Entretien

Maëlle Desbrosses, sa majesté des cordes

Rencontre avec l’altiste française qui déteste les étiquettes.

La violoniste alto Maëlle Desbrosses a fait irruption dans le jazz et la musique improvisée ces dernières années à la vitesse d’un Météore, du nom de son duo avec son alter ego Fanny Méteier. Sidewoman de luxe dans de nombreux projets, Maëlle Desbrosses s’était fait connaître par le trio Suzanne, lauréat Jazz Migration #7. Elle nous propose désormais le quartet Maëlle et les garçons, nouveau projet qui nous révèle sa grande qualité d’écriture. Proche de la musique contemporaine, Maëlle Desbrosses nous explique la grande richesse de sa double culture, celle de la musique écrite occidentale et des musiques improvisées. Rencontre avec une personnalité forte qui analyse à merveille son art et son environnement.

- Comment s’est fait le choix de l’alto ?

C’est une petite déception d’enfant, car je voulais faire du violoncelle. Ma mère avait trois filles et une petite voiture, je voulais faire du violoncelle mais c’était trop gros. Je suis passée devant la salle des contrebasses avec beaucoup d’envie mais je n’ai rien dit. Et tout au fond du couloir, il y avait une petite pièce avec la prof d’alto et pas beaucoup de monde. J’ai commencé par l’alto mais maintenant je me suis vengée, je fais de tout, de la contrebasse, du violoncelle. J’apprends même le trombone en ce moment, pour tout dire !

Maëlle Desbrosses

- En 2021, on vous découvre avec Suzanne et la sélection Jazz Migration, et à partir de là, vous êtes très demandée dans les orchestres de jazz, de l’ALE de Paul Jarret à l’orchestre incandescent de Sylvaine Hélary. Comment expliquez-vous ce soudain engouement ?

C’est venu d’un coup ; avant Jazz Migration, je n’existais guère dans ce milieu-là. J’ai découvert ces musiques vraiment sur le tard. J’étais en Master d’alto classique et j’ai découvert qu’on pouvait faire d’autres musiques avec les cordes. Quelque chose qu’on ne nous apprend pas du tout en cursus classique. Même, c’était totalement passé sous silence.

Ensuite, il a fallu détricoter toutes ces inhibitions de musicienne classique. C’était très compliqué. J’ai passé beaucoup de temps à travailler, à faire des sessions avec des gens en pleurant parce que c’était horriblement difficile d’enlever la partition. En réalité, j’ai eu un premier groupe qui a bénéficié du dispositif d’accompagnement Occijazz. Avec le côté forcené de travail du classique, je me suis mise à travailler beaucoup dans la musique improvisée. J’ai écrit très vite de la musique, j’ai monté ce quintet Ouroboros (avec Ambre Vuillermoz, Maxime Rouayroux, Bruno Ducret et Frédéric Gastard) et j’ai obtenu la résidence de création.

Suzanne

À Paris, il a fallu que j’aille contre toutes mes peurs et que j’appelle des gens pour faire des sessions, Pierre Tereygeol notamment. J’étais terrifiée. Mais il y a eu un chouette feeling et il m’a tout de suite proposé de faire un groupe. Les gens ne m’ont pas appelée avant parce qu’en fait ils me connaissaient pas.

il a fallu détricoter toutes ces inhibitions de musicienne classique

- Il y a quelques années, vous avez joué avec l’altiste Mat Maneri, on vous entend parfois dans des projets proches de la musique contemporaine, et vous jouez aussi avec des rappeurs dans les stades. Vous aimez ça, brouiller les pistes ?

J’ai rencontré Mat Maneri via Sarah Murcia. J’ai un peu moins peur de faire des sessions maintenant ! On s’est dit « vas-y, on joue », parce que deux altos c’est assez rare. Et puis comme j’ai eu la possibilité qu’Anne Montaron m’invite pour « À l’Improviste… » J’ai tout de suite voulu le faire avec lui. C’était hyper facile et génial de jouer ensemble.

Brouiller les pistes, ce n’est pas volontaire. J’aime ne pas suivre une seule piste. Ça ne m’intéresse pas, ça ne me suffit pas, ça ne me nourrit pas. Et ça a été longtemps un trait de caractère que je n’aimais pas chez moi parce qu’on est dans un monde où il faut être sur-spécialisé. Et ça ne me correspond pas du tout. Mais maintenant je peux me balader, ne pas me lasser et voir du pays musicalement. Je refuse les étiquettes. Ce n’est pas tant un cheval de bataille qu’une nécessité.

