Entretien

Guillaume Séguron (2)

Après la pertinence du « devoir de mémoire », un échange sur l’esthétique et les influences qui ont conduit à nouvelles réponses des archives.

Le solo de contrebasse de Guillaume Séguron, nouvelles réponses des archives, dont Citizen Jazz est partenaire, n’est pas seulement un projet autour de la Guerre d’Espagne - Guillaume ne mettrait pas de majuscule -, mais un puzzle, à la fois intime et universel qui donne envie de poursuivre la discussion… Après avoir évoqué la pertinence du « devoir de mémoire » dans la première partie, voici un échange sur l’esthétique et les influences qui ont conduit à ce disque.

- Peut-il y avoir un tel rapport à la réalité quand le sujet qu’on évoque n’est pas directement historique ?

Avec nouvelles réponses des archives je n’évoque pas un sujet, je le traite. Je le décompose, le déstructure, le recompose, l’observe sous différents aspects. Je change le point de vue pour une même image. C’est peut-être cubiste ou cinématographique… Où se situe la frontière entre la fiction et le documentaire ? Il n’y a qu’une seule réalité. Par contre, il y a plusieurs manières de l’exprimer. C’est là que ça coince. Et puis, est-ce qu’un documentaire « est » la réalité ?
Le sujet est historique, son traitement l’est tout autant. Mes sources et références le sont aussi. Donc quelle est cette réalité ? La réalité de l’intuition, de la recherche ? Un archéologue qui fouille – la gueule dans la terre – cherche bien quelque chose. Quel que soit le résultat, non ? Il sait très rarement ce qu’il va découvrir, et encore… s’il parvient à découvrir quelque chose. Lee Konitz, qui joue depuis cinquante ans les mêmes standards, cherche bien quelque chose, non ? Et Ornette Coleman, qui joue toujours la même chose tout en ne rejouant - que très rarement – la même composition ? Où est la réalité ? Est-ce qu’elle se confond avec « la » vérité ? Quelle vérité ? C’est trop flou, dès qu’on s’en approche ça s’évapore, c’est insaisissable. Parfois suspect. Mais on peut en voir des bribes partout. C’est comme tous ces mots avec des majuscules et des minuscules (histoire / Histoire, vérité / Vérité…), moi je les enlève, je ne fais pas de distinction, ni de hiérarchie !


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Guillaume Séguron © Frank Bigotte

La réalité n’est pas dans « ce » que l’on montre mais dans « comment » on le montre, puis dans le temps nécessaire à la rendre apparente. Être à la recherche de, juste chercher : chaque étape affûte la compréhension. Le texte de « Pròleg » (le deuxième pièce du disque) se termine ainsi : Il est couramment admis d’affirmer que toute fiction a une base véridique… ; mon récit, pourtant est véridique. Moi, je préfère commencer par dire : « Tout est faux, falsifié, déformé » même si c’est exactement cela qui est – justement – faux !

En concert je n’ai jamais dit de mots d’introduction, j’ai toujours tout laissé en suspens – dans l’air, avec les sons… Je ne veux pas orienter l’écoute, la réduire à un parcours littéraire. La musique se charge du reste… et j’ai plutôt eu de belles surprises ! Il faut aussi laisser l’imaginaire de l’auditeur tranquille. C’est sa « réalité » qui compte, ce qu’il en fait.

- Il y a un rapport esthétique particulier à la Guerre d’Espagne ; quelles en sont, pour vous, les raisons ?

Non, il n’y a de « rapport esthétique » particulier. Le début de la question est une affirmation. Peut-être est-ce vous qui avez la réponse ! « Esthétique particulière », je vois à quoi vous faites allusion. C’est assez délicat de ne pas avoir de position tranchée… Je n’ai pas choisi cette direction ; enfin je vais essayer d’y voir clair.
Je me suis efforcé de ne pas suivre les visions « romantiques »

et « idéalistes » de la guerre en général et de celle là en particulier. Je comprends que pour certains, la Guerre d’Espagne soit une guerre « romantique » (je l’ai lu et je l’ai aussi entendu dire lors de colloques), et par bien des aspects, elle l’est. Mais au milieu des décombres des belles idées, il reste des milliers de cadavres. Il reste que c’est d’une guerre qu’il est question, non ? Alors « romantique »… « esthétique » ? Hmm… Puis, je suis allé fouiller ailleurs, pour peut-être en arriver aux mêmes conclusions que les autres, mais différemment. Je suis allé là où nous sommes temporairement préservés de l’horreur.

