Entretien

Guillaume Séguron (1)

Avec son premier album solo, Guillaume Séguron sonde l’Histoire et la mémoire, intime ou collective, avec en toile de fond la Retirada.

Guillaume Séguron est un contrebassiste exigeant et passionné. Avec nouvelles réponses des archives, son premier album solo (Rude Awakening) dont Citizen Jazz est partenaire, il sonde l’Histoire et la mémoire, qu’elle soit intime ou collective, en prenant comme toile de fond les réfugiés espagnols de la Retirada. L’occasion d’évoquer avec lui, dans un entretien en plusieurs parties, la gestation d’un tel projet et les réflexions qui en découlent.

- On commence par un sujet du bac : « Existe-t-il un devoir de mémoire ? » (vous avez quatre heures)

Waouw… D’entrée de jeu ça commence fort… pas de répit. (Rire)… Heu… sérieusement, c’est pas facile de commencer par ça… c’est pas l’ultime question ?… 4 heures seulement ?

Ça tient à ma place et à certaines expériences : Je suis musicien, pas historien, ni journaliste… Et nous sommes là pour parler de musique et je sais que ça peut déborder. Répondre à cela n’est pas ma fonction… ou alors au travers d’un mémoire, comme à la fac ! Si mon boulot comble un vide, tant mieux, mais si je suis totalement honnête, ma contribution est la même quoi que je fasse. A un moment, j’ai fait un choix : celui de ne pas devenir archéologue.

Devoir de mémoire envers une République perdue… Oui, comme ces drapeaux que l’on voit parfois pendre à certaines fenêtres en Espagne… c’est peut-être préférable dans une période où ce mot ne semble plus vouloir dire grand-chose… Alors « Devoir de mémoire » ? J’imagine tout ce qu’on peut mettre là-dedans, beaucoup de choses contradictoires peuvent s’y retrouver côte à côte… D’ailleurs, quelle est la distinction entre souvenir et mémoire ? Je suis sensible à cela parce que je suis d’abord sensible aux noms des rues… aux monuments, aux plaques…

Je pense que les sociétés ont besoin d’enterrer « correctement » leurs morts… La périodicité, le temps cyclique a beaucoup à faire avec cela. Ce n’est pas nouveau. Puis on peut entendre par là : reconnaissance d’une responsabilité de l’État. Oui. Mais, qui est l’État ? Est-ce seulement les gens qui gouvernent ou bien quelque chose de plus collectif ? A cet endroit-là, je vais utiliser une figure de rugby : « coup de pied à suivre »… Parce qu’il y a vraiment des « indésirables » de la mémoire, ceux qui cristallisent une mauvaise conscience… collective, non ?

Face à cette question, je préfère répondre « Travail de mémoire ». Il débute avec l’enseignement, la volonté de construire des esprits critiques. Donner à chacun la possibilité de penser, raisonner par lui-même, se faire son opinion, s’instruire… acquérir, être maître de ses outils. (Le Marteau sans Maître de l’ami René Char ou autre idée marxiste ?) C’est plus complexe, plus risqué aussi pour tous les pouvoirs…


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Guillaume Séguron Photo Frank Bigotte

Donc, je cherche encore. La mémoire est active, comme le travail. Le travail c’est le présent… Le présent du travail, les mains dans le cambouis. La mémoire est une matière vive ! C’est le mouvement, alors là oui, « Travail de mémoire » ! Parce qu’on ne pourra jamais, malgré tous les pouvoirs, toutes les oppressions, empêcher les hommes de se demander : pourquoi et surtout comment ? Comment en est-t-on arrivé là ? Ici tout se confond. « Eclairer le présent à la lueur du passé » a dit un jour Marianne Petit.

Le « devoir de mémoire » c’est de laisser aux historiens comme aux chercheurs la pleine liberté d’exhumer, de rendre présent, de s’exprimer, de synthétiser l’histoire individuelle pour en faire une histoire collective. C’est permettre à chacun, dans le sentiment d’être ensemble, de transmettre… Je laisse de côté la question de la liberté d’expression. Le « devoir de mémoire » serait peut-être le « pouvoir » de permettre le « Travail de mémoire » . De toutes manières, il arrive toujours après… Mais bon… « ESP 18 07 36 » – la première pièce du disque – répond à toutes ces questions. Je ne vais pas tout dévoiler !