Maëlle Desbrosses, Alexandre Perrot

- En parlant de brouillage de pistes, The Fly,, le premier disque de Maëlle et les garçons, embrasse plusieurs esthétiques et en fait un propos assez unique. Quelle était la direction que vous vouliez prendre ?

J’avais très envie de faire du jazz contemporain. Avoir un répertoire dans ce sens-là, mais avec du chant qui serait vraiment pensé comme des Lieder. J’ai vraiment en arrière-plan une grosse culture du chant romantique qui s’est ensuite déclinée avec Berio, avec Ligeti, avec Messiaen. Tous ces gens qui ont poussé la voix dans ses retranchements et qui en ont fait des chansons qui ne ressemblaient plus vraiment à des chansons, mais que je trouve magnifiques. Comme cette façon de raconter des histoires. Ce disque a le soutien de l’Adami et de la Maison de la musique contemporaine.

je peux me balader, ne pas me lasser et voir du pays, musicalement. Je refuse les étiquettes. Ce n’est pas tant un cheval de bataille qu’une nécessité.

- Vous composez depuis longtemps ?

J’ai commencé le jazz avec Ouroboros, vers 2018. C’était très timide au départ. J’ai écrit un premier répertoire avec le concours de certains de mes collègues de l’époque, dont Fred Gastard et Bruno Ducret, pour ne citer qu’eux.
Ensuite, j’ai peu écrit. Un petit peu pour Suzanne, mais très timidement parce que Pierre Tereygeol est un grand compositeur. C’était assez intimidant.

- On a pourtant l’impression d’une grande aisance dans ce que vous faites avec notamment beaucoup d’intime dans ce que vous écrivez. Ça va loin dans les sensations, ça ne reste pas à la surface des choses…

Je pense que ça vient un peu de cette timidité au début. J’ai fait beaucoup de classes d’écriture, d’analyse, de contrepoint, plein de choses, mais je n’ai pas été en cursus composition. Je ne me sentais vraiment pas légitime à écrire.
Quand j’ai vraiment voulu écrire ce répertoire, j’ai fait la liste conséquente des musiques que j’aimais et j’y ai accolé tout mon savoir d’écriture, de composition, de rythme, d’harmonie… Je pense que tout cela a un rendu très personnel. Il fallait faire quelque chose de toutes ces influences et leur donner une espèce de cohérence.

Maëlle Desbrosses © Franpi Barriaux

- Quelles sont ces influences principales pour The Fly ?

Il y a du Vald [1], figurez-vous. Pas mal de Tim Berne que j’ai beaucoup écouté à cette époque. Du James Blake. Toute cette mouvance un peu pop/électro/XP. C’est de la musique humaine mais avec des mini-bribes de robots derrière, que j’aime bien.

- Vous avez choisi William Blake pour les textes, avez-vous un rapport particulier avec la littérature anglo-saxonne ? Pourquoi ce choix ? Et « Sans contraire, il n’y a pas de progression », c’est une devise ?

J’ai découvert la littérature anglo-saxonne avec Blake. Un peu par hasard et puis ensuite j’ai épluché… Je suis allée dans Shakespeare, dans les sonnets, puis Robert Frost, toutes ces choses-là. Mais j’ai commencé par lire plutôt William Blake parce que je trouvais que ça ressemblait un peu à des chansons. Directement ça m’a parlé.

Quant à cette phrase, elle me marque, et j’arrive toujours pas à savoir comment l’appliquer. Mais finalement, par exemple, le fait d’avoir fait de la musique improvisée, ça m’a fait progresser dans le classique. Et de revenir à la musique de chambre ou à la musique contemporaine, donc quelque chose qui est plutôt de l’ordre de l’interprète et très exigeant sur l’instrument — je dis pas que l’impro n’est pas exigeante sur l’instrument, pas du tout, mais c’est une autre forme d’exigence —, ça m’a fait progresser dans l’impro aussi. Donc en fait, à chaque fois, il y a des dualités qui n’en sont pas. Les choses qui paraissent contraires viennent se nourrir. C’est comme ça que j’avance.