Précisions : ce que je sais est à moi et me concerne ; et je refuse, en vertu de convictions « éthiques », de rentrer ici dans un débat a posteriori sur ceci ou sur cela. Je lis, j’écoute tout, je me fais une opinion… Ce n’est pas ici que je dirai si j’aurais été plus pour l’UGT, la CNT, le POUM… C’est uniquement moi que ça regarde. Je n’y étais pas, je ne sais pas ce que j’aurais fait… c’est invérifiable. En plus c’est pas mon job !
Dire que je ne voulais pas parler de cela !

Je fais semblant de tourner autour du pot mais oui, tout est politique. Je pense que l’ensemble de tous ces projets le sont. Ils sont politiques et éthiques. L’histoire est politique, et la seule question ici est la notion de justice telle que pouvait l’entendre le dormeur de Lourmarin. Qui brûle les livres ? (voir Bradbury/Truffaut, etc.)
Et même si, à certains moments, j’en ai pris plein la gueule, si je n’ai pas adhéré à certains propos ou attitudes qui entourent ces questions, si j’ai été intimement atteint, je n’en tiens rigueur à personne… justement - parce que comme dit Godard : J’adopte un regard historique, et cela me préserve de la nostalgie !

Des gens bien plus investis, plus intimement impliqués, plus discrets aussi, m’ont aidé à trouver ma légitimité, ma place. Pierre Diaz ou Jean-Paul Gambier. Je leur en suis très reconnaissant. On ne sait jamais trop à qui on a affaire. Il faut faire très attention, certains ne sont que des commentateurs. Il faut rester libre de son propre jugement, et écouter ! Je ne suis pas en quête d’une cause. J’ai rencontré des gens qui ont changé ma vie, j’ai noué des amitiés indélébiles. Mais je n’ai pas envie d’en parler. Le reste c’est du bruit.


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Libertat - Photo : Guillaume Séguron

Alors, si le « rapport esthétique » auquel vous faites allusion est celui qui se manifeste par une attitude, par une posture qui tient plus de l’insouciance et de la spontanéité, par le fait de prendre des guitares électriques et foutre tout à fond, et de dire que ce qui justifie cette déferlante c’est la Guerre d’Espagne… Si c’est justifier un concert de soi-disant free où chacun joue pour sa gueule, les oreilles bien repliées sur son nombril… La vérité c’est de dire simplement : j’ai la haine et je vais hurler !!! Là ça me va !

Un jour, j’ai vérifié une intuition qui va certainement mieux éclairer mon propos. Les positions de Pau Casals concernant la Guerre d’Espagne et Franco ne sont pas à démontrer. Contre le fascisme en général non plus - dès 1933 il refuse de jouer en Allemagne. C’était déjà un grand soliste… Lorsque je lis l’Illustration de l’époque, il me semble qu’il fallait du cran pour avoir une telle attitude ! Ce monde-là n’était pas vraiment sensible à certaines idées républicaines… Et je vais la fermer concernant l’état de la France à la fin de la IIIe République. Je ne sais pas si aujourd’hui on mesure ce qu’étaient les pouvoirs réactionnaires de l’époque ! Toujours est-il que je poursuis – comme toujours – cette intuition à la con et j’ouvre mon disque des Suites pour violoncelle enregistrées par Casals. Résultat des courses : « Suite N°1 » : Paris, 02-06-38, « Suite N°2 » : Londres, 25-11-36, « Suite N°3 », Londres, 23-11-36, « Suite N°4 », Paris, 13 et 16-06-39. « Suite N°5 », Paris, 14 et 15-06-39, « Suite N°6 », 03-06-38.
Toutes enregistrées pendant la guerre. Je ne sais pas quelle pouvait bien être l’idée de la révolte pour J.S Bach et encore moins ce qu’il aurait pensé du franquisme ; par contre, je connais les positions de Casals. La musique ? Bach musique bourgeoise ? Muss es sein, es muss sein, comme disait Léo ! Elle est toujours au présent ! Je vois seulement que la musique à elle seule sauve beaucoup de choses, à commencer par les propres propos et sujets que ses créateurs prétendent porter.

Alors une « esthétique particulière », je ne vois pas vraiment. Est-ce celle qui commence par mettre un sigle, un symbole sur la pochette ? Sauf que parmi tous les documents que j’ai pu me procurer, cette position de départ est minoritaire. Là aussi, je ne porte pas de jugement sur l’engagement ni sur le contenu, mais vis-à vis de votre affirmation, ce n’est pas juste. Et ça pose de nouveau la question de la légitimité ? Pour être légitime, il faut mettre quel sigle ? Qui est-on, au nom de quoi ou de qui parle-t-on, de quel droit ?

