Chronique

Thierry Zaboitzeff

Llibre Vermell (revisitat)

Thierry Zaboitzeff (voc, cello, elb, g, perc, kb, sample), Sandrine Rohrmoser (voc).

Label / Distribution : IMD ZabMusic / Inouïe

Si l’histoire musicale de Thierry Zaboitzeff est liée à celle du groupe Art Zoyd dont il fut pendant 25 ans l’une des têtes pensantes avec Gérard Hourbette, sa trajectoire a connu une inflexion durant les années 90, vers le développement d’un langage très personnel, au service de la musique, mais aussi du théâtre et de la danse. On a pu le comprendre avec son anthologie, 50 ans de musique(s), publiée à l’automne 2022, panorama dont nous disions qu’il synthétisait une aventure, une fresque humaine tout autant que musicale.

Chez ce multi-instrumentiste (et chanteur) se télescopent des influences multiples (rock, musique classique, minimaliste ou électronique) sur les fondations desquelles s’échafaude un univers unique, dont les paysages baignent aussi bien dans la pénombre que dans une lumière crue. En être humain conscient des réalités du monde, il peut endosser le rôle du lanceur d’alerte (cf. son disque Heat en 2024) et délivrer un message où se mêlent inquiétude et espoir.

Avec Llibre Vermell (revisitat), Thierry Zaboitzeff ouvre la porte d’une musique multiséculaire dont il entreprend la relecture avec ses propres codes. On connaissait – en particulier par les versions de Jordi Savall en 1978 et 2013 – ces cantiques composés par des anonymes, collectés par des moines à la fin du XIVe siècle avant d’être les rescapés d’un incendie du monastère de Montserrat (Catalogne) en 1811. Des chants écrits en catalan, occitan et latin, à la fois pieux et dansants, parce que les pèlerins ne devaient pas s’endormir lors des veillées. Ils renaissent ici à la faveur de concerts donnés en avril 2004 à la Schauspielhaus de Salzbourg, en duo avec la chanteuse autrichienne Sandrine Rohrmoser. Des enregistrements précieux remis au goût du jour par quelques discrètes retouches.

Voilà une formidable (re)prise en main d’un répertoire mystique autant que festif dont Thierry Zaboitzeff s’empare avec la force qu’on lui connaît. Dans le plus grand respect de la matière première, porté par la voix habitée de la chanteuse, il opère en peintre et redéfinit une œuvre qui semble étrangement devenue la sienne. Il y a, comme toujours chez lui, une pulsion profonde, un art de la syncope, de la narration haletante et de libération. Une intensité dont le secret réside dans l’engagement d’un musicien « total », à la croisée des « espaces inquiets » qu’il explore avec une passion intacte. Llibre Vermell est une invitation : chanter, danser, oublier pour un temps la dureté du monde et entrevoir son mystère dans la contemplation de l’infini. Eh bien, dansons maintenant !

par Denis Desassis // Publié le 25 janvier 2026
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