Theo Jörgensmann, le génie allemand

Il y a des informations que l’on prend au détour d’une recherche et qui vous rendent malheureux et nostalgique pour le reste de la journée, et même davantage. À l’occasion d’une recherche en vue d’un article sur un tout autre sujet, les arcanes des internets se sont montrées formelles : le clarinettiste Theo Jörgensmann est décédé à la fin de l’année 2025 sans que nous l’ayons su, et comme il a toujours vécu et mené sa carrière. Discrètement. Musicien atypique très influencé par la musique contemporaine, Jörgensmann aura eu mille vies et une discographie brillante, marquée notamment par une trilogie avec le violoniste Albrecht Maurer avec l’art allemand comme thème et la dualité comme le contraste en toile de fond, comme pour en souligner toute la complexité.

Theo Jörgenmann est né en Allemagne en 1948, dans la proche banlieue d’Essen, et c’est d’abord aux sciences qu’il consacre sa vie, devenant brièvement chimiste avant de se tourner vers la clarinette, qu’il commence tardivement, à ses 18 ans. Instituteur spécialisé dans le handicap dans les années 70, il devient musicien professionnel en 1975, puis sort son premier album, In Time, en 1977 avec un double quartet, l’un de clarinettes (Clarinet Contrast) et l’autre plus classique (Theo Jörgenmann Quartet). Longtemps pensionnaire du label HatHut, c’est avec le Theo Jörgensmann Quartet, sans cesse remanié, qu’il enregistre l’une de ses pièces maîtresses, To Ornette Hybrid Identity en 2002 avec Christophe Dell au vibraphone, Klaus Kugel à la batterie et Christian Ramond à la contrebasse. Toujours à l’avant-garde depuis les années 80 et 90, notamment avec le Andrea Centazzo Mitteleuropa Orchestra (Enrico Rava, Frantz Koglmann, Carlos Zíngaro, Roberto Ottaviano…) ou avec le GrubenKlang Orchester (Frank Gratkowski, Georg Gräwe, Phil Minton…)

C’est en 2007 qu’il rencontre les frères Oleś avec qui il fera un bout de chemin, jusqu’à Trangression, paru en 2016 chez la Fundacja Słuchaj. C’est à cette même époque qu’il rencontre Albrecht Maurer. En 2011 sort Melencolia, le premier album d’un échange avec le violoniste, où l’équilibre des timbres est d’une importance cruciale et l’expression très chambriste. Le choix de la trilogie n’est pas neutre ; Maurer et Jörgensmann veulent explorer l’âme allemande à travers trois artistes marquants et incontournables : le peintre et graveur Albrecht Dürer, le poète romantique Novalis et le cinéaste Fritz Lang. Le résultat est une exploration fascinante et pleine de contrastes.

1515, ce n’est pas seulement Marignan : c’est l’année ou Albrecht Dürer, maître des perspectives et figure de la Renaissance allemande, grave sur cuivre l’une des œuvres les plus étrangement modernes du XVIe siècle : Melencolia I et son ange boudeur accompagné d’un chien famélique et de divers objets évoquant le temps, la géométrie, la justice, la mort et la science. Allégorie cryptique mais sujet d’étude depuis cinq siècles, c’est cette gravure que Theo Jörgensmann et Albrecht Maurer évoquent dans le premier disque de la trilogie, paru en 2011. « Part 6 », l’un des 10 mouvements de cette suite, évoque une forme d’équilibre des forces tendu, où la clarinette de Jörgensmann pousse dans ses retranchements un archet nerveux et rauque jusqu’à ce que naisse une forme de danse pastorale, quelque chose de plus léger dans une atmosphère contrastée et lourde où Maurer est passé à l’alto. Plus loin, sur la « Part 7 », ce sont les affres d’un combat qui s’annonce, quelque chose qui rappelle que cette période pour l’Allemagne marque une rupture, avec la Révolte des Rustauds sur fond de querelles religieuses quelques années avant le règne de Charles Quint. C’est cette époque lourde de contrastes et de dualités que le duo choisit d’incarner avec une force faite de fulgurances et de noirceurs, comme la gravure de Dürer.

S’il est une œuvre qui symbolise le Romantisme et la littérature allemande, c’est bien L’Hymne à la Nuit de Novalis, dont Schubert s’est emparé pour bien des lieder. Poète romantique par essence, les textes de Novalis, né Georg von Hardenberg sont des lettres vénéneuses et brillantes qui ont beaucoup inspiré au-delà de la plume. On se souvient notamment du magnifique Hymne à la Nuit du trio CKP. C’est dans une atmosphère tout aussi opiacée que Jörgensmann et Maurer échangent dans ce qui est leur face la plus contemporaine et la plus chambriste ; le duo va à l’essentiel : violon alto pour Albrecht Maurer, clarinette pour Theo Jörgensmann, et beaucoup de fluidité. « Dämmerungsschauer » est à cet image, avec la clarinette en poisson vif-argent qui s’ébat dans un étang de cordes à la raucité saumâtre. Il y a dans le jeu du duo une liberté folle qui oscille entre atonalité et jovialité mélodique avec un vrai sens du contraste. Une lumière dans la nuit. On perçoit chez Jörgensmann une attirance pour Novalis, quelque chose qui tient au rapport de ces textes avec la musique écrite occidentale. « Der kindheit traüme », sans doute le sommet de cet album est un jeu entre clarinette et alto aux timbres fusionnels qui avancent ensemble jusqu’à la rupture et les envolées soudaines de Jörgensmann, dont la densité impressionne. A ses côtés, comme à son habitude, Maurer s’accompagne à la voix, évoquant un chant semi-intérieur, sans parole ni lyrisme mais avec une intensité proche de la transe ou plutôt de l’illusion, s’accordant parfaitement au verbe ténébreux de Novalis et offrant l’une des plus belle projection de ce triptyque.

Metropolis restera donc comme le dernier disque des cinquante ans de carrière de Jörgenmann, et l’on reconnaît de suite son jeu simple et flamboyant s’envolant au gré des glissements de l’archet, cherchant les basses, jouant avec toute l’intensité boisée de son instrument. Ce dernier volet de la trilogie est sombre et simple, cherchant la mélodie sur un violon très voyageur (« Part 1) qui va chercher volontiers l’atonalité, mais n’a pas la noirceur de Melencolia. Il y beaucoup de contraste dans Metropolis, comme dans le film de Fritz Lang qui date de 1927 et se présente comme une réflexion sur la modernité et le totalitarisme, annonceurs de beaucoup de fractures en Allemagne. Sur la « Part 2 », le jeu entre clarinette et violon est étonnamment joueur, la voix de Maurer se rajoutant à la course zigzagante qui se charge peu à peu d’une étrangeté inquiète. Plus loin, avec la « Part 6 » est nonchalante comme le peuple des hauteurs du film, le violon évoluant dans les nues, quand la « Part 9 », aux profondeurs de la clarinette alto visite les bas-fonds. Cette dualité, pas si éloignée de celle de Melencolia de Dürer ni même de Hymen an die Nacht, est envisagée partout dans ce disque. Il n’est pas un « ciné-concert », dans le sens qu’il n’y a pas de linéarité comme Jeff Mills ou l’ARFI ont pu le faire et dure à peine un tiers du film. Il s’agit d’une évocation lumineuse et incarnée qui clôt une trilogie où l’âme allemande avait définitivement rendez-vous avec la lumière, comme il clôt presque une discographie anthume remarquable d’un musicien inoubliable.