On fait ce qu’on veut avec les symboles… On peut leur faire dire ce qu’on veut. Est-ce qu’un résistant est plus « résistant » lorsqu’il témoigne ou lorsqu’il se tait ? Qu’est-ce qui compte ? J’ai grandi… Enfin bon… Je sais, j’ai appris. Certains ont fait ce qu’ils avaient à faire et lorsque tout cela s’est arrêté, ils ont foutu leurs flingues à la rivière, peut-être fumé une clope, et ils s’en sont allés vers la vie… vers l’oubli. La parenthèse se refermait. Alors le noir et le rouge ? Je peux avoir un autre argumentaire froidement esthétique là-dessus. The Red and the Black, c’est le titre d’un disque de Jerry Harrison [1]. Il est anarchiste ? Pour ma part je n’en sais rien. Et le Liberation Music Orchestra ? Le propos est à distinguer du vocabulaire que l’on emploie. Au-delà d’une thématique, tous ceux qui jouent sur ces disques développent dans leur musique une expression, un phrasé, un geste… Ils semblent tous partants, mais au fond n’est-ce pas la seule « responsabilité » de Charlie Haden ? Ce n’est pas ce disque qui est l’origine du mode d’expression qu’ils emploient, c’est tout un mouvement, toute une pensée, une remise en cause, en perspective de questions esthétiques. Un artiste se pose d’abord des questions… artistiques, non ?

Est-ce que la version de Los Cuatro Generales tient plus aux Chants de la Guerre d’Espagne qu’aux hymnes polymorphes d’Albert Ayler ? Liberation Music Orchestra c’est 1969, Spirit Rejoice c’est 1965 – c’est drôle je remarque maintenant qu’ils ont été enregistrés au même endroit – il y a des courants, des filiations, des urgences…
Je continue avec Haden : de quoi est-il question lorsqu’il joue « Our Spanish Love Song » avec Pat Metheny ? Ce morceau n’appelle pas particulièrement à la révolte ? Alors ? Par contre, il s’est exprimé sur la découverte du disque des Chants de la Guerre d’Espagne, il y en a même un extrait dans le premier LMO. Haden s’est aussi exprimé sur la « fonction » de cet orchestre… et il le dégaine encore ! Qu’est-ce qui est déterminant, ce que l’on dit ou ce que l’on fait ?


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Photo : Sundance Kid

Et Ornette ? Il est, avec d’autres, quand même (étrange de le rappeler) à l’origine de tout ça, et il n’a jamais eu besoin de hurler ! Idem pour Dylan ! Et Paco Ibañez ? Et Violeta Ferrer ? Et Pierre Diaz ? Il y a la musique et il y a tout le reste, les écrivains, les poètes, les peintres… Tous ne se sont pas « exprimés » de la même manière. On parle de Lorca, comme de Durruti, à cause, entre autres, de leur destin, sans plus tenir compte des circonstances de leur mort. Les historiens ne se sont pas accordés là-dessus. Ce que l’on retient, c’est d’abord la « qualité » de l’œuvre de Lorca. Qui parle de Rafael Alberti, alors que je le retrouve parmi les anonymes de la Valise mexicaine ? Romantisme ? Et tous ceux photographiés par Shim/Taro/Capa, dont on ne sait rien ? Il y a le « pauvre » pavillon de la République espagnole à l’exposition universelle de 1937, à Paris ! Quel cynisme ! Guernica, of course, mais aussi Placard pour un chemin des écoliers (René Char/Valentine Hugo). Je vous en lis le début : « Enfants d’Espagne – ROUGES oh combien, à embuer pour toujours l’éclat de l’acier qui vous déchiquette ; – À vous. » Je fréquente la pensée de Char depuis mes 14 ans… Alors excusez-moi mais, encore une fois, de quelle « esthétique » est-il question ? Mais ce que l’« Histoire de l’Art » a gardé, c’est qu’au milieu de l’orgueil des « puissances », dans ce pavillon de fortune, de grands créateurs ont pris position. Ils n’ont pas attendu le feedback du « Devoir ».

Puis il y a les époques. Mais je ne vis pas il y a trente ans ! C’est peut-être moins sensible, moins lisible aujourd’hui mais les idées libertaires ont vraiment marqué les esprits. Et dans une sorte d’instantané, elles irradient la vision que l’on a à la fois de la Guerre d’Espagne mais aussi de ses conséquences après la Seconde Guerre mondiale. Ils continuaient à faire front face à la dictature. De Ferrat à Colette Magny, tous ont été très investis. Et Léo Ferré ? Est-ce qu’on peut le réduire à sa seule chanson : « Les Anarchistes » ? Est-ce que ça n’éclabousse pas toute son œuvre ? Qu’est-ce qu’on fait de « L’étang chimérique », de « L’espoir », du « Bateau espagnol » et j’en passe ? Parfois « J’entends des voix off » comme l’ami Serge.


