Chronique

Alexander Von Schlippenbach

Jazz Now !

Alexander Von Schlippenbach (p), Rudi Mahall (bcl), Antonio Borghini (b), Heinrich Köbberling (dms)

Label / Distribution : Intuition/DistArt

Dans son dessein d’offrir un large panorama sur l’univers musical de la scène européenne, European Jazz Legends, soutenu par la radio WDR3, a choisi un musicien central pour son quatrième volume, toujours enregistré dans le théâtre de Gütersloh, au cœur de l’Allemagne. Après Dieter Glawischnig ou encore Jasper Van’t Hof, c’est le pianiste Alexander Von Schlippenbach qui est à l’honneur, le premier Allemand de la série où l’on pourra également prochainement entendre Henri Texier. Fondateur du mythique Globe Unity (Bailey, Braxton, Kowald, Lovens…), le pianiste qui a joué avec Kenny Wheeler et Sam Rivers est le bâtisseur, avec sa compagne Aki Takase ou en solo, de nombreux disques autour de Thelonious Monk, qu’il révère. Ici, l’approche très déconstruite d’« Epistrophy », où la clarinette basse de Rudi Mahall - aperçu il y a peu aux côtés d’István Grencsó - semble dénicher des atomes du thème au creux d’un monceau de notes éparses, en est un parfait exemple.

A 77 ans, Schlippenbach est un acteur prépondérant de la liberté acquise par le vieux continent dans l’appropriation du jazz, non content d’être un redoutable technicien et un compositeur talentueux. Jazz Now ! est donc un mot d’ordre. Le jazz, il l’a toujours modelé à sa manière, rejetant avec force toutes les césures entre avant-gardisme et classicisme, et faisant fi de toutes les chapelles. En témoigne « The Bells of St. K. », l’un de ses morceaux où son jeu très percussif, monkien évidemment, pousse Mahall dans ses retranchements. Son intensité, s’amalgame à merveille à une base rythmique qu’il connaît bien : le batteur Heinrich Köbberling comme le contrebassiste italien de Die Hochstapler Antonio Borghini sont installés depuis longtemps à Berlin. Tout deux nourrissent la masse orchestrale sans se mettre en avant, pour mieux permettre à Mahall et au leader de s’affronter avec beaucoup de liberté… même si le batteur s’offre une échappée belle dans « Miss Ann ». « 12 Bars » d’Herbie Nichols, dont l’approche très contemporaine fera songer à la version de l’ICP Orchestra en son temps, est le marqueur de cette joute permanente.

Mais c’est Eric Dolphy qui est le fil rouge de ce concert fidèlement capté de bout en bout. Dans « Serene », le lyrisme de Mahall est le contrepoids du flegme du pianiste. Les reprises de Dolphy sont majoritaires, tel ce remarquable « Les » abordé avec virulence par le quartet. Le fruit sans doute d’un travail en commun dans So Long Eric !, le disque cosigné par Von Schlippenbach avec Aki Takase l’année passée, où l’on retrouve les quatre hommes au milieu de pléthore d’autres grands noms du jazz européen. Mais contrairement à l’album paru sur Intakt Records, le style est plus direct, plus urgent. Ce disque est un concentré de ce jeu permanent avec les standards qui caractérise le pianiste. ce concert est la fois un bon axe de découverte d’une carrière conséquente et une carte blanche à un grand musicien qui a atteint une forme de plénitude. C’est la raison d’être de cette collection dont cet enregistrement est à ce jour la meilleure captation.