
Wadada Leo Smith, Jako Bro, Marcus Gilmore
Murasaki
Jakob Bro (g), Wadada Leo Smith (tp), Marcus Gilmore (d)
Label / Distribution : Loveland Music
Que se passe-t-il quand trois contemplatifs se rencontrent ? La question ne se pose pas longtemps à l’écoute de Murasaki, première collaboration du guitariste Jakob Bro avec le batteur Marcus Gilmore et le trompettiste Wadada Leo Smith (WLS). Pour le dernier, on sait que la topographie comme la toponymie sont de grands pourvoyeurs d’imaginaire ; dans « Sonic Mountain », la trompette vole comme un oiseau de proie au-dessus d’un paysage heurté et vallonné, sensible aux courants d’air chaud d’une guitare aride mais profonde, jouant sur l’infiniment petit pour s’insinuer dans le jeu impassible mais précis de Marcus Gilmore. On avait déjà entendu le batteur dans un rôle similaire aux côtés de Patricia Brennan, il est l’élément immuable d’un paysage toujours en mouvement ; l’arbre qui ploie sous la tempête ou la brise insistante de la trompette (« Heart Langage »).
On pourrait imaginer, avec ce trio, une esthétique éthérée, diaphane et monochrome, à l’image de ce qu’on peut entendre chez ECM. Mais Murasaki, qui veut dire violet en japonais, a des désirs plus vifs et tranchés. Sur « Heart Langage » encore, il y a entre Jakob Bro et WLS une urgence, presque une rupture telle qu’on l’entendait avec Orange Wave Electric. Une chaleur certaine qui se répercute à travers l’album. Une aura de confiance collective qui se traduit par quelques échappées belles de la trompette comme de la batterie (incroyable « Winnowing 1 & 2 ») quand Jakob Bro se contente de tracer des lignes de perspective, des climats qui donnent le ton global et teintent même le silence.
Avec « Yoyogi Park Dream », WLS se positionne dans un de ses rôles favoris, celui de narrateur. On se souvient de son récent album avec Amina Claudine Myers, qui parlait de Central Park ; Yoyogi est son équivalent tokyoïte : la grâce est la même, armée d’un paradoxe qui fait cohabiter la luxuriance et la sobriété dans un même mouvement très spirituel. La guitare de Bro travaillant le son comme un sculpteur de précision, chargeant la batterie de Gilmore de trouver du relief. L’atmosphère très onirique fait le reste, la guitare semblant dans une boucle obsessionnelle, une goutte d’irréel au centre d’un paysage sans limite. Murasaki est un disque magnifique qui va accompagner un mois de novembre où les pays scandinaves et d’Europe Centrale seront les hôtes privilégies d’une tournée européenne de WLS qui ne passera pas, encore une fois, par la France. L’occasion également de découvrir l’aventureux label de Copenhague Loveland Music.