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Guillaume Séguron © Frank Bigotte

Dans le fond, vous avez raison, tout est esthétique - et beaucoup de choses dans la chanson « engagée » d’hier et d’aujourd’hui m’ennuient. La chanson à texte, à messages… Je suis attaché à certaines idées et même si j’entre dans de petites églises romanes du Xe siècle, je ne marche pour aucune chapelle, aucune combine. Ce n’est pas une croyance que je viens constater. Et si on parle d’esthétique je dois retenir d’abord la qualité propre à l’œuvre. Quel qu’en soit le sujet, un mauvais film, c’est un mauvais film. Lorsque je m’ennuie, je m’ennuie (pour ne pas dire autrement) Idem, qu’elle soit engagée ou pas, une chanson est une chanson. Sinon que faire de la métaphore ? De « Blackbird » ?

Alors « un » rapport… « un rapport esthétique particulier » oui et non. Parce qu’il y en a autant que de créateurs. Sinon ça voudrait dire qu’il n’y aurait – là aussi – qu’une vérité, qu’une version… Et finalement, question : J’adore le pianiste et compositeur catalan Federico Mompou. Il est contemporain de la Guerre d’Espagne. Qui peut me donner sa position ? Quelqu’un peut me dire s’il était pour ou contre Franco ? J’ai cherché, et pour l’instant, je n’ai rien trouvé ; donc je me tais. Par contre, le résultat de l’enquête ne me fera pas changer d’opinion sur sa musique. La musique, c’est de la musique. Des sons qui s’évaporent. Ils n’ont ni sexe, ni odeur. Ils sont ce qu’ils sont, ils ne m’appartiennent pas. nouvelles réponses des archives est « de » moi, pas « à » moi.

Il est indéniable que la Guerre d’Espagne synthétise la lutte de la démocratie contre la dictature. De la justice contre l’injustice. Il est vrai aussi que c’est la résistance face au fascisme. Les « fronts populaires » des années 30 étaient tous destinés à contrer le fascisme, n’est-ce pas ? Le constat face auquel il ne faut pas baisser les yeux ou éluder les faits, c’est qu’ils ont tous temporairement échoué. Quid de mon présent ? Sauf que les vainqueurs sont les vainqueurs, et que la Seconde Guerre n’a pas réglé son compte à Franco ; c’était la position de Camus et de Char n’est-ce pas ? De même que la fin de la Guerre froide n’a pas résolu le cas Pinochet… et que le juge Garzón est aujourd’hui inquiété. Chut. Silencio

Ce n’est pas une opinion mais un constat froid. J’ajouterai ceci : pas uniquement contre le fascisme mais contre la barbarie… et celle-ci n’est pas l’apanage du fascisme ! George Orwell pensait-il déjà à 1984 avant d’écrire « Hommage à la Catalogne » ? Autre question : j’aime Marc Aurèle, mais je me demande souvent comment a-t-il pu écrire des trucs pareils alors qu’il a passé sa vie à faire la guerre… donc à essayer d’imposer « sa » vision du monde contre ce qu’il considérait être la « barbarie » ? Qu’est-ce qu’un barbare, qui est le barbare ? Quelle conclusion peut-on tirer des conflits internes au camp républicain alors que – comme toujours – ceux d’en face montrent un front monolithique infaillible ? Ce passé n’est-il pas trop présent ? Je vais peut-être continuer à choquer, mais il ne me semble pas que ce soient Franco ou Hitler qui ont inventé la guerre, l’oppression, l’extermination… Isn’t it ?

Ça fout le vertige, non ? Est-ce qu’il y a des guerres, des méthodes justes ? Je comprends que certains préfèrent ne pas y regarder de trop près. Il ne faut pas lire un bouquin, mais des centaines, pour que se forme une ébauche de compréhension.
Par contre, lorsque je lis : « Muera la inteligencia ! Viva la muerte ! » [2] je sais qui est le barbare. Comment une bouche peut-elle prononcer une chose pareille, quel type d’homme peut dire cela ? Et après on fait comment ? On répond comme René Char dans Billet à Francis Curel : "Je veux n’oublier jamais que l’on m’a contraint à devenir – pour combien de temps ? – un monstre de justice et d’intolérance, un simplificateur claquemuré, un personnage arctique qui se désintéresse du sort de quiconque ne se ligue pas avec lui pour abattre les chiens de l’enfer. »

