Chronique

Matthieu Donarier

Coastline

Matthieu Donarier (ss), Sophia Domancich (p), Stéphane Kerecki (b), Simon Goubert (d)

Label / Distribution : Yolk Records

Matthieu Donarier, grand connaisseur de l’œuvre de Steve Lacy qui a joué un rôle important dans la construction de sa propre esthétique, lui consacre un disque sans jouer pourtant une seule de ses compositions. Préférant convoquer l’imaginaire du musicien en se situant à la frontière de son style (ou sur le littoral si on s’en tient au titre), il lui rend un hommage qui, tout respectueux soit-il, est avant tout personnel.

À partir de thèmes simples, parfois naïfs, construits sur des phrases répétées avec insistance qui sont la marque sophistiquée sans être cérébrale, dépouillée mais pas aride, du sopraniste et qui engagent ensuite à des improvisations complexes en dépit de la limpidité de leur exécution, le Français retrouve l’esprit de l’Américain dans une gymnastique envoûtante qui tient lieu de chorégraphie des sons.

Proposant à ce jour son disque le plus en phase avec l’histoire du jazz, Donarier a constitué un quartet dont les membres ont un lien fort avec Lacy. Ils investissent cette histoire par une approche contemporaine dans le même temps tonique et mesurée, parfaitement interprétée de surcroît. Chacun respectant l’équilibre des fonctions, une délimitation claire de l’espace induit une circulation évidente des idées et un contrôle de la dynamique.

En jouant le rôle de point d’équilibre, Stéphane Kerecki apporte bien sûr une stabilité à l’ensemble avec une vigueur qui sait ne pas déborder. Il se tient dans la complémentarité de Simon Goubert, orfèvre des peaux et des cymbales, qui, de son côté, propose un swing absorbé mais surtout sait trouver les moments clés où intervenir avec à-propos pour valoriser plus encore le discours général.

Portée par cette rythmique parfois fougueuse, et l’accompagnant tout autant, Sophia Domancich joue elle aussi la carte de la sobriété et, dans le choix des couleurs et des notes, ajoute de la lumière autant que de la respiration. Donarier, exclusivement au soprano comme il se doit, retrouve les inflexions de son maître, avec une pureté du son et une intériorité des intentions. Ne s’égarant pas dans des propos inutiles, la concentration de son approche et son intelligence altière entraînent l’auditeur, particulièrement sur les tempos ralentis, dans une forme de méditation que n’aurait à coup sûr pas reniée Steve Lacy lui-même. Immanquablement, et sans qu’on y prenne garde - mieux, en ayant baissé cette garde - on se retrouve captivé par Coastline. Captivé parce que ravi, ravi parce que captif de cet univers qui enchante.

par Nicolas Dourlhès // Publié le 23 novembre 2025
P.-S. :