Alors ? « Under » comme on dit au rugby. Mais si c’est la question, alors quatre heures ne suffiront pas. Partons, nous verrons bien… où retombera la balle.

- Question connexe, La musique est-elle le média idéal pour évoquer le souvenir ?

Le média idéal ? Je ne sais pas, il y en a tant… Je pense à des lieux… Puis tout dépend principalement de savoir ce que l’on traite lorsque l’on parle de souvenir. Si c’est du contenu du souvenir ou si c’est le souvenir en lui-même. Ce n’est pas vraiment la même chose. Qu’est-ce que le souvenir en tant que tel ?

Dans nouvelles réponses des archives beaucoup d’éléments renvoient à ces perceptions diffuses. Parfois confuses, car indicibles. Et il me semble que c’est lorsque l’on ne peut plus ou pas parler que ça devient passionnant, qu’il faut s’en remettre à autre chose, à ce que l’on ne sait pas.

Dans le fond c’est ce « ça » qui fout la trouille. Ça abolit le temps, l’espace, l’histoire… toutes ces mécaniques de l’esprit… J’aime lorsque « ça » me contrôle, lorsqu’en dehors de mon esprit, de la réflexion ça me submerge… Alors là oui, la musique n’est pas l’unique déclencheur, mais c’est un splendide déclencheur !

L’abstraction est très puissante dans ce domaine, et la musique est certainement la forme d’art la plus directement abstraite… De là vient vraisemblablement la confusion entre chanson et mélodie. Ce n’est pas vraiment la même chose, n’est-ce pas ? Donc, oui, incontestablement la musique a un très fort impact sur les émotions – et qu’importe que ce soit James Brown ou Gustav Mahler - elle peut désemparer… à moins d’être glacé comme le marbre ou de mauvaise foi…

Le paradoxe c’est qu’elle est l’espace et le temps, qu’elle implique directement la durée, notre durée. Et c’est dans cet immobilisme que s’ancrent les souvenirs… ou plutôt les souvenirs liés à certaines émotions. Elle n’est donc pas uniquement le vecteur mais le support.

Dans le disque j’ai laissé volontairement des espaces ouverts, ouverts à la durée, avec peu d’informations, la partie centrale d’« Une voix vient de l’autre rive » par exemple… Au fil des différentes écoutes, je me suis rendu compte qu’il était moins question de temps que de ma perception de la durée… que cette perception change, évolue et qu’elle dépend principalement du moment de l’écoute… de ce qui s’y fixe. Où se trouve la mesure, l’équilibre ?

Mais en définitive, ce qui compte c’est l’intimité… le rapport intime, sinon secret que l’on entretient avec une œuvre… Avec une sorte de mystère. Au fond c’est la même chose, je peux passer des heures devant une peinture, à attendre, laisser filer le temps… Si je relis, revois périodiquement les mêmes bouquins, les mêmes films c’est qu’il s’y trouve des choses de cet ordre-là. Tout me renvoie à des moments particuliers, des sensations particulières. Je ne peux parler que pour moi, mais c’est ça. C’est un peu « primitif » tout cela, non ? Je me souviens du premier vinyle que je me suis acheté, j’ai même fait un disque là-dessus !

C’est un bon vecteur, mais certainement pas le seul, sinon que faire de la lumière, des parfums…. Des rêves ? De l’amour ?

- Racontez-nous un peu l’histoire de ce projet ?

Un peu ? Alors, reprenons au début :

Août 2006, Jean-Paul Gambier [1] m’apprend qu’il lance une importante collecte de témoignages vécus concernant les Républicains espagnols exilés en Languedoc-Roussillon, et cela dans le but de produire des documentaires radiophoniques. Un peu plus loin dans la conversation, il me dit qu’il s’occupe aussi – avec Mariannick Bellot et Manu Plaza – du découpage et de l’aspect rédactionnel de ce vaste collectage de mémoire, travail mémoriel s’inscrivant dans la commémoration des 70 ans de la Retirada. Je l’écoute un peu plus et il me demande si – au-delà de mon seul intérêt pour l’histoire – ce projet m’intéresse et si je suis partant pour écrire et exécuter la musique de ces documentaires.