On doit prendre les œuvres pour ce qu’elles sont. Je reste méfiant quant à la trop grande visibilité des sujets, à leur récupération, la révérence. On peut faire un bon bouquin sur tel ou tel sujet et être un salaud. Quant on est un salaud on est juste un salaud. Du seul point de vue plastique, Guernica est certainement un des plus grands tableaux du XXe siècle ! Tant mieux pour les bouquins d’histoire, mais honnêtement, j’aurais préféré que Picasso n’aie jamais à le peindre ! C’est bien ce qu’il a rétorqué aux officiers allemands, non ? Alors, à un moment, je préfère seulement voir la peinture et seulement la peinture… son temps, la touche, la largeur du trait, les coups de pinceaux, le montage photographique, l’ampoule suspendue – suspendue à quoi – A la mauvaise conscience ? Ne voyait-il déjà pas Hiroshima ? Merci Resnais.


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Guillaume Séguron © Frank Bigotte

C’est un drôle de truc tout ça, dans la culture occidentale. Une grande partie de « notre » art des siècles passés (?) repose sur l’image d’un homme, les mains déchiquetées par des clous. Et pourtant… Heureusement qu’il y a les archéologues. Qui sont presque aussi précaires que les artistes. Alors là aussi, je prends des chemins de traverse et je vais voir chez les Celtes ou les Shoshones si je n’y suis pas. Même chose pour le « métier » de la musique ! Qu’est-ce que ça peut bien foutre que l’on ressemble à ceci ou à cela. Si tu viens écouter un concert avec une idée préconçue… A quoi ça sert si tout est dit d’avance ? C’est à nouveau réduire la musique à un produit, non ? Ce n’est pas possible… Dans le fond, j’enfonce encore des portes ouvertes… « Ils » viennent surtout voir ce qu’ils ne sont pas, sinon on vivrait en paix, non ?

- Il y a, sur la pochette du disque - jetés comme on jette des notes sur un carnet, comme l’a fait votre aîné -, des noms, des moments repérées comme source d’inspiration. Est-ce une façon de cartographier votre témoignage ?

Oui, absolument ! La liste n’est pas définitive. Je trouve encore des choses. En ce moment le vent me pousse vers les Brigades Internationales et, par un étrange périple, me ramène plus précisément au jazz, à la culture afro-américaine ! Je ne peux pour l’instant en dire plus… Faire figurer cette liste était à l’origine une proposition de Nicolas Claveau, le graphiste du label Rude Awakening. Une carte… effectivement… avec plein de lignes tracées au crayon – puis confirmées au feutre - qui relient des historiens, des poètes, des musiciens… Une manière de transmettre mes chemins de traverse, de fixer une certaine approche, de rendre visible des liens, de poursuivre le dialogue. De donner des pistes, de susciter des questions, des vérifications…

Et puisque je m’amuse à faire des allers-retours entre réalité et fiction, on peut aussi considérer cette liste comme étant à la fois un inventaire et un index. Ce serait drôle d’enlever les références et de mettre seulement… euh… Ayler, Peschanski, Bilal, Casals, Pratt… Faudrait mettre la liste dans un logiciel est voir si le résultat de l’équation est : Guerre d’Espagne !

J’ai fabriqué cet itinéraire avec le peu que je pensais avoir. Ce peu était en fait beaucoup et je me suis rendu assez rapidement compte de la teneur des histoires parallèles. Elles ont la même origine et se croisent rarement. Donc – à nouveau – il y a la littérature, la documentation qui traite immédiatement des camps, des gens, de leur exil, de leur intégration… Moi je remets Motherwell, Resnais, Char, Picasso (qui a été aussi conservateur du musée du Prado, le coquin), Malraux, les Leica (envoyés en vrac dans les équipements soviétiques), Namuth, Taro, etc… dans le même « Bateau espagnol ». Et comme si ça ne suffisait pas j’y ai aussi mis mes grands-parents, mes parents aussi… La carte est la même pour tout le monde… Et si plus tard je parle de la contrebasse, il en sera de même. Que Corto Maltese s’évanouisse pendant la Guerre d’Espagne, je trouve ça génial ! A quoi je pense lorsque je revois les films de Fritz Lang ? La dame de Shanghaï  ? Et puis le grave de la percussion sur la table de la contrebasse de L’Idée Fixe ? Est-ce le dialogue cor anglais / timbales à la fin de la « Scène aux champs » [3], est-ce la 1ère de Mahler, est-ce une « Ghost Dance » ? Tatanka Yotanka (Sitting-Bull) avec Berlioz… Il y a de « sacrées » parties de contrebasse chez ces mecs-là… Waouw !

