistance. Une résistance, avec ce supplément d’âme nécessaire à sa vITALIté.
Feed your soul.