Chronique

Andreas Schaerer

The Big Wig

Andreas Schaerer (voc, comp), Andreas Tschopp (tb), Matthias Wenger (as, ss, fl), Benedikt Reising (bs, bcl), Marco Müller (b), Christoph Steiner (dms, mrb) + Lucerne Festival Academy Orchestra

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

Il y a des disques qui explosent en bouche comme les meilleurs mets. On se dit que c’est trop, que les oreilles sont décidément plus grandes que le ventre. Mais on se prend, bien que rassasié, à remettre l’album sur la platine. The Big Wig, sorti chez ACT où l’on aime les orchestres touffus et démonstratifs, est de ceux-ci. Mais il faut compter sur le talent de narrateur et de compositeur d’Andreas Schaerer et de son Hildegard Lernt Fliegen (HLF) pour rendre tout ceci aussi digeste qu’une mousseline de fruit. Il nous en parlait lors d’une précédente interview, à l’occasion de la parution de Perpetual Delirium chez BMC. Il y revient dans notre nouvelle rencontre : le travail avec le Lucerne Festival Academy Orchestra (LFAO), fondé par Pierre Boulez, qui a occupé son année 2016 permet au chanteur, bruiteur, beatboxer et bateleur de creuser un peu plus son goût pour les arrangements luxueux mais fragiles.

On s’en convaincra dès l’ouverture, « Seven Oaks », déjà présent sur The Fundamental Rythms of Unpolished Brains, avec ce jeu très subtil entre les pupitres. Il n’étouffe ni sa voix ni ses partenaires de HLF, à commencer par le tromboniste Andreas Tschopp et les rugueux saxophonistes Benedikt Reising et Matthias Wenger. Tschopp gagne en liberté. Délesté de ses tâches de mise en couleur de l’univers si personnel de Schaerer, il ponctue et dialogue avec le maître de cérémonie tout en s’offrant le luxe de diriger les cuivres. L’instrument, si humain, est comme un second acteur. Les ailes d’Hildegard auraient pu se brûler au contact d’un cénacle de 60 membres habitués aux représentations classiques. Au pire, les fresques pétaradantes et joviales auraient pu se diluer. Mais « Don Clemenza » apparaît en fin d’album pour biffer rageusement tout procès en aseptisation : Schaerer joue toujours de la Human Trumpet avant de passer à la Human Beatbox, sauf que derrière lui, il y a un basson qui croise une harpe et un orchestre qui rugit et rigole, zébré par les danses faussement désordonnées de la basse de Marco Müller et les marimbas zappaïennes de Christoph Steiner.

La mutation principale est certainement celle-ci. La proximité avec Zappa se fait évidente, notamment sur les éclats sporadiques de « Zeusler » ou dans le beau récit de « If Two Colossus ». Ceci nous confirme que The Big Wig est absolument une œuvre de HLF. Même les quatre morceaux centraux, écrits pour le LFAO, conservent cet environnement si particulier. « The Big Wig  », pour les six percussionnistes de l’orchestre, est ainsi immédiatement assimilable tout en ouvrant grand les possibilités. L’âme enfantine d’Hildegard s’amuse avec son gigantesque jouet. On pourrait craindre la tendance à en mettre partout, ce qui est parfois fugacement le cas (« Preludium »), mais là encore l’espièglerie autorise tous les excès. Andreas Schaerer exulte manifestement. On peut le constater de visu puisqu’en surplus de l’enregistrement audio, le concert est consigné sur un DVD, une bonne habitude prise par le Suisse, qui est également homme d’image. Un disque jouissif et joyeux qui va contribuer à faire connaître davantage ce phénomène au grand public, sans jamais l’affadir. Un numéro d’équilibriste qu’il faut saluer.