Certains disques produits par le label nato sont bâtis ainsi - en tout cas les textes de Jean Rochard fonctionnent ainsi, comme une incessante mise en relation, en résonance (en raison–nance). D’ailleurs puisqu’on y est, et pour revenir au sujet, le Buenaventura Durruti de nato est très marquant, indispensable ! Ses propositions esthétiques m’ont beaucoup guidé au début. C’est pour moi une sorte d’encyclopédie. Ils ont su rendre compte de cette histoire-là et composer avec tous les participants un véritable parcours. C’est presque une anthologie de la musique de la Guerre d’Espagne, avec une grande part laissée à l’innovation des relectures, aux excroissances imaginaires, aux propositions… aux résonances…

J’ai essayé de rendre compte de tout cela de manière synchrone, tant pis si c’est intelligible ou pas, cohérent ou pas. Et c’est mieux si je ne sais pas où je vais ! A l’arrivée, tout ça ne fait pas que « cartographier » mon témoignage, ça l’a structuré. Mais finalement, là aussi je tourne autour du pot. A l’intérieur du carnet de mon grand-père il y a des cartes dessinées à main levée, au crayon, avec des routes, des villes… Lorsque je l’ai transcrit, j’ai fait un relevé assez minutieux de ses déplacements. Le carnet se décompose en deux parties (c’est ce que je décris dans « Pròleg ») La première, qui est aussi la plus longue, occupe les deux tiers du récit, la seconde, un tiers. La seconde, c’est la guerre, avant l’attente…

Toujours est-il qu’arrivé à la fin du récit, je me suis trouvé face à une autre coïncidence. Ici la coïncidence n’est pas dans la musique. Encore un coup du hasard. J’ai appelé J.-P. Gambier. Je ne savais pas, au début de notre collaboration sur la Mémoire des républicains espagnols, qu’il était le petit-fils de Federica Montseny et de Germinal Esgleas. Je lui rends compte de mes intuitions géographiques… et en bout de course on tombe sur le fait suivant : mon grand-père est démobilisé (là où se termine son carnet) à quelques kilomètres seulement du lieu où vient s’établir Federica Montseny ! Hmm… Pas mal comme ellipse, non ? Sans parler du transfert dans le temps… Nous n’avons rien prémédité, construit, cela ne nous appartient pas. Et ça m’amuse encore plus de savoir que cet endroit est à proximité de Lascaux. C’est ce que j’ai essayé de transcrire dans le texte au dos du disque… Alors, des cartes… des noms… Juste des propositions, pour aller regarder de plus près…

- nouvelles réponses des archives est un disque que vous mûrissez depuis plusieurs années. A quel moment met-on le mot fin ? Est-ce fini un jour, d’ailleurs ? Surtout, comment ordonne-t-on un travail comme celui-ci ?

Fin ? Début ? Avant, je travaillais sur un solo : Sounds in the Grass. Il tournait autour de la figure de Jackson Pollock. Le point de départ était une photo d’Hans Namuth. J’ai joué ce solo le soir du 11 août 2006. Dans la nuit du 11 au 12, 50 ans plus tôt, le peintre disparaissait dans un accident de voiture. J’y développais déjà des choses qui m’ont servi pour nouvelles réponses des archives, des mises en relations, en contact… Il y avait déjà une cartographie. J’étais donc déjà titillé par la (ma) mémoire et par le solo de contrebasse. Je voulais m’y mettre. Je l’ai rejoué plusieurs fois en 2007. Jean-Paul Gambier, lorsqu’il m’a proposé la commande de nouvelles réponses des archives, était parfaitement au courant de tout cela…

Sounds in the Grass existe toujours, il se repose ! Je poursuis, je le travaille… Ce ne sera peut-être plus un solo… On verra. Cette musique de radio qui est devenue un solo. Ce solo qui se transforme en objet disque… Le projet a vieilli avec moi. Il porte au-delà de l’objet bien d’autres images, des choses très personnelles… des périodes de ma vie… Travail de mémoire ? Quelle mémoire ? Quels souvenirs ?

Au départ je n’avais écrit que de courts extraits, comme des esquisses qui n’avaient pas vraiment de liens scénarisés les uns avec les autres. C’est seulement avec les premières propositions de concerts que je suis passé à une seconde étape. Je me suis appliqué la contrainte du montage radiophonique, celle du puzzle. Pour chaque concert je reconstruisais un itinéraire. J’ai préservé cette contrainte. J’ai enregistré le disque ainsi, en pensant qu’il y aurait d’autres étapes, et que dans la phase suivante je devrais, comme un producteur de radio, remonter tout selon un scénario… Sauf que je n’avais pas écrit de script ! Je me suis uniquement concentré sur la forme, sur l’alternance des séquences. Pierre Vandewaeter m’a énormément aidé. La seule idée que j’avais en tête était de faire en sorte que chaque nouvelle proposition musicale efface la précédente. Comme une perte de « mémoire », une amnésie. C’est l’idée qui a eu le monopole du scénario… Par contre, à toutes les étapes de la construction de « l’objet » disque, j’ai fait un boulot de script assez précis… pour ne pas perdre le contact. Mais il me semble que plus je travaillais sur le disque, plus mes influences de départ se confirmaient.