Je lui pose quelques questions et il me répond juste – si catégoriquement que ça m’a fait rire – que la commande est ferme : solo de contrebasse, acoustique. Punto… Waow ! Damned, un peu aride comme exercice ! J’accepte et, spontanément, je me dis qu’il a déjà quelque chose derrière la tête, qu’il a déjà dans son projet – son imaginaire – reconstitué le lien entre le jazz (Charlie Haden / Liberation Music Orchestra) et la Guerre d’Espagne, avec la contrebasse comme axe central. Voilà l’origine : commande, musique de radio, solo. Rien que ça. Je n’avais jamais rien fait de tel. Je trouvais l’aventure pour bien des raisons très excitante. Je me suis laissé aller et ça a suffi pour que je fonce tête baissée.

Par la suite, courant 2009/1010, je me suis occupé de la direction artistique de l’édition en coffret des documentaires. Sept CD, 20 épisodes de 20 minutes chacun, provenant de 10 producteurs de radios associatives différentes. Gros chantier d’édition, de mixage, de mastering… Des nuits à écouter au casque les documentaires, les témoignages… Tout noter. Des heures au studio Lakanal avec Pierre Vandewaeter et Boris Darley. On n’a rien laissé passer : on finissait par réciter les témoignages par cœur, faire le top sur les portes qui s’ouvrent, se ferment, sur le canari qui chante, l’horloge… s’arrêter sur le timbre d’une voix, une suspension… C’était assez incroyable comme ambiance. Un peu hors du temps ; très actif aussi…

Maintenant, il me semble évident que la suite était déjà là, mais je ne le savais pas encore. Autant dire qu’au-delà de ce que je savais déjà du sujet, j’étais dans une sorte de totale imprégnation. J’ai certaines phrases, certaines voix pour toujours en mémoire, dans le corps. Je les ai tellement écoutés… Sans parler des sensations qui perdurent, qui poursuivent leurs actions… des intuitions… le son, les ambiances, les langues… Peut-être que c’est devenu hallucinatoire. Au-delà – et je pense que ça tient à la qualité rédactionnelle – j’ai été très marqué, touché par l’espoir, la dignité, la force des témoignages. La sérénité, la distance face cette histoire, à leur histoire ; pas de complaisance. Beaucoup de lumière. Et cette République perdue…

Beaucoup nous ont quittés depuis ; alors « devoir de mémoire » ? Je préfère penser à Sara Berenguer : « C’est la culture qui doit sauver l’humanité, parce que quand on sait pas, quant on connaît pas, on trébuche partout. On a besoin de connaissance. »
J’ai enregistré la musique pour les documentaires avec Boris en janvier 2008. Assez rapidement après, j’ai reçu des propositions pour jouer ce répertoire en solo, principalement lors de colloques ou de manifestations autour de la Retirada.

Jean-Paul Gambier me présente Marianne Petit [2] au centre Joë Bousquet, à Carcassonne… Quelques jours après Marianne m’appelle et me propose de faire la création du répertoire complet au camp de Rivesaltes dans le cadre du Festival Pablo Casals… C’était le 9 août 2008. J’avais d’étranges sensations, je ne sais pas vraiment si c’était la trouille ou si j’étais ému… Les deux… Le soleil disparaissait derrière les Pyrénées… il y avait des gens ; j’étais seul. Le vent du soir… On m’avait demandé de dire deux mots d’introduction, je n’avais rien prévu. Alors, j’ai dit : Bonsoir, nous sommes le 9 août… blabla… et toutes les deux phrases je redisais comme un leitmotiv : on est le 9 août… au premier rang il y avait un homme qui acquiesçait… A la fin j’ai lâché : Voilà, derrière ces montagnes là-bas à l’ouest, a commencé en juillet 1936 une guerre qui s’est terminée quelque part là-bas à l’est un… (j’ai regardé le mec au premier rang) un 9 août 1945, et j’ai attaqué. Par la suite j’ai gardé ce genre parti pris. J’ai fait des rappels historiques sans rien dire d’abord. J’ai aussi joué le solo un 6 juin…


