Chronique

Get The Blessing

Astronautilus

Jim Barr (b, elb, org), Clive Deamer (dm, perc), Pete Judge (tp, flh, p, fx), Jake McMurchie (ts, bs, fx)

Label / Distribution : Naive

Un pied dans le binaire, l’autre dans des sables mouvants sur gamme pentatonique, telle est l’allure prise par les quatre coureurs de fond de Get The Blessing, rassemblant au-delà des chapelles. Patiemment, ils échafaudent une œuvre intelligente.

Il y avait pourtant de quoi partir bille en tête, avec frénésie se glisser dans l’interstice d’un jazz-rock bâclé, tant les appuis, les bases rythmiques, sont lourds et le potentiel « commercialement » bon. Aux commandes, deux piliers : le capitaine sonore, le bassiste Jim Barr, et Clive Deamer à la batterie. Les deux têtes, chercheuses aussi du côté de chez Portishead et Radiohead, n’ont aucun mal à se détendre ici et porter la caution groove au pinacle. Un savoir-faire intact !

D’un côté Astronautilus enfonce le clou. Les compositions, portées par les souffles de Jake McMurchie (saxophones) et Pete Judge (trompette) aux mélodies imparables, vont encore convaincre les mélomanes atteints de bougeotte. « Green Herring », titre pop, en est un bon exemple. De l’autre, avec sa rythmique tentaculaire et fuyante, on comprend vite que ce cinquième album marque un virage. Alors qu’avant il recourait à des musiciens invités, comme le guitariste Adrian Utley, véritable cinquième élément du groupe, ou Robert Wyatt, hôte de marque sur le dernier opus, ici le quartet s’isole, respire, épure, laisse de la place au temps. Après s’être enrubanné dans de la cellophane colorée, le voilà épris de grands espaces. C’est la nuit, dans une maison ouverte aux quatre vents, située en Cornouaille anglaise, face à la mer, sous les étoiles, que le disque s’est fait.

Lorsque l’on porte en soi une goutte d’ADN de la scène trip-hop on peut se permettre d’offrir un son un peu « sale », une inquiétude sourde, la menace qui point dans un rythme qui gronde plus qu’il ne claque. C’est ce qu’indique « Phaenomena », premier extrait de l’album. Dispensable, on lui préfèrera « Conch », bien plus beau, car l’étrangeté y prend des tons irisés, contemplatifs.

Alors que les précédents albums soufflaient le chaud et pouvaient nous faire danser, Astronautilus, entre ses rythmes claudiquants et virevoltants (le superbe « Monkfish »), laisse passer des courants d’air, une torpeur brumeuse, mélancolique, qui paradoxalement rassemble. Sans doute là où l’on peut réfléchir, loin du tumulte, en prenant le contre-pied d’une époque qui vise à tout dire, à tort et à travers, en verrouillant l’accès au fond du problème. Aux clins d’œil à Ornette Coleman succèdent ceux adressés à des groupes contemporains, à un électro-rock se fuyant lui-même (Polar Bear, Portico Quartet ou … Portishead, justement).

Enfin, symbole d’un disque où les sémillants gimmicks sont concurrencés par des plages inquiétantes, « Sepia », un ambient, clôt l’album et fait tourner le ciel à l’orage. Astronautilus est la photosynthèse d’un monde insensé, de la part d’un groupe moins planant, plus ténébreux, mais toujours simplement en quête de bénédiction.

par Anne Yven // Publié le 31 janvier 2016