Matthieu Donarier au sujet de Steve Lacy
Matthieu Donarier nous parle de Steve Lacy et du disque qu’il lui consacre.
Matthieu Donarier © Gérard Boisnel
Parmi les modèles qui s’imposent à un apprenti musicien, il y a ceux qui ont du sens parce qu’il est difficile de passer à côté, ne serait-ce que pour s’approprier l’histoire d’une musique ; ceux dont la perfection du style sert de repère afin de travailler le sien, sorte de maître-ouvrier spécialisé qui indique la voie à suivre. Et puis il y a les musiciens qui ont exprimé des choses différentes et profondes et qui touchent intimement sans qu’on sache clairement pourquoi. Si on use jusqu’à la corde l’écoute des premiers, on finit, un jour, par ne plus (trop) y revenir alors qu’à l’inverse, s’épanouit en soi le besoin de constamment creuser son rapport à ces personnalités de l’intime une fois devenu plus expérimenté. Pour le saxophoniste Matthieu Donarier, Steve Lacy est à ranger dans cette catégorie. Il signe un album hommage qui paraît chez Yolk.

- Matthieu Donarier
La vie est aussi faite des rencontres qui n’ont pas eu lieu. En l’occurrence, pour ce qui concerne le quartet de Matthieu Donarier qui rend aujourd’hui hommage à Steve Lacy, les musicien·nes (Sophia Domancich, Stéphane Kerecki, Simon Goubert) auront connu un lien fort avec le sopraniste (rencontre, apprentissage à ses côtés, fréquentation des musiciens partenaires, Jean-Jacques Avenel notamment) mais ne seront pas parvenus à mener à bien un projet en collaboration directe avec lui.
Ces rencontres inabouties sont finalement le ferment de ce disque qui n’est en rien une copie du style de Lacy ; plutôt le désir de retrouver la poésie de l’Américain sans vouloir le copier. « Dans les premiers temps, on ne cherchait pas à sonner à la Steve Lacy », déclare Matthieu Donarier. « Nous étions tous trop imprégnés de lui pour essayer de faire à la manière de ; ça n’aurait pas fonctionné. Nous avons utilisé des petits effets qui font sa signature et pour le reste, j’ai écrit ma propre musique ».
Rien n’est pourtant défini, aucune feuille de route trop claire, ce qui, d’ailleurs, confère aux pièces enregistrées toute leur spontanéité. Sophia Domancich et Simon Goubert en ont été particulièrement surpris lors de l’enregistrement qui s’est fait sans même le savoir. « On jouait, on n’était même pas sûr de faire un disque. On a commencé à travailler pendant la pandémie de Covid, dans le contexte dont on se souvient. C’est un moment où jouer de la musique ensemble était précieux, chaque note comptait. On a fait seulement deux ou trois prises de chaque morceau pour conserver la fraîcheur et la spontanéité de la musique et finalement le disque s’est dessiné ».

- Steve Lacy © Mario Borroni
Les compositions renvoient bien sûr à l’univers de Lacy mais sont avant tout des pièces de Donarier. « J’ai terminé de les écrire durant le confinement. Dans mon écriture, plutôt que de rendre un hommage au sens strict, j’ai préféré aller vers, tendre vers, me positionner face à l’œuvre de ce grand musicien ».
Une seule composition est signée de Lacy : « Coastline », qui ne figure pas sur le disque mais sera interprétée en concert. Là encore, cela a du sens. « Coastline, c’est le littoral », ajoute le Nantais d’origine. « J’ai un rapport fort à la mer et à la côte depuis que je suis enfant. Contempler l’océan depuis la plage, depuis sa bordure, c’est comme une invitation. On imagine cette fine bande de terre figée alors qu’elle change en permanence. Les mouvements météorologiques balayent cette bordure et la font évoluer. C’est d’une mobilité permanente ».
Le rapport au maître est comparable : on l’observe depuis son monde tout en acceptant cette mobilité permanente et cette puissance qui creuse sa propre esthétique, la dessine, l’use, et la redessine. « Il fallait que ce soit un hommage juste ». Plutôt que juste un hommage, pourrait-on ajouter pour parodier Jean-Luc Godard. « Je suis sensible à sa musique depuis que j’ai 19 ans. C’est un musicien immense qui joue sans ego ».
Tout chez lui est essentiel. Donarier replace dans son contexte la modernité de ce musicien aujourd’hui mis dans l’ombre d’autres musiciens à juste titre immenses. « Tout est là dès Reflections : Steve Lacy plays Thelonious Monk (paru chez New Jazz) : le son, le phrasé, l’attaque des notes et surtout la rectitude du jeu. On trouve un mélange de virtuosité et une lucidité dans l’interprétation. Le morceau « Skippy » par exemple, qui clôt le disque, est très dur à interpréter et pourtant il l’approche avec une vrai décontraction. Il faut prendre en compte qu’on est en 1958. Soit un an avant Giant Steps de Coltrane enregistré en 1959 ! Steve Lacy est un musicien imperturbable avec un vrai sens du temps et de la découpe rythmique. Il n’est pas rare de l’entendre jouer la grille et pourtant de jouer hors tempo. Ce qui procure une sensation de flottement. Il y a chez lui, un peu comme chez Bill Frisell, une pratique du rêve ».
Ce rapport à la liberté trouvera certainement son épanouissement en live. « Les morceaux sont, de fait, très maniables et l’énergie contenue sur le disque devrait exploser sur disque. La palette des possibles est très large. Nous ne pourrions être qu’au début de l’aventure ». Depuis le bord de la scène, au tour du public de contempler les tempêtes et les accalmies qui animeront le groupe. Nul doute que la figure tutélaire et inspirante de Steve Lacy observera cela avec bienveillance.