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Guillaume Séguron © Frank Bigotte

A l’origine, je me suis accroché à deux artistes très importants pour moi. Le premier est Jorge Luis Borges. J’ai L’auteur et autres textes en version bilingue. Je ne parle pas espagnol, mais je l’ai lu dans le texte quand même, pour les sonorités, le rythme de la langue. Il en est seulement resté le titre du texte au verso du disque : « Le Miroir voilé », et le morceau « More g ». More Geometrico : « More » c’est anglais, « geometrico » espagnol, pourquoi pas mexicain ? Quelle pouvait être la sensation des Brigadistes italiens et allemands lorsqu’ils entendaient le son de leur propre langue provenant du camp rebelle ? Contre qui se battaient-ils ?

Borges, c’est le labyrinthe. Celui du texte, du récit, de la pensée… De l’exercice du savoir en tant que source d’inspiration, une faculté de raconter des histoires merveilleuses/fantastiques sans justifier les sources, raconter des événements historiques comme s’il s’agissait de fictions, de rêves. C’est un monde en soi. En définitive, je pense que tout ce que je fais a un peu à voir avec lui. Un grand savant… Ce mot-là aussi a-t-il encore du sens aujourd’hui ?

Le second est le peintre Robert Motherwell. Je l’avais découvert au collège, en même temps que Pollock, grâce à une super(be) prof de dessin. Depuis, ils ne m’ont plus vraiment lâché. De Pollock je suis passé à Ornette Coleman, d’Ornette à Haden, LaFaro, etc. Du coup, Motherwell a été une faille, un chemin d’accès. L’Abstract Painting… le lien avec Pollock et Namuth. Avec le solo. Je pouvais me sortir du seul sujet, m’attacher à une image. En me plaçant ainsi, un peu en oblique, je ne subissais pas directement le poids, l’angoisse de rendre compte de l’Histoire et – de ce point de vue – je percevais les choses comme si j’étais backstage. Pas en coulisses, pas en dehors, juste… à côté.
Je me suis documenté sur les liens qu’entretenait Motherwell avec la Guerre civile ; comment avait-il découvert tout ça ? La figure d’André Malraux est apparue, confirmée par l’édition de la Valise Mexicaine. Quelle était la nature des imposantes masses noires des ses quelques cent cinquantes « Elégies » ? J’en ai surtout extrait les textures qui traversent le disque, des matières, une certaine frontalité, la densité, la rapidité… les éclaboussures. La multitude des tracés pour arriver à l’uniformité de la masse, la multitude des expériences des coups de pinceaux… autant de raisons de penser que tout cela touche aussi au geste en musique. Combien de coups d’archet, combien de pizz dans un morceau ?

Le noir devenait semblable au seul timbre de l’instrument. Le blanc : bruit de fond, environnement sonore, le souffle. Le noir : tout ce qui s’inscrit. L’action de l’écriture, comme celle que l’on entend sur la première pièce du disque… celle de la rédaction du carnet…
Et puisque rien n’est figé, un point conduit à un nouveau. Sur le disque, « Ink » « Sketch », « Elégie N°1 », « Ink Sketch », « Elégie N°2 » renvoient directement à ses esquisses à l’encre de Chine, et « Blue Elegy » à une petite gouache bleue. Ces titres désignent des improvisations. Pour « Blue Elegy » j’en ai superposé deux, comme un dialogue, un duo de contrebasse. À l’image du duo Peacock/Grimes sur Spirit Rejoice, ça correspond aussi à l’idée du double, celle de Borges, de Stevenson, de Gir/Moebius. Peut-être aussi du flou photographique, d’un certain dédoublement. Peacock/Grimes avec Motherwell, hmm, yes…

Puis, parallèlement, je me suis attaché à la photographie, aux photographes. Autre idée tenace, et cela autant pour des raisons structurelles - cadrage, surexpositions, flashes, documentaire – qu’historiques. La Guerre civile n’a pas été qu’un terrain d’expérimentation militaire. Elle a été – au travers de certains de ses acteurs involontaires – le lieu de l’invention du photojournalisme. Je dis « involontaires » car Seymour, Taro, Capa, Namuth étaient parmi les premiers « exilés » de l’émergence du fascisme en Europe centrale.
Il y a aussi le mystère de la valise mexicaine, digne du It’s All True d’Orson Welles… une bobine que l’on retrouve à Venise, l’autre ailleurs… tout cela est très romantique ! Comme dans une fable d’Hugo Pratt… L’idée de la « Valise » était là avant que je découvre l’exposition, avant qu’ils ne la retrouvent… quelle aventure ! Une « vraie » résurgence, semblable à un mythe ; un peu comme les Suites pour violoncelle de Bach avec Pau Casals…