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SoMoS par Guillaume Séguron

En écrivant le répertoire j’ai dessiné une étrange équation, je ne sais plus comment elle est arrivée ; certainement dans un moment d’errance à me demander à quoi ressemblait tout cela. Alors j’ai noté les dates et comme dans les travaux d’Hanne Dardoven – qui a d’ailleurs écrit une pièce pour contrebasse – je suis allé au bout du calcul. En voici le résultat : SoMoS [1936+1939] (36+39 = 75) – 1975 = 1900 à 1 + 9 = 10 / 1 + 0 = (1) = Solo. Une équation. La mathématique du temps, la mécanique de l’horreur, du complot. Les colonnes de chiffres derrières lesquels il y a des noms, et derrière ces noms il y a des personnes. Le nous de SoMoS [nous sommes] c’est le nous du présent. De l’ici et maintenant… Précision : Je suis assez sceptique en ce qui concerne les chiffres, et la numérologie n’est pas vraiment ma tasse de thé, ni les autres trucs du genre. Quant à l’ésotérisme… Enfin, cette équation m’amuse à cause du hasard, elle aurait très bien pu finir par 6… et je serais passé à autre chose ! C’est d’abord plastique. Je cherche des choses valides poétiquement parlant. Je ne vois pas de signes particuliers. On peut faire dire ce qu’on veut à ces « signes parmi nous. »

Le mois suivant, en septembre, durant les Journées du Patrimoine 2008, toujours à l’invitation de Marianne Petit et sur sa proposition, Jean-Paul et moi avons investi un baraquement assez délabré mais, dans sa majeure partie, encore debout. Nous avons disposé trois haut-parleurs diffusant les témoignages de ceux qui étaient passés par les camps d’internement ou de concentration. Les bandes tournaient de manière synchrone, les voix se mêlaient, et pendant qu’elles se répétaient en boucle, pendant des heures, je dessinais mon équation sur un papier assez léger. Lorsqu’une page était remplie, j’en prenais une autre, et puisque la baraque éventrée était ouverte au vent – et il y en a au camp de Rivesaltes – la précédente s’envolait…. Etc… Dans ces moments je songeais à Roman Opalka, Mel Bochner. J’avais l’impression d’être dans un polaroïd de Robert Smithson…

Il y avait des feuilles partout. Les gens me prenaient pour un dingue ! Un dingue pas enfermé, pire : isolé là, au milieu ! Puis, je me levais et, avec les voix, je jouais des passages du répertoire. C’était assez étrange comme interaction. A la fois pas vraiment seul, pas accompagné non plus mais à l’écoute de ce qui se disait. Je passais d’une voix à l’autre. J’en garde encore une étrange sensation, peut-être celle de la mécanique dont je parlais plus haut. Le vent, les fantômes, le camp, le silence… Au moment de prendre la contrebasse, je n’avais pas vraiment envie de jouer des mélodies, des rythmes, ce que j’avais prévu, mais de m’intégrer, de me fondre dans cet ensemble un peu confus, distordu, où le passé se confondait avec le présent. Et ce vent, la poussière… pas un endroit pour se laver les mains, se chauffer, se préparer… pas de confort… Tout me renvoyait à ce qu’avaient dû vivre les gens passés par ce camp. La pièce « Eclats de voix » qui clôture le coffret, est une version studio que nous avons réalisée, Pierre Vandewaeter et moi. Il me semble que nouvelles réponses des archives est une synthèse assez fidèle de ces expériences…

- Comment avez-vous procédé aux choix des textes ?

Je cherchais un texte qui puisse ressembler à ce qu’avaient vécu les Républicains fuyant vers la France. Je me suis souvenu avoir lu dans le carnet de guerre de mon grand-père paternel de pareilles descriptions. Ce n’était pas les mêmes acteurs, les mêmes événements et pourtant, lorsqu’on lit : « des maisons en feu, des chevaux éventrés (…) des civils en déroute, en perdition… » n’est ce pas ça ?

Finalement, une guerre est toujours une guerre et un exode, toujours un exode. Le reste ici, ne me concerne pas. Et l’exode des Français fuyant le nord devant l’armée allemande est semblable. Ces exodes sont semblables, au moins dans leur description. Puis le carnet m’a livré bien d’autres coïncidences. Ce serait trop long d’en parler ici, et bien trop émouvant. Mais c’est vraiment incroyable, extraordinaire, et le remettre dans la chronologie l’est encore plus. Ce n’est pas pour rien que sur le texte de pochette j’ai écrit qu’il n’y avait vraiment pas de hasard. Il n’y en a pas ou plus… Non, sincèrement je pense qu’il y en aura d’autres. Mais pour revenir à la question du choix, il s’est imposé, voilà tout. Le processus est plus important, plus éloquent. Tout est allé assez vite.

Hiver 2011, j’ai rouvert le carnet, je l’ai retranscrit. Dans le même mouvement, j’ai sélectionné des passages non pas dans un but strictement narratif mais comme des axes, comme des pieux, des interventions qui structurent la musique. Un dialogue au travers de l’espace, de part et d’autre des Pyrénées, des consciences qui dialoguent. J’ai enlevé les années afin de ne pas trop préciser l’époque, pour laisser le temps être ce flux continu… des dates sans année…


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Guillaume Séguron Photo H. Collon

La contrebasse, c’est la Guerre d’Espagne, la Retirada, l’après, aussi, jusqu’en 75. La (les) voix, le récit d’un mobilisé de la drôle de guerre. Sauf que pour d’autres raisons j’ai changé la langue.

Je pense maintenant que ce disque parle de ce blanc, ce long silence de quelques mois entre la chute de Barcelone (26-01-39), de Madrid (26-03-39) et la fin de la Guerre d’Espagne (01-04-39) et la mobilisation en France (25-08-39), déclaration de guerre à l’Allemagne (03-09-39) et le déclenchement des hostilités (10-05-40) avec comme coda l’armistice… et… et des points de suspension… Mais si je ne retiens que les chiffres des dates alors, je suis à nouveau chez Bochner, les plasticiens, et si je continue ça va donner d’autres suites comme celle du premier morceau, « ESP 18 07 36 ».

J’ai surtout gardé le début et la fin. Le texte… ? Les voix sont un fil qui traverse le temps, l’histoire avec un grand ou un petit H… J’ai parlé de tout cela à mon ami Pierre Diaz. Il me propose de venir avec lui à Agde, rencontrer Céline et Jo Villamosa. Je connaissais déjà la voix de Jo parce qu’il avait participé à Mémoire des Républicains espagnols. Ce fut un moment assez bouleversant. Nous avons parlé tout l’après-midi, puis nous sommes montés dans son « grenier » - encore un – dans lequel il y a ses archives. Une pièce où il faut se baisser pour entrer… Nous continuions à parler… En tâtonnant, il m’a indiqué où trouver certaines choses parmi la multitude des documents. (Jo est atteint de cécité, et il a été opticien. J’avais l’impression d’être avec Borges.) C’est une sensation encore assez tenace dans mon labyrinthe.) Puis il me prend la main et me dit : « Pierre m’a parlé du carnet de ton grand-père, pourquoi veux-tu le traduire en catalan ? » Je lui raconte que lorsque je travaillais sur les documentaires radiophoniques, un souvenir d’enfance m’était revenu. La réminiscence était très forte lorsque les témoins parlaient catalan. Le souvenir ? Ce grand-père disant que le catalan et l’occitan sont des langues proches, que les gens qui les parlent se comprennent, etc. Je me demande toujours comment pouvait-il être aussi sûr de cela, et de plein d’autres choses… Bref, Jo me raconte son arrivée en France, les familles d’accueil, les maquis en Aveyron, en Lozère et tant d’autres choses… Il me dit que l’utilisation de ces langues a été déterminante pour leur communication, pour l’intégration, leur organisation. Entre autres… Je ne veux pas oublier l’autre versant, mes autres grands-parents… et certaine petite photo, prise dans un magasin de photo…

Par la suite, il propose à Pierre de traduire et lire mes sélections. De cet enregistrement, j’ai gardé l’aspect très poétique, qui est l’apprentissage de la langue ou sa redécouverte. C’est aussi la langue familiale de Pierre Diaz ; ça a été très émouvant. Pierre lisait en français, puis en catalan. Jo le reprenait, traduisait directement en catalan. J’ai gardé le dialogue entre générations, la mémoire qui se transmet…. Pierre est le seul à parler français ; c’est comme un passage. C’est un grand passeur. Je pense à la disparition des langues. Avec une langue c’est un peuple qui disparaît, une mémoire qui s’évapore, et avec elle un pan de l’humanité. J’ai gardé ça, et leur tendresse, leur affection. Je crois.

Élément important, chez Céline et Jo il a une horloge dans le salon… Le tic-tac du temps qui passe. C’est beau une horloge lorsqu’on ne fait rien… écouter le temps qui s’épuise… Quand j’ai dérushé les voix, je me suis rappelé que Boris avait enregistré l’horloge de la maison où, plus tard, nous allions enregistrer le disque… Une mouche qui passe, la rumeur du lointain, le vent, les oiseaux… et l’attente…

Attendre.

Comme la bande son d’un film, un film sans images, un film où c’est à l’auditeur de poser les images. Les deux horloges ont le même « son », donc le temps est le même pour nous tous. Malgré le grand écart du temps, elles sont l’avant et l’après qui se confondent.

Beaucoup de choses fonctionnent ainsi… Ce n’est jamais raisonné, elles répondent toujours à des émotions. J’ai monté ces premières voix dans la foulée. Mais il me manquait d’autres choses. Enfin, je me faisais à l’idée que je m’en sortirais pas et qu’il fallait que j’avance, que je trouverais bien une solution. Entre-temps j’avais essayé d’autres choses qui ne m’avaient – hélas – pas satisfait. Ça a été assez difficile, éprouvant.

Toujours est-il qu’un matin de mars, Pierre Vandewaeter m’appelle et me demande où j’en suis avec les textes. Je ne savais vraiment pas, tout était très confus. A un moment, je lui lis le début du carnet : « Ce carnet ouvert le mardi 17 octobre ne contient des renseignements précis qu’à la date du 10 où – pour mémoire – j’ai commencé à consigner mes faits et gestes sur une feuille volante. Néanmoins, j’ai réussi d’une façon à peu près exacte à fixer mes différents faits, missions, et déplacements ». Je lui dis : « Ce serait pas mal comme début, qu’est-ce que tu en penses ? » Il me répond, laconique : « Envoie-moi les textes, je connais des gens en Catalogne… »

Assez rapidement, nous allons à Pézilla-la-Rivière rencontrer Yves Escape et Albert Rico, qui s’était chargé de faire traduire les textes. Pierre ne leur avait rien dit concernant mon projet : je leur ai fait un rapide topo. Nous avons enregistré Yves sans plus de commentaire. C’était ce que je cherchais, confusément. Pas une voix d’acteur, ni de radio… juste un homme qui parle. En une heure c’était terminé. Une, deux prises maximum. Nous avons bu un thé, parlé de connaissances communes, des radios associatives, de mes influences, du carnet, d’histoire… et tout le monde est reparti vers ce qu’il avait à faire.

J’avais l’impression d’être dans un drôle de réseau où tout converge autour d’un but sans que l’on s’intéresse plus que ça à sa finalité. Une conscience collective, en quelque sorte. Il y aurait tellement plus à dire… Nous étions fin mars 2012, j’ai pris le montage global du disque – la forme finale était déjà là – j’ai ajouté la voix d’Yves exactement là où je voulais… telle quelle. Vraiment. J’avais tout. Surtout ce que je ne savais pas et que je cherchais. Mon histoire prenait du sens. Je tiens à tous les remercier chaleureusement, de tout mon cœur !

- A l’écoute de l’album, il y a des chemins escarpés, comme parfois ceux des souvenirs, quel a été le processus d’écriture des morceaux ?

Hmm… Dans un premier temps, il y a une raison structurelle, pour ne pas dire conceptuelle, liée à cela. Elle tient au fait que j’ai construit un puzzle qui, en définitive, s’est avéré être un labyrinthe, d’où la sensation de « chemins escarpés », peut-être… Non ? J’avais écrit une première version à l’automne 2006. Je cherchais surtout des pistes ; comment m’y prendre ? Trouver la méthode, c’est souvent ce qui me prend le plus de temps ; ce sont ces moments-là que je préfère, quand on fout tout en vrac. Je garde ces moments-là, car souvent il y a déjà tout. Reste à ordonner et laisser faire le temps. Simplement, il faut parfois accepter que l’idée est là et qu’il est trop tard, se retenir de revenir en arrière, ne pas porter de jugement.


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Guillaume Séguron Photo Frank Bigotte

En janvier 2007, j’ai joué à Jean-Paul Gambier et Manu Plaza cette première version. Il faut dire que nous avions convenu dès le début de ne pas utiliser le répertoire des chants lié à la Guerre d’Espagne. Ce devait être une musique originale qui laisse une place à l’évocation, à l’imaginaire. En fait, je crois qu’on voulait surtout éviter de trop enfermer les récits, d’en rajouter… laisser de l’air. Ça ne m’a pas empêché de relever beaucoup de chants, de retenir certains traits stylistiques et de me documenter sur ce que pouvait bien être la musique de ou pendant la Guerre d’Espagne. Je découvre encore des liens, des trajectoires assez étonnantes. Toujours est-il que je n’étais pas convaincu par cette première version. Je ne me sentais pas vraiment à l’aise. Je collais trop au sujet. Je ne me sentais pas honnête vis-à-vis des premiers témoignages que je recevais. Elle manquait de chair. Trop illustrative. J’ai essayé de remettre un peu d’ordre dans tout cela et je me suis remis à dessiner, à chercher où j’étais là-dedans, comment faire face à cette commande sans me laisser submerger par les témoignages. À mon sens il y avait trop d’empathie artificielle dans la musique car je n’ai affectivement, familialement, aucun lien avec la Guerre d’Espagne. Je me suis senti vraiment en décalage. Ce n’était déjà pas simple, alors quant les scrupules et la conscience s’en sont mêlés…

J’ai regardé les choses sous un autre angle. J’ai laissé les choses venir avec distance, en ne me concentrant que sur ma « version » des faits et ce que je ressentais… C’est comme ça qu’a émergé ce répertoire de dix pièces : SoMoS [1936+1939] – 1975, dédicacé aux Républicains espagnols. Punto y aparte ! Par contre, je n’ai jamais oublié l’origine, le pourquoi, la cause… J’y suis allé et je me suis écrit un répertoire de contrebasse solo – pour moi – en pensant à eux…

Dès l’origine, le processus d’écriture a découlé de la commande initiale, à savoir une musique d’application pour des documentaires radiophoniques, avec des contraintes de durée, de temps. J’avais conçu ce programme comme une combinaison de timbres, avec des fragments de mélodies, des itinéraires qui se mélangent comme les pièces d’un puzzle, comme autant d’images, d’objets, de souvenirs qui se confondent dans la mémoire. L’idée du puzzle venait aussi de certaines questions formelles que me posait la création d’une musique radiophonique identifiable mais montée par des producteurs de radio différents. J’ai constitué le répertoire en pensant à la multitude des possibilités que pouvait proposer un tel découpage… Lorsque j’ai enregistré la musique pour les documentaires, j’ai pris le répertoire et, comme avec une paire de ciseaux, je l’ai découpé en petites sections. Je n’ai pas donné aux producteurs des épisodes les clés, les codes ; seulement des fragments désarticulés. Aussi, je voulais les laisser libre, ne pas leur imposer ma version des faits. Je voulais voir comment ils allaient interpréter, disposer ces fragments - se les approprier, reconstituer ce répertoire. Une sorte d’organisation du hasard… Par la suite, je me suis aussi appliqué cette contrainte ! C’est-à-dire que pour chaque concert solo, je reconstruisais le scénario en modifiant l’agencement des séquences. Je ne voulais pas fixer le répertoire dans une seule forme, avec cette mélodie ici, cette impro là, etc. Ça m’a demandé beaucoup de travail de concentration, car chaque nouvelle version effaçait la précédente – comme l’oubli –, et en modifiant les parties, je déconstruisais aussi les réflexes qui accompagnent l’exécution, c’était ma manière de conserver le contact, le dialogue avec les voix – sans visages – des témoins.

