Scènes

We Insist ! Le festival audacieux

Compte rendu d’un festival placé sous le signe de l’excellence et de la convivialité.


Jim Black © Luciano Rossetti Phocus Agency

Maria Borghi est une personne épatante, elle communique une dose d’énergie positive tant aux musiciens présents qu’au public venu nombreux. Par sa curiosité insatiable, les deux journées qu’elle organise savamment méritent d’être citées en exemple. Les artistes qui collaborent avec son label We Insist ! restent fidèles à l’esprit développé par la fondation du même nom, à savoir privilégier la recherche, l’improvisation et l’expérimentation apparentées au jazz.

Jones Jones, Larry Ochs, Mark Dresser, Vladimir Tarasov © Luciano Rossetti Phocus Agency

Une complicité singulière a donné naissance à Jones Jones, le trio international formé en 2006 et composé de Larry Ochs, Mark Dresser et Vladimir Tarasov. Ces trois musiciens restent indissociables du Rova Saxophone Quartet pour le saxophoniste, des neuf années passées avec Anthony Braxton pour le contrebassiste et de l’appartenance au trio de Vyacheslav Ganelin pour le batteur. Ce dernier installe une ambiance sourde, quasi ésotérique sur ses toms tandis que l’archet joué sur la contrebasse se risque à des stridences effrontées. L’apparition progressive d’un jeu sensuel sur les cymbales va faire rejaillir les chants rayonnants du saxophone ténor puis d’un sopranino étincelant. L’instigateur futé qu’est Vladimir Tarasov fait montre d’une originalité constante sans perdre le fil rythmique, ses expériences développées dans les arts visuels, la danse et le théâtre se perpétuent dans chacune de ses interventions. Le final du concert donne l’occasion au trio d’atteindre des hauteurs, les musiciens deviennent une unique entité brûlante.

Indissociables, Giancarlo Nino Locatelli et Alberto Braida prennent le temps d’installer leur musique, leur univers commun se pérennise. Les décennies passées à improviser ensemble et à déjouer les pièges de l’accommodement ont soudé ces deux artistes ad vitam. La clarté du son à la clarinette contralto épouse les accords dynamiques mais toujours sagaces du piano. Les tensions sont vécues en commun et les climats s’intensifient dans un registre en clair-obscur qui n’est pas sans rappeler la prééminence du rêve portée par la musique du dix-neuvième siècle. La spontanéité et la créativité s’unissent avec délectation.

L’osmose entre le trio Blend 3 et Jim Black fait ressurgir une extrême intensité dramatique, par son pari osé Andrea Grossi a fasciné l’auditoire.

Le trio Jones Jones devient un quintet en s’associant avec le duo Locatelli -Braida. Les Italiens laissent décoller leurs collègues et inoculent une suavité latine qui trouvera en Mark Dresser leur complice, trait d’union indispensable entre deux canevas en construction. Le tom basse de Vladimir Tarasov va dessiner une estampe qui se superpose aux accords plaqués d’Alberto Braida alors que les clameurs ayleriennes de Larry Ochs épousent les sinuosités de la clarinette de Giancarlo Nino Locatelli. Le rappel final est marqué par la walking bass contagieuse de Mark Dresser, les improvisations ordonnancées ont magnifiquement atteint leur but.

Le lendemain, Giancarlo Nino Locatelli et Alberto Braida intègrent Pipeline, septet où la liberté s’unit à des combinaisons instrumentales fluctuantes. Tel un funambule, Gabrielle Mitelli apporte une bouffée d’air frais avec sa trompette, bien soutenu par le jeu polyrythmique de Cristiano Calcagnile en digne héritier de l’école free de la batterie. Le pivot central demeure le vétéran Sebi Tramontana, passé maître dans l’exposition des sonorités multi-phoniques au trombone. Les notes parsemées par le pianiste et le clarinettiste s’unissent à la virtuosité du violoncelliste Luca Tilli. Mais au-delà des séquences qui intègrent ingénieusement les idées véhiculées par les intervenants, c’est la contrebasse d’Andrea Grossi qui dessine les contours des improvisations : cela va se confirmer lors du concert qui va suivre.

Pipeline © Luciano Rossetti Phocus Agency

L’onde de choc provoquée par le trio Blend 3 d’Andrea Grossi invitant Jim Black restera dans les annales. Imaginez en 1957, le trio intimiste de Jimmy Giuffre avec Jim Hall et Ralph Pena décidant de se frotter à la frappe furibonde de Roy Haynes ! C’est exactement ce qui s’est produit de manière contemporaine ce soir avec un trio habituellement aérien qui, d’un seul coup, se retrouve emporté par des forces telluriques. Jim Black annonce la couleur en apportant une touche post-rock qui va pulvériser les harmonies. Michele Bonifati enchaîne des phrasés intenses qui se superposent à l’avalanche rythmique, les couleurs des premiers albums de Bill Frisell rejaillissent. Le déversement des notes acérées de Manuel Caliumi exerce un pouvoir d’attraction sur le public, Andrea Grossi passe aisément de la contrebasse à la basse électrique et dédie aux mouvements antifascistes sa composition « Dark Bloom », inspirée par l’échelle des sons d’Olivier Messiaen. L’osmose entre le trio Blend 3 et Jim Black fait ressurgir une extrême intensité dramatique, par son pari osé Andrea Grossi a fasciné l’auditoire.

Gabrielle Mitelli, Rob Mazurek © Luciano Rossetti Phocus Agency

Comment ne pas conclure cette édition festivalière sans se laisser aller à un voyage intergalactique parsemé de vrombissements, souffles conjugués, aurores boréales, séquences répétitives et pulsations électroniques ? Gabrielle Mitelli et Rob Mazurek ont parcouru des chemins empruntés naguère par Arthur Rimbaud, les moines tibétains et les caravanes de Touaregs. Avec les chuchotements de l’un et les grondements de l’autre, les rôles s’établissent et s’inversent en se parant d’une virtuosité vite délaissée au profit de matériaux compacts. Une parcelle de note davisienne est précipitée, aléatoire et chantante. Rob Mazurek officie en percussionniste chaman avant que les échos de Complete Communion soient détournés par les deux trompettes siamoises, l’esprit de Don Cherry revit.

En quittant les lieux, bercé par cette succession de concerts de grande qualité, me reviennent à l’esprit les images du court métrage documentaire de Gianni Amico Noi insistiamo dédié à Max Roach et à l’album, We Insist ! Freedom Now Suite, c’était il y a tout juste soixante ans.