Le visage de Gerda Taro a émergé lentement. Elle tient une grande place dans le disque maintenant. Je l’aime beaucoup la “Pequeña Rubia” (Les Républicains l’avaient surnommée « la blondinette »), « Last Night In Brunete » lui est dédicacée… Ses deux derniers jours, la dernière nuit – avec une tragique ironie toponymique - elle est écrasée par un tank dans la débâcle, Capa est en France quand il apprend la nouvelle. Elle repose au cimetière du Père-Lachaise. Ils ne se sont jamais revus. Elle lui avait trouvé un nom… Il y a leur amour, leur engagement, leur rencontre à Paris, l’exil, la séparation… La pièce qui suit, « Don Nadie » (« Monsieur Personne », je ne me souviens plus d’où vient le titre), renvoie autant à la solitude de Robert Capa, à son chagrin, qu’à celle d’un « survivant », d’un « souvenant », d’un « apatride » marchant sur les plages d’Argelès ou d’Agde, à une sorte de sereine solitude cautérisée par le temps, à proximité des fantômes. La photo est là comme témoin, inspiration, matérialisation d’une intuition. Une mise en abyme aussi. La photo de couverture a été prise par Sabine alors que nous sortions à peine de l’exposition de La Valise mexicaine. J’aime sa lecture… De gauche à droite, l’inversion. Sa présence est une autre idée de Nico Claveau.

Gerda Taro traverse le disque. Avec Federica Montseny, je pense que ce sont les deux visages qui reviennent le plus souvent. Je sais c’est assez pauvre comme « Devoir de mémoire » face à l’engagement des femmes… « Reflex SHIM » est clairement dédicacé à Seymour, mais peut-être aussi à tous les autres. On doit entendre les déclics de l’appareil sur l’enregistrement, mais il y a un tel foutoir à ce moment-là !
De la photo j’ai glissé vers les affiches et les arts graphiques. La production d’affiches, consistante, passe par l’utilisation de plusieurs techniques : photomontage, typographie, collage, dessin… c’est assez incroyable. Dans les dernières phases, j’ai surtout fonctionné comme si je montais la bande son d’un film, d’un film sans images naturellement, en tenant compte de tout ce que j’avais noté pendant des années. Je pense que c’est dans cette direction qu’il faut regarder… Un film sans images, avec seulement ces multiples strates sonores.

La dernière phrase du disque est : És acabat : « c’est fini », en catalan. Elle émerge à plusieurs moments, comme un indice, une réalité, un leitmotiv… Toutes les voix la prononcent à un moment ou à un autre mais je crois – est-ce inconscient ? – que je l’ai d’abord mise en évidence pour ce qu’elle est, pour sa qualité dynamique et rythmique : ès a-ca-bat, c’est très percussif ! Avec un contour net, précis, sec… Il n’en reste pas moins que les mots ont un sens et que, effectivement, peut-être y a-t-il un moment où tout s’arrête…
Reste le souvenir - ce qui demeure quand on a tout perdu, non ? Pourtant, je préfère dire que ce n’est jamais fini, ce serait trop morbide… Il n’y a pas de fin parce qu’il n’y a pas de début. Ce projet n’a jamais été le centre de mes activités, aussi continuera-t-il à faire des allers-retours entre lui et moi, et j’ai de nouvelles intuitions à lui proposer… il faut qu’on en discute !

És acabat est la dernière parole du disque mais pas le dernier son : il y a le vent dans les arbres, une vraie forêt d’où vient un grand souffle de liberté qui balaie tout. Alors, fini ? Le souffle c’est la vie ! La nature est prolixe, disait Moebius…
Comment j’ai ordonné tout ça ? J’ai peut-être déjà répondu en disant que j’avais organisé un certain hasard. Peut-être est-ce tout.

par Franpi Barriaux // Publié le 3 janvier 2013

[11er album solo du clavier, guitariste des Talking Heads. Avec Bernie Worrel, Adrian Belew…

[2« A mort l’intelligence ! Vive la mort ! » ; Général Millan-Astray, Université de Salamanque, 12 octobre 1936. Hugh Thomas, in Histoire de la Guerre d’Espagne, Vol. 2, p.62.

[3Symphonie Fantastique, Berlioz.