- On a le sentiment que The Fly est un hommage à la voix, vous chantez vous-même et vous avez des invités d’horizons assez différents. Comment s’est fait ce choix ?

Le chanteur lyrique, Marco van Baaren, c’était évident : « The Echoing Green » est vraiment construite comme un Lied. Je l’ai un peu modernisé avec des contrepoints qui sont pas du tout académiques, mais je l’ai vraiment pensé comme ça. Comme une mélodie accompagnée par le trombone et par moi, mais qui pourrait juste se jouer piano-voix. Il y avait ce côté précieux de la voix lyrique, et en même temps beaucoup de puissance pensée comme une explosion… L’inspiration vient de Powerdove [2]

il y a des espèces de choses qu’on aimerait appeler des dualités qui n’en sont pas, et oui, les choses qui paraissent contraires viennent se nourrir. Moi c’est comme ça que j’avance.

- Dans vos activités, il y a le Kaija Quartet avec notamment Adèle Viret, qui explore le quatuor à cordes. C’est une dimension de plus dans votre musique ?

On a parlé de contraire et de progression… Quand j’ai commencé à faire de la musique improvisée, je ne me sentais plus le pied dans la musique de chambre, alors que le quatuor à cordes, c’est vraiment la forme absolue. Il y a vraiment quelque chose de l’ordre du magique quand on joue tous ensemble. Quand Camille Garin, la première violon, a eu l’idée de ce quatuor, c’était une bénédiction.

Ça me manquait dans ma pratique musicale et je n’osais pas trop en rêver. Le quatuor me ressemble beaucoup. On enregistre l’album à l’automne pour 2027. Présentement, on va jouer le fameux quatuor de Kaija Saariaho et puis trois autres commandes, dans la tradition de la musique contemporaine.

- On voit de plus en plus d’altistes en ce moment dans la musique improvisée, on sent qu’il y a une génération qui arrive : évidemment Jessica Pavone mais aussi Frantz Loriot, beaucoup de femmes aussi. Vous sentez-vous dans la même dimension ? Comment expliquer que l’alto devient un instrument incontournable de la musique improvisée ?

La musique improvisée s’est ouverte aux instruments au fur et à mesure. Étant donné qu’on est moins nombreux, nombreuses, on est arrivés au compte-gouttes. Maintenant ça commence à faire nombre. Il n’y a pas d’école de l’alto improvisé et c’est génial. Chacun invente parce qu’on n’a pas beaucoup de modèles. Il y a Mat Maneri, il y a Guillaume Roy, il y a quelques personnes qui ont vraiment ouvert la voie, mais il y en a très peu. Donc tout est à faire .

Maelle Desbrosses, photo Christophe Charpenel

- Pouvez-vous nous parler de Météore et de la rencontre avec la tubiste et tromboniste Fanny Méteier, avec qui vous êtes très liée ?

C’est un coup de foudre humain. J’avais vu une vidéo de Fanny Méteier sur YouTube. On s’est suivies sur les réseaux. On s’est croisées à Coutances en 2022-2023. En fait, on s’est retrouvées à passer la journée ensemble parce que ça a été vraiment un coup de foudre amical. Elle passait son prix de Master cette année-là et son prof de tuba lui avait proposé de jouer Sonance 4 de Michael Jarrell. C’est une pièce pour tuba alto et électronique, et elle m’a proposé de le faire avec elle. C’est comme ça qu’est né le duo.

Notre duo est né autour de la musique contemporaine. Ensuite, on a digressé parce qu’on a toutes les deux dévié de nos parcours classiques. Puis on y est revenues : on fait des allers-retours avec Fanny. On est un peu câblées pareil, on a le même parcours, les mêmes envies. C’est très facile de travailler avec elle.

- Quels sont vos projets à venir ?

Je vais sortir un autre disque l’année prochaine : Il est déjà enregistré, il est tout prêt, c’est le disque de mon trio Ignatus. C’est un gros travail sur la mémoire auditive et les « vers d’oreille ». Et puis, je serai dans le prochain projet de l’ONJ et dans la prochaine création de Samuel Achache

par Franpi Barriaux // Publié le 8 février 2026

[1Rappeur français, NDLR.

[2Un duo pop assez minimaliste avec Thomas Bonvalet et Chad Popple, NDLR.