Scènes

Catherine Delaunay, jusqu’au dernier souffle.

En cette année centenaire, les mémoires de la Grande Guerre fleurissent comme les coquelicots. Entre oraison martiale et souvenirs d’obus, il existe des chemins de traverse plus poétiques et moins convenus.


Photo © H. Collon

En cette année centenaire, les mémoires de la Grande Guerre fleurissent comme les coquelicots. Entre oraison martiale et souvenirs d’obus, il existe des chemins de traverse plus poétiques et moins convenus. Plus proches des hommes pris au piège de cette sale guerre, aussi. C’est cette voie qu’emprunte Catherine Delaunay avec Jusqu’au dernier souffle, créé après une semaine de résidence au théâtre Rive Gauche de Saint-Etienne-du-Rouvray, non loin de Rouen.

On s’en souvient : sur le magnifique Sois patient car le loup écrit par la clarinettiste autour des textes du poète Malcolm Lowry, planait l’ombre du grand-père terre-neuva disparu en mer durant la Seconde Guerre mondiale. S’il ne s’agit pas ici du même conflit, on retrouve dans le choix de ces lettres de Poilus lues par deux acteurs - l’un sur scène, Yann Karaquillo et, en voix off, Véronique Dumont - un écho très personnel : celui du manque, de l’absence, du drame intime qui se dissout dans l’horreur collective.

L’œuvre est introduite et ponctuée par des interludes par deux musiciens marqués par cette guerre, Claude Debussy le patriote resté à l’arrière pour raisons de santé, avec la Première phapsodie, et le conscrit autrichien Alban Berg avec ses Quatre pièces. Ces duos entre Catherine Delaunay et la remarquable pianiste Sandrine Le Grand donne le ton aux lettres qui les suivent, comme un cachet de la Poste qui fait foi.

Mais pour l’accompagner dans ce déchirant voyage dans le temps, Catherine Delaunay s’est aussi entourée d’un quintet sans batterie. Au centre d’un dispositif de timbres qui peut passer en un instant d’un registre très populaire à des constructions savantes inspirées de l’Ecole de Vienne, Guillaume Séguron est une fois de plus à la contrebasse. Avec lui, l’altiste Guillaume Roy et le guitariste Pierrick Hardy forment une belle communauté de cordes qui savent s’entremêler et sonder les tréfonds de l’émotion, notamment quand la lecture prend des allures chorales : les lettres se mélangent en créant un effet kaléidoscopique rappelant le destin collectif de leurs auteurs. Parallèlement, la présence sur scène d’instruments-jouets et d’une « machine de tranchée » mettent l’accent sur l’inventivité des soldats, qui surent aussi tromper le désespoir grâce à la musique (on pense au violoncelle de fortune de Maurice Maréchal).

Ici encore tout se mêle : la peur et l’amour fou, le désir et la boue. Dans ces mots lourds de sens, Séguron revient à ses Nouvelles réponses des archives. Certains solos ont la fureur des bombes quand les cordes claquent aussi fort que les mots, mais la contrebasse sait aussi jouer l’apaisement à l’archet, notamment lorsque le serpent de Christophe Morisset se manifeste sur la ligne de front. L’emploi de cet instrument baroque est la belle trouvaille de ce spectacle. Il apporte une patine hors du temps, à l’instar de ces Poilus qui s’évadent dans leur songes. Face à Jusqu’au dernier souffle, on ne plonge pas seulement dans la tranchée, mais aussi dans la mémoire universelle.


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Photo © Hélène Collon

par Franpi Barriaux // Publié le 17 novembre 2014
P.-S. :

À venir : photoreportage et vidéo-interview en musique de Catherine Delaunay, réalisée au D’Jazz Nevers Festival 2014.