Sur la platine

Les chiffres ronds de Zappa


Les coffrets célébrant les cinquante ans de parution d’un album semblent devenus la norme dans la discographie posthume de Frank Zappa, désormais gérée par Universal. Au-delà de la passion intarissable d’une grosse poignée de collectionneurs et d’exégètes captifs, qui ne se lassent jamais de découvrir de nouveaux biais à leur plaisir, ces parutions sont l’occasion de remettre à sa juste place le génie du Divin Moustachu. Elles peuvent être de plus en plus discutables quand on envisage la catastrophe industrielle de Funky Nothingness. Les récents coffrets de trois chefs-d’œuvre des années 70 ont attiré notre attention.

La recette semble acquise, immuable et joyeusement excitante : la réédition de la remasterisation du disque datant de 2012, agrémentée de quelques chutes de studio pas toutes inutiles, un livret roboratif et la découverte d’un ou plusieurs concerts datant de l’époque du disque avec des morceaux de bravoure que le moustachu n’avait pas utilisé dans ses collages ni dans ses You Can’t Do That On Stage Anymore (YCDTOSA), carnet de route des concerts de Frank Zappa parus à cheval sur les années 80 et 90, peu de temps avant sa mort. Avec One Size Fits All, on touche à une forme de sommet de la démarche.

Frank Zappa © Henning Lohner

Pas seulement parce qu’il s’agit là sans doute d’un des plus grands disques de Zappa, paru en 1975, avec ce qui restera son orchestre le plus impressionnant du point de vue technique. Avec George Duke à la voix et au claviers, Tom Fowler à la basse ou encore l’indispensable Ruth Underwood aux percussions à clavier, on a l’orchestre qui a offert la plupart des concerts de 74, la période la plus couverte discographiquement. Dans le livret, on retrouve un texte très instructif de Ruth, probablement la musicienne la plus décisive dans son approche musicale. On se réjouira également d’un concert phénoménal avec le sextet à Rotterdam le 28 septembre 1974 (encore 74 ? C’est une année comme un tonneau des Danaïdes) où dans des morceaux longs, laissant beaucoup de place aux solos, on perçoit la forme quintessentielle de cet orchestre et sa capacité à transcender les genres en lice à l’époque. Les 13 minutes de « Cosmik Debris » ne diront pas l’inverse.

Avec Apostrophe(’), la recette est la même, avec cette fois-ci une belle analyse des titres de ce qui fut l’un des grands succès commerciaux de Zappa, là aussi remasterisé. On trouvera dans le coffret deux concerts étasuniens qui ont le goût et la couleur de Roxy And Elsewhere, concert live sorti lui-même en 1974. On restera néanmoins charmé, voire davantage, par ce concert en Ohio en mars 1974, ainsi que par la découverte d’une interprétation assez précoce du « Inca Roads » de One Size Fits All à un festival de Salt Lake City. On peut s’interroger sur la cohérence documentaire des ayants-droit de Zappa sur le choix des concerts enregistrés et leur édition (Salt Lake City n’avait-il pas davantage sa place dans le précédent coffret ?). Pas sur notre plaisir.

On ne boudera pas non plus ce plaisir sur le dernier en date de ces coffrets, celui qui concerne le cinquantenaire de Bongo Fury, album enregistré avec les Mothers of Inventions et son vieil alter-ego Don Van Vliet plus connu sous le nom de Captain Beefheart. La recette est la même avec quelques rogatons de studio bien plaisants (version longue de « Carolina’s Hardcore Ecstasy ») et surtout l’énergie folle de cette alliance de circonstance devenue mythique. On écoutera sans se lasser, voire en boucle, les concerts complets des 20 et 21 mai 1975 à Austin, Texas, qui offrent notamment un solo de trombone de Bruce Fowler sur « Pound For A Brown », ou encore un solo de batterie de Terry Bozzio sur le bien nommé « Terry’s Solo », mais aussi et surtout l’enchaînement aux cuivres et à la guitare entre « Camarillo Brillo » et « Muffin Man » qui sont de purs instants de bonheur. Évidemment, on appréciera l’emblématique « Torture Never Stops » chanté par Beefheart, qui tourne plus d’une dizaine de minutes comme un blues entêtant et caniculaire, sommet absolu d’un très beau coffret qui laisse largement la parole à Joe Travers, le fidèle vaultmeister, le gardien fidèle des trésors zappaiens.

Enfin, au milieu de ces surprises, le fan de Zappa et le béotien curieux se réjouiront de la sortie d’un très joli coffret de cinq disques, consacré à ce qui a longtemps été considéré comme l’un des live cruciaux du compositeur et guitariste, Halloween 1978. On sait que Zappa était un grand amateur de la fête anglo-saxonne. Chaque année à partir de 1972, souvent à New-York, il invitait ses musiciens à un grand raout musical qui pouvait aller jusqu’à six concerts en quatre jours.

Frank Zappa © Cécile Mirande-Broucas

La pléthorique discographie de Zappa anthume en est d’ailleurs criblée, notamment les six occurrences de YCDTOSA, mais il faudra attendre les années 2010 pour trouver dans la discographie posthume de Zappa des coffrets relatant complètement ces concerts : 81, 73, 77… Mais rien n’égale ces concerts de 1978 qui avaient déjà fait l’objet de parutions imparfaites (YCDTOSA #3), mais aussi d’un Halloween sorti en 2003, cote mal taillée par excellence. Halloween 78, c’est d’abord la présence de Vinnie Colaiuta à la batterie pour la première fois en remplacement de Terry Bozzio, et on entre pleinement dans le Zappa de Joe’s Garage ou de Sheik Yerbouti. C’est aussi l’invitation du violoniste Lakshminarayana « Bionic Parrot » Shankar dont Zappa produira le premier album Touch me There en 1979 avant de faire sa carrière chez ECM ou aux côtés de McLaughlin. Dans la déferlante de titres proposés, de « Coneheads » pour le plus grand-guignolesque à « The Black Page #2 » envisagé comme une concours de danse, on appréciera la relecture très électrique de « Pound For A Brown » ou de morceaux des années 70 comme « Dinah-Moe Humm » ou « St. Alfonso’s Pancake Breakfast ». La sortie récente d’inédits de l’année 66 par la division Vaulternative Records (la maison de Joe Travers), de retour après plusieurs années de silence, ouvre une nouvelle direction à la discographie posthume de Zappa. S’agissant d’un « volume 1 » qui en appelle donc d’autres, il sera temps d’en parler le moment venu.