Mens Alors ! contre vents et marées
Compte rendu de quelques jours passés à Mens.
Le festival Mens Alors ! revient une nouvelle fois, « contre vents puissants et marées hautes » selon l’éditorial, pour une 21e édition riche en découvertes et en surprises. Le village de Mens est niché au pied des montagnes de l’Obiou, face au mont Aiguille dans le Vercors voisin. C’est la troisième fois que je viens sur le festival et je suis de nouveau saisi par le somptueux décor de cette région. La météo chaude et ensoleillée de cette semaine d’août aura permis à toutes les configurations de se réaliser. Le désir des organisateurs, pour cette édition, est d’apporter dans ce monde étourdissant et effrayant de la joie, de la profondeur et de la belle folie.

- Robin Fincker, Janick Martin
Vison Visu, le duo de Robin Fincker (clarinette, saxophone ténor) et Janick Martin (accordéon) joue à Mixages. Les musiciens sont à l’abri sous le préau, le public sous les arbres et de grandes toiles tendues. Fincker et Martin se sont connus dans le quintet Finis Terrae de Vincent Courtois, une rencontre devenue un vison-visu, ancienne expression pour un face-à-face. Le répertoire de compositions est au croisement de la musique traditionnelle bretonne apportée par l’accordéoniste, et du jazz, terreau du saxophoniste. Ces deux-là se sont trouvés et possèdent l’art de raconter les histoires.
À la Halle du village, Matthieu Metzger (saxophone sopranino) et Armelle Dousset (accordéon) lancent le bal gratuit de la soirée. Rhizottome, ce duo de néo-trad joue des compositions influencées par des régions très différentes puisque les musicien·nes installé·es dans le Poitou s’inspirent de leurs résidences et voyages au Japon, Portugal, en Suède… pour donner un répertoire composé d’écriture et d’improvisation oscillant entre le concert et le bal. Les tournes irrésistibles entraînent les spectateurs alors que les enfants restent subjugués devant la petite scène. Petite perle lorsque Blessed Relief de Zappa est interprété façon bal, notamment par le saxophoniste sur un instrument de sa fabrication, sorte de sax électronique : le bidule/talkbox.

- Au concert de Carton Rouge
Le festival propose des lieux publics et privés. C’est dans le jardin Fanchon, face au mont Aiguille que Carton Rouge se produit. Émile Rameau (batterie) et Liam Szymonik (saxophone alto) se sont rencontrés environ cinq ans plus tôt au CNSM de Paris. Inspirés par la tradition d’un free jazz sans concession, ces jeunes musiciens sont liés par le répertoire et l’histoire du jazz, autant influencés par le bebop que par la musique contemporaine. Leur set est improvisé, son rauque, jeu rugueux et libre avec des croisements sur des lignes de standards qui apparaissent çà et là. On sent un travail en profondeur sur le son et les textures, une relation duo-duel, de silex à silex, qui fait des étincelles. Quelque chose d’imprévisible et solide toujours en mouvement, prêt à s’enflammer. Un Carton Rouge à suivre.
Église Saint-Baudille-et-Pipet à quelques kilomètres de Mens, Robinson Khoury ouvre la soirée dans l’édifice plein à craquer. La formation prévue étant annulée, le tromboniste se lance dans un concert en solo dont nous avons la primeur. En ouverture il joue Sarabande, délicate pièce de son projet Demi Lune inspirée de Bach, puis le répertoire s’élargit, puisant dans ses propres compositions et la musique traditionnelle libanaise et syrienne dont « Sibouni Ya Nasse », (le « Ne me quitte pas » syrien). Est-ce dû à l’acoustique, l’attention du public ? Ce moment fut d’une grande spiritualité, le tromboniste ayant choisi de souffler dans la seule coulisse de son instrument.

- Robinson Khoury, Thibault Cellier
Il terminera son set sur Kemet Song d’Abdullah Miniawy, rejoint en douceur par la contrebasse de Thibault Cellier puis par la chanteuse Alejandra Charry, émanation en duo du groupe ¡ Ya Voi !. Beauté du chant, délicatesse de l’archet de la contrebasse, la transition en biseau se fait en douceur, le tromboniste se retire, le duo nous emmène aux frontières de l’improvisation et des musiques traditionnelles colombiennes. Le saxophoniste Liam Szymonik entendu ce matin est invité sous la nef et le trio atteint un spirit-paroxysme. Trippant. Le concert se termine en quintet avec Robinson Khoury à la trompe et la batteuse Selma Namata Doyen du trio [Na] au bombo. Bel accueil du public pour une soirée inattendue.
Antoine Berland, dont nous avions découvert le projet Ouate Watt ! l’an passé, revient avec son clavicorde dans la formule Ouate ! en solo et chez l’habitant. Des rendez-vous sont pris chaque jour dans le village, une poignée d’auditeurs installés dans un salon ou une chambre assistent à un concert intimiste en intimité. Bijou de compositions minimalistes à contresens de l’agitation du monde, le claviériste propose un répertoire écrit spécialement pour l’instrument. Des verres d’eau et des pailles sont distribués, le délicat concert se prolonge avec le son cristallin des bulles sur celui du clavicorde. [1].
Le soir, je découvre La Soustraction des Fleurs, trio du violoniste Jean-François Vrod avec Frédéric Aurier (violon), Sylvain Lemêtre (percussions) et Samuel Mary (scénographie). Pour fêter ses 20 ans le trio a inventé une célébration douce, païenne, humaniste et joyeuse organisée en une suite de tableaux sonores et visuels, respectant la logique cérémonielle du rite. Un univers d’une indescriptible poésie ! Avec un instrumentarium hétéroclite, sets de pieds, de genoux, zarb, sanza basse, alto à pédale, modificateurs acoustiques de voix, bruiteurs divers, invraisemblable bric-à-brac d’objets au sol à portée de main et de pied. Cérémonial pollen, dernier projet de la formation, est un spectacle-concert à la dramaturgie rigoureuse et pourtant décalé, drôle, fin et surprenant. Passionnant.

- Antonin-Tri Hoang, Thibault Cellier, Sylvain Darrifourcq
Le projet Road Movies est inspiré de la pièce éponyme du compositeur minimaliste John Adams que le duo - Jeanne Bleuse (pianos) et Julian Boutin (violon alto) - interprète en ouverture. La pianiste, installée entre deux pianos en vis à vis, dont un Kawai EP608 - rareté des années 80 équipé de pédales d’effet - et le violoniste nous entraînent dans l’imaginaire voyageur du cinéma américain entre lenteur hallucinée et course trépidante. Viendront Mare Nostrum du violoniste Bastien Pelenc et un rappel avec Radio’s Move On The Road de Sylvaine Hélary, deux pièces commandées et écrites en 2024. Ce concert se déroule en matinée dans le bric-à-brac d’un atelier et la magie prend, véritable bijou de la musique de chambre d’aujourd’hui.
Au jardin Cheynel, caché au fond d’une étroite allée où Antonin Tri-Hoang (saxophone), Thibault Cellier (contrebasse) et Sylvain Darrifourcq (batterie) forment Fakebooks. Lors d’une résidence à Rouen, les trois musiciens ont rencontré des publics très différents (classe de jazz, Ehpad, personnes réfugié·es) pour créer un large répertoire de mélodies populaires, standards de jazz, chansons… La restitution déconstruite, fragmentée, transformée, quasi improvisée de ce patrimoine collectif est pourtant immédiatement reconnaissable. L’ensemble mixé in vivo est un second degré assumé par les trois compères qui s’observent, se défient mutuellement à l’affût de chaque saillie musicale. C’est drôle, talentueux, savant, truculent.

- La restitution de l’atelier des musiques traditionnelles colombiennes
Devant la salle des Sagnes, à l’heure de l’apéritif du soir, c’est la restitution de l’atelier de musiques traditionnelles colombiennes qu’une quinzaine de personnes a suivi cette semaine. Accompagnées par Alejandra Charry et Thibault Cellier du groupe ¡Ya Voy !, les stagiaires donnent un concert au soleil couchant dans un sympathique brouhaha familial.
Puis le trio Zamakan, composé d’Abdallah Abozekry (oud), Baptiste Ferrandis (guitare) et Baïju Batt (violon), joue une musique d’Orient et d’Asie dans une grande fluidité. Le répertoire Dans le ventre de la nuit est une matière soyeuse et inflammable, une route de délices et de vivacité malgré l’étouffante chaleur. Les trois virtuoses emmènent l’auditoire sur un tapis volant, merveilleux et rafraîchissant ! Puis la soirée s’échauffe pour de bon avec Sarab qui met une fois encore le feu dans un déluge de décibels.

