Mens Alors, une nécessaire allégresse

Revenir à Mens conjugue plaisir de vacances et découvertes : un programme éclectique avec un mix malin d’Amérique du Sud, de jazz aventureux, de Méditerranée et de poésie, avec une majorité de femmes parmi les artistes. La météo caniculaire qui sévissait dans cette région du Trièves n’a pas empêché les festivaliers (environ 5000) de se rendre aux concerts. Le village planté sur un somptueux plateau de montagne a préservé son authenticité et attire autant les aficionados que les spectateurs d’un soir (nous sommes à 50 km de Grenoble) et les familles avec de jeunes enfants, installées pour les vacances. C’est la recette joyeuse de Mens Alors !

Pour le lancement du festival, le groupe La Mòssa fait le plein dans le jardin de Mixages. C’est la première fois que le concert d’ouverture affiche complet avec environ cinq cents spectateur·ices. Les quatre chanteuses et percussionnistes puisent leur répertoire dans le terreau originel de l’Italie, la poésie de Federico García Lorca, des chants de colère de femmes. Avec Emmanuelle Ader, Sara Giommetti, Aude Marchand, Lilia Ruocco. C’est fort, coloré, engagé, vivant. Un succès.

Sakina Abdou

Le lendemain, Sakina Abdou joue à Bombyx, tiers-lieu partagé entre artistes et artisans. Il est 11 heures, il fait déjà chaud dans le grand espace. La saxophoniste, placée sur le grand cercle blanc qui fait office de scène, est quasiment entourée par le public avec ses deux saxophones alto et ténor à ses pieds, sans soutien sonore. Un moment envoûtant, solaire et sans concession durant lequel, après une longue introduction, elle va traverser les rangs du public, modifiant l’acoustique et l’écoute, participant ainsi à l’expérience in vivo. Un concert inspiré et profond dans l’esprit de son disque en solo Goodbye Ground.

Deux formations se produisent en extérieur.
Nit and Dogs [1], lauréat 2025 du dispositif Jazz Migration, est un quartet porté par Rose Dehors (trombone, flûte à bec, électronique). La musique est un patchwork de folk expérimentale à l’énergie rock dans lequel s’imbriquent des influences de Steve Reich, de noise, ambient, Björk, Saya Gray… Les compositions précises sont écrites par la tromboniste pour ses compagnon·nes, et les arrangements sonores élaborés en cellules sont aussi audacieux que précis. C’est facétieux, frais et réjouissant.

Knobil, paillettes et poésie. Pour la formation suivante la contrebassiste suisse présente le trio : « Knobil chez moi, ça veut dire la personne un peu bizarre ou la personne qui sent l’ail, et Knobil… c’est mon nom ! » Une entrée en matière inattendue pour un démarrage sur les chapeaux de roues, Louise Knobil chante en français des textes autobiographiques plein d’humour et de dérision déclamés à la première personne. Cela m’évoque parfois l’ironie de Boris Vian. Chloé Marsigny à la clarinette basse - remarquable colonne vertébrale - et le batteur Vincent Andreae constituent depuis 11 ans ce trio avec la contrebassiste.

Tu danses-tu public de Papanosh ?

Le soir à la halle, dans le centre de Mens, Papanosh donne un bal gratuit. C’est une aubaine car la pluie commence à tomber et les onze musicien·nes déchainent la foule compacte qui s’est réfugiée sous le grand préau. Le programme Tu danses-tu ? est bien nommé : la musique est irrésistible, l’ambiance est bon enfant et une atmosphère de liesse s’empare du lieu !

Sympathique barbu aux yeux bleus pétillants, Karsten Hochapfel ouvre la journée du lendemain au jardin Fanchon. C’est une particularité du festival que de proposer à des riverains d’accueillir des concerts chez eux : non seulement c’est agréable, mais cela permet aussi à la musique d’être diffusée d’une toute autre manière qu’en salle traditionnelle.
Le musicien est installé à l’ombre d’un érable et, dès l’introduction au violoncelle, l’apaisement s’installe. Hochapfel dégage une paix intérieure, sa musique délicate et ciselée ondoie, son instrument entre en vibration avec ce qui l’entoure. On en a la preuve lorsque le son d’un avion est instantanément intégré à l’accord qu’il était en train de jouer. La seconde partie du set est jouée sur une guitare portugaise dont la sonorité rappelle la mandoline. Les sons cristallins sont envoûtants, c’est à la fois sauvage et libre, voire proche d’une forme de transe.

Bruno Ducret quartet Invisibles dans le jardin des philosophes. Une formation improbable, trois trombones : Rose Dehors, Jules Regard, Paco Andréo et un violoncelle, quatre instruments de même tessiture. Insolite instrumentarium ou « tranche » d’orchestre symphonique ? Peu importe, Bruno Ducret propose sa vision des invisibles, ces personnages qui hantent nos sociétés sans qu’on les perçoive et nos émotions qui en découlent sans qu’on les saisisse. Le violoncelliste-compositeur fait tantôt sonner un orchestre avec les repères que chacun·e peut reconnaitre dans une fanfare, tantôt se lance dans une déconstruction dissonante où chaque instrumentiste semble s’écarter du fil conducteur. On saute du big band organisé au bruitisme déconstruit avec surprise et curiosité. Ducret utilise son instrument à sa façon, jouant comme un guitariste, un percussionniste ou en le préparant à l’aide de cuillères en bois dans les cordes pour le faire vibrer.

Clément Verceletto, artiste sonore, musicien et metteur en scène, est proposé à Bombyx. L’Engoulevent (le nom de l’instrument à soufflerie de cette pièce et d’un oiseau nocturne) est ici un méta-orgue contrôlé électroniquement dont les tuyaux ont été remplacés par des appeaux, des flûtes et des anches. L’installation est disposée au sol dans une scénographie tentaculaire.
Après une série dense de concerts, celui-ci me pose en douceur dans la langueur de cette musique répétitive. Cela me rappelle des propositions des années 60 lorsque le mouvement Fluxus cherchait à effacer la frontière entre l’art et la vie quotidienne, en faisant intervenir des actions simples et l’improvisation.

Adrien Chennebault © Christophe Charpenel

Le lendemain après-midi, c’est dans une des forêts du centre écologique Terre Vivante que nous découvrons Chamanes, le solo d’Adrien Chennebault. Une ode que le batteur dédie à ceux qui discutent aussi avec l’invisible. Le public, en partie composé d’enfants, s’installe à même le sol autour de la batterie à l’ombre des grands pins. Le son imperceptible d’une note tenue monte en se mêlant au vent et au craquement des branches. Progressivement, le batteur frotte à l’archet les cordes d’une guitare placée à l’horizontale devant lui, des gongs et cymbales résonnent, puis les peaux sont sollicitées. Bourdons, transe, silences, cris, tensions, relâchements. Sous les frondaisons, ce bouleversant rituel nous ouvre à l’inconnu.

Le Domaine des Hautes Glaces, distillerie de fameux whiskies à quelques kilomètres de Mens, offre une vue magnifique sur les montagne du Trièves. Installé dans une des granges, Grégory Dargent, oudiste, photographe et vidéaste, nous emmène dans une quête familiale algérienne époustouflante : Soleil d’hiver. Les images et la musiques projetées-jouées en direct par le musicien expriment un chaos émotionnel intense : guerre, exil, deuils, nostalgie se mélangent en délicatesse en une seule pièce. Son très beau livre photographique Soleil d’hiver vient d’être publié aux éditions Le Mulet.

Le festival est tenu par de sympathiques bénévoles et une remarquable petite équipe technique sur le pont toute la semaine.


Notes

[1] Avec Lou Ferrand voix et électronique, Raphaël Gauthier guitare, Paolo Rezze violoncelle, basse et guitare.