- Ce processus est-il scénarisé ? Est-ce inconscient ?

Scénarisé ? Oui, mais dans le désordre… Comme des flashes… Je me suis fabriqué ma Valise mexicaine ! Avec aussi, l’idée de la boîte à chaussures recouverte de poussière qu’un « autre » ouvre un jour sans savoir ce qu’elle contient… En fait, je suis accroupi et je cherche à recoller des morceaux qui n’évoquent d’abord rien… c’est le travail de l’histoire, des compositions, de la contrebasse qui donne du sens, et non l’inverse.


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Inconscient ? J’organise des émotions, je crois que c’est tout. La forme finale doit correspondre à un certain agencement des émotions. Mais dans le fond, je ne m’occupe pas de savoir si c’est ceci ou cela. Un son est un son, une idée, une idée, et beaucoup d’aspects de ce travail ne trouveront pas, n’auront pas de réponse. Ils sont ce qu’ils sont. J’ai surtout essayé de ne pas être logique, ni intelligent. J’emploie souvent la parataxe, la métaphore… Mais enfin, c’est certainement là qu’intervient une large part d’inconscient… Non ?

D’autres aspects ont été laissés en friche. Du moins j’ai laissé volontairement des choses en dehors de mon contrôle, comme en concert lorsque l’erreur se transforme en nouvelle direction… Comment revenir sur l’itinéraire de départ ? Alors scénarisé, balisé, inconscient ? Je ne sais plus trop. C’est lié à l’expérience, non ? Il y a eu tellement de hasard dans cette aventure ! Je préfère dire que j’ai mis en place un agencement du hasard. C’est aussi une histoire de feeling…

J’ai écrit la musique avec ce que je voulais développer en tant que contrebassiste, avec ce que j’ai directement sous les doigts. Il n’y a pas tout, mais disons que dans le scénario – s’il y en a un – j’ai toujours fait une sorte d’état des lieux : est-ce que je veux vraiment jouer ça, est-ce que je veux – pas « je peux » – le défendre, est-ce que ça a un sens pour moi ? Je n’ai jamais voulu faire un disque à thème ; je n’aime pas vraiment ça chez les autres, alors, pour moi… J’ai monté le répertoire comme ça, en pensant à la contrebasse ! Elle est l’unité de temps, d’espace… le seul timbre… c’est un « endroit », un lieu. En essayant de garder le contact avec l’instrument, car c’est lui mon histoire, mon récit… C’est la matière… la voix, l’organe, le témoin tactile… C’est lui la réalité. Je regarde… je me dis : Tiens, là il a trop longtemps que c’est du pizz… Là, trop ou pas assez d’archet… puis… et tiens… et si c’était pas comme ça… si avec une autre sorte de pizz, pas jazz mais classique… essayons ! Et ce truc, là, que j’ai failli jeter, maintenant avec un archet complètement détendu… Ah, mais c’est ça… ! C’est le vocabulaire instrumental que j’utilise qui est la matière, la méthode que j’emploie qui est la réalité…

Puis je note beaucoup trop d’idées, de possibilités, de pistes. J’ai comme principe de ne jamais les relire ni de les suivre à la lettre, du moins jamais avant de faire ; je ne veux plus devancer le geste. Je dessine, et après – seulement après – je lui donne une place, une forme, une fonction, et tant mieux si ça marche avec le sujet. Soit l’idée trouve une place dans la fulgurance du geste, soit elle va… aux archives ! En revanche je ne jette rien. Il faut prendre le temps et toujours donner sa chance à une idée. Il n’y a pas de mauvaises idées !

(À suivre…)

par Franpi Barriaux // Publié le 26 novembre 2012

[1Président de la FRANC-LR, la Fédération des Radios Associatives Non-Commerciales du Languedoc Roussillon.

[2Alors directrice du mémorial du Camp de Rivesaltes.