Il y a quelque chose d’émouvant bien entendu, mais aussi de terriblement familier à écouter ce piano joué avec un tel détachement, ce Steinway du Falmouth Art Center à la pointe sud de l’île britannique, plus au sud que Plymouth, en pleine Cornouailles. Plus près de Guernesey et Cherbourg que de Blackpool et Leeds. Émouvant, parce que celui qui joue de ce piano esseulé en bord de mer, au milieu des goélands dont on entend le chant détaché nous a quittés il y a quelques semaines. Mike Westbrook face à son piano pour son dernier enregistrement, cherchant comme il savait le faire le moindre atome précieux au milieu d’un blues délié et élégant. C’est tout le propos de The Piano In The Room And The Blues, titre à la fois infiniment descriptif et revendication d’un certain minimalisme. La musique n’y existe que pour elle-même. Et elle est suffisante.
En quatre suites, Mike Westbrook nous emmène au cœur de sa construction musicale, celle d’un chercheur insatiable du lien entre ce blues qui l’a percuté dans sa jeunesse et l’a construit absolument et d’une musique plus écrite, plus complexe, qui se nicherait dans les silences. C’est le sujet de « Carillon Blues », le morceau de choix de cet album qui tient son nom d’un carillon qui s’exprime au tout début de l’enregistrement, assumant un contexte, un espace et une certaine intimité. Westbrook déconstruit ce blues, comme à son habitude, comme ce que l’on a pu entendre sur The Piano & Me, mais ici le pianiste n’est pas que seul sur scène. Il est seul tout court sans public. Il divague avec bonheur, transformant ce blues en oratorios fugaces, mezzo-voce de fantômes.
Enregistré en 2006, The Piano In The Room And The Blues n’a rien d’un fond de tiroir. On pourrait imaginer une forme testamentaire. Un legs de minimalisme qui emmène le « Good Old Wagon » de Bessie Smith sur un terrain plus sinueux et plus heurté, plus silencieux aussi pour lui donner d’autres perspectives (« Empress Blues N°2 »). C’est surtout le plaisir d’entendre jouer Mike Westbrook tout entier dévoué à la musique, sans virtuosité vulgaire ou effets de manches pénibles. Sans même d’histoires à raconter, lui qui était un tel conteur. Juste un piano, un trait de côte sur la Manche et la musique, pour partir en douceur.

