Tribune

Confédération Helvétique du Jazz


On peut être un « petit » pays d’à peine plus de 8 millions d’habitants et peser lourd dans le paysage du jazz. La Suisse détient une place à part. Terre de festivals et d’accueil des artistes (notamment anglo-saxons), villes dotées de conservatoires renommés et de jumelages cruciaux, abondance de labels qui jouissent d’un mécénat public et privé conséquent, la Confédération Helvétique est un vivier de talents et de création important. Géographiquement aux portes de l’Europe Centrale, elle jouit dans le continent du jazz d’une centralité certaine : entourée de l’Allemagne, de la France, de l’Italie et de l’Autriche, elle agrège les avant-gardes et les traditions alentours sans exclusive. Il en résulte une identité forte qui nourrit une scène vigoureuse et en perpétuel renouvellement. Petit tour d’horizon sans volonté encyclopédique de la vivacité d’un État qui a inscrit l’apprentissage musical dans sa constitution.

Le jazz et la Suisse ont une histoire d’amour ancienne. On notera pour mémoire que dans les années 30, le saxophoniste Teddy Stauffer est l’un des premiers Suisses à présenter son jazz en dehors des frontières de la Confédération ; fugacement marié à la grande actrice hollywoodienne Hedy Lamarr [1], il a vite abandonné la baguette pour la limonade : à sa mort en 1991 il est tenancier d’une boîte de nuit à Acapulco. Mais la voie était ouverte pour l’expression contemporaine. La Suisse a surtout commencé à exporter des jazzmen & women après la Seconde Guerre Mondiale.

L’un des premiers fut le pianiste bâlois George Gruntz, qui a notamment travaillé aux Etats-Unis avec Dexter Gordon ou Don Cherry. Décédé en 2013, il a été pendant plus de vingt ans le directeur artistique du JazzFest de Berlin. Récemment, le label MPS Records a réédité un Live at The Quartier Latin Berlin de 1981 avec son Concert Jazz Band où émargent entre autres Ernst-Ludwig Petrowsky, Jasper Van’t Hof ou Peter Erskine… Rien que ça ! Né 6 ans plus tard, le batteur genevois Daniel Humair [2] est un autre précurseur. Ils illustrent les différentes sphères d’influence linguistique ; si Gruntz s’est imposé à Berlin, Humair a fait la majorité de sa carrière à Paris. Il y a bientôt 60 ans, il y croisait Eric Dolphy. Dans le même temps, il créait le trio HUM avec René Urtreger et Pierre Michelot. Le détail de ses collaborations pourrait faire l’objet d’un article à part. Le rythmicien (également pédagogue acclamé avec ses babyboomers et peintre de talent) est incontestablement l’un des grands artistes hors les murs de la Confédération.


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Daniel Humair © Michel Laborde

Une autre de ces figures est à tort souvent rangée dans la catégorie des jazzmen autrichiens. Matthias Rüegg a beau avoir été le chef d’orchestre et le créateur du Vienna Art Orchestra, il est zurichois. Dans la jeune génération alémanique, la compositrice et pianiste Luzia Von Wyl [3] s’en réclame ouvertement. Sa formation légendaire et luxueuse a accueilli bon nombre de musiciens européens. Bien entendu, elle a aussi compté en son sein des artistes helvètes par brