Scènes

AccordéOjazz à Marseille

A l’heure où le Festival Jazz des 5 Continents annonce sa programmation 2017, retour sur une exposition aux Archives Départementales des Bouches-du-Rhône, de juillet à octobre 2016.


« AccordéOjazz », puisque tel était son nom, réunissait des pièces extraites des collections du Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (le fameux MUCEM), ou plus exactement de son Centre de Conservation et de Ressources (l’inestimable CRR, où sont conservés des trésors du quotidien). Forcément ethnologique, cette exposition bénéficiait du regard avisé et un brin amusé de Raphaël Imbert, le fameux saxophoniste provençal étant lui-même avide de sciences humaines.

On sait l’appétence du saxophoniste provençal pour les sciences sociales, en particulier l’anthropologie dont il débattait il y a quelques années avec Patrick Williams, auteur de « Une anthropologie du jazz ». L’un des panneaux proposant des écrits du musicien commissaire d’exposition, justement, faisait figure d’éditorial voire de programme de recherche, conjuguant les dimensions locale et globale des musiques qui swinguent avec un sens de l’humour bien à lui :

« DU BALETI AU RAP, UN CHANT DE DANSE ET DE LUTTE.

Alors, le jazz est partout ?
Il est souvent nulle part ! Car on s’en méfie, on le juge parfois obsolète ou incompréhensible.
Et après tout, moi-même je comprends que l’on puisse s’en méfier ! ça se danse ? ça se chante ? ça s’écoute ? ça se joue ?
Oui, mille fois oui !!!
Pour moi, le jazz, c’est « ce geste qui me permet de jouer avec qui je veux quand je veux », et, pourquoi pas, de « danser avec qui je veux quand je veux » ! C’est un art de vivre, un état d’esprit qui s’immisce partout, qui lutte en toute quiétude contre l’adversité, les conventions, les tyrannies de l’intellect et de la morale. Ce fut d’ailleurs ce chant de danse et de fête qui répondait intelligiblement et secrètement au racisme le plus abject et au totalitarisme ségrégationniste le plus outré. Né dans la douleur d’une des tragédies les plus terribles de l’humanité, l’esclavage, le jazz continue de revendiquer sa contestation et sa capacité à transgresser et à fêter la vie. Oui, vous le voyez à l’œuvre dans les clubs de jazz et les festivals, mais vous le voyez à l’œuvre aussi dans les anciens et joyeux balètis de nos campagnes, dans le swing de nos valses musettes, dans les œuvres savantes de nos esprits les plus avant-gardistes, dans le chant triste de nos deuils réguliers, dans l’esprit de lutte et de résistance de nos quartiers urbains souvent en colère. L’accordéon placardé au sommet d’un piano mécanique comme l’emblème d’un de nos groupes de rap les plus populaires et les plus militants sont autant de preuves de la réalité et de l’actualité de ce chant d’amour et de fierté."

Le propos est bien ici de montrer comment le jazz a pu prendre racine, dans la cité phocéenne principalement, mais aussi un peu partout dans l’Hexagone (le MUCEM succédant au Musée des Arts et Traditions Populaires). Entre autres objets exposés, l’extraordinaire « accordéojazz », qui donne son nom à l’événement (un accordéon couplé à une batterie, conçu dans l’entre-deux-guerres, à l’époque où la « musique classique afro-américaine » devenait musique de bal), ou bien encore la ceinture de bananes de Joséphine Baker, le comptoir du bar l’Atlantique (paradoxe ô combien marseillais que de faire de cet établissement l’un des foyers jazz dans une cité méditerranéenne), sans oublier les éditions originales de partitions comme celles de Charles Trénet, voire même les pochettes de 33 tours (dont une de IAM – qui nierait la science musicale de ce groupe de rap en matière de notes bleues ?).


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Et si l’on peut regretter que ces trésors, ainsi que les panneaux explicatifs de Raphaël Imbert, ne puissent être guère déplacés, transposés dans une éventuelle publication dont on se languit, on saura gré au personnel dévoué des Archives d’avoir accompli une mission de service public ET d’éducation populaire en donnant à un jeune public l’occasion de se saisir de ce patrimoine, le rendant vivant et accessible comme le révèle Anouck Le Floch dans le témoignage qui suit.

"On distribue à chaque enfant différents choix de supports dimensionnés à la taille réelle d’une pochette vinyle : ce sont des fonds de cartes de Marseille, du quartier 2ème - 3ème Arrondissement ou des Bouches-du-Rhône d’hier et d’aujourd’hui, extraites des Archives Départementales (…) L’atelier se déroule sur un fond musical où l’on a choisi des morceaux de jazz complémentaires à ceux découverts dans « l’atelier d’écoute musicale »
(…) L’imbrication du travail de labeur dans l’élaboration d’une nouvelle musique, la naissance d’un nouveau rythme, la récurrence du système questions/réponses, l’importance de l’improvisation, le lien avec la danse et la rencontre avec les musiques électroniques sont les différents points sur lesquels on insiste, en écho aux propos avancés par Raphael Imbert dans l’exposition. Chaque extrait musical est suivi d’échanges et de discussions avec le groupe (…)
Bien que l’exposition, du fait des pièces présentées, soit difficile à médiatiser, le propos sous-jacent contenait de nombreuses pistes pédagogiques que les enseignants ont repérées à travers les médiations (historiques, sociales, artistiques, etc.) dont une notion rarement rencontrée dans les institutions culturelles : le rôle déterminant des cultures populaires dans l’élaboration d’un art qui devient progressivement élitiste. Les enfants comme les adultes, à travers les différents ateliers, ont découvert un genre musical aux racines véritablement populaires. 
(…) Le jazz ne connait ni frontière ni prison ; au contraire, il cherche la rencontre même si elle provoque des étincelles. Les publics ont ressenti cette particularité à travers leur corps et avec eux, nous avons vécu des moments inoubliables, créateurs de force et de sens.
Nous avons eu le plaisir d’accueillir la saxophoniste de jazz Lola Stouthammer qui a montré une générosité exemplaire dans la conception et la conduite des ateliers. Un musicien n’est pas forcément un médiateur de son art ; Lola est une précieuse exception qui a su extraire les propos essentiels défendus par le commissaire d’exposition. Elle a su transcrire les propos du chercheur par des propositions en atelier qui ont rencontré immédiatement l’intérêt et l’enthousiasme des enfants. La majorité des enfants ayant participé aux ateliers viennent des quartiers populaires marseillais. Beaucoup n’ont jamais tenu d’instrument de musique dans leurs mains et nombreux étaient ceux qui ne connaissaient pas le groupe de rap I AM dont le disque d’or était présenté dans l’exposition. L’atelier proposé par Lola a permis à de nombreux enfants de révéler ce qui est enfoui en chacun de nous, le besoin d’exprimer autrement que par le verbe sentiments, émotions, courage et désespoir, tout ce qui nous pétrit et nous construit, et ce, collectivement, ce qui par les temps qui courent, semblent être de plus en plus précieux…. »

Au final plus d’un millier de minots se sont frottés aux notes bleues via une exposition accompagnée d’ateliers artistiques d’exception qui ont su rester fidèles à l’esprit et à la lettre de cette musique. On attend avec impatience la publication de l’ensemble, « pistes pédagogiques » comprises !