Chronique

Kristoff K. Roll

Les Ombres de la nuit

Label / Distribution : Mazeto Square

On se souvient de World Is A Blues, remarquable livre-disque publié par le duo électroacoustique Kristoff K.Roll constitué de Carole Rieussec et J-Kristoff Camps autour de la parole des migrants, mis en musique avec une empathie rare et un sens inné du documentaire. Fidèle au duo, le label Mazetto Square propose un objet assez fascinant, cette fois-ci sur le rêve dans son intimité même, mélange de témoignages et de travail du son pour, là aussi, envisager la mise en scène. Avec les voix, souvent captées dans des conditions similaires au précédent exercice, et donc polyglottes et cosmopolites, on est vite transporté par le récit et sa musicalité, que l’on perçoit même au-delà de la compréhension. Voici pour la première partie de ce travail, très radiophonique et plein de finesse, envisagé comme une bibliothèque des rêves.

Avec Petite suite à l’ombre des ondes, à la fin du premier album, on rentre dans une composition plus linéaire, avec des musiciens, comme le guitariste Patrice Soletti à la guitare électrique ou Edward Perraud à la batterie. Conçue pour l’émission À l’Improviste d’Anne Montaron, cette musique est aux franges du sensible, comme entre deux mondes, les voix évoluant dans un éther parfois menaçant (« Amadullah »). Les rêves ne peuvent pas tous être doux. Ils peuvent être inquiétants, troublants, et c’est ce panorama court et séduisant que cette Petite Suite exploite, perpétuant cet amour du cinéma pour les oreilles qui passionne Kristoff K.Roll depuis des années maintenant.

La grande affaire de ce double album, c’est la Grande suite à l’ombre des ondes, totalement inédite. On est captivé par la notation que nous offre le livre-disque et qui montre la méticulosité du travail du duo. Ce disque, qui s’écoute bien entendu au casque (et même aux petites heures de la nuit pour les insomniaques : dans ce cas, on rêve pour vous !), est accompagné par l’ensemble Dedalus qui ponctue, voire qui souligne la parole des rêveurs comme s’il s’agissait d’un sous-titre universel. Le travail d’écriture des Kristoff K.Roll est très précis, sans aucune coupure. On passe d’un rêve à l’autre comme dans un lent continuum où le silence peut s’avérer très proche. Ce disque est une expérience intense, puissante, dans laquelle il faut tout abandonner. Et qui sait même provoquer l’imaginaire au cœur d’un sommeil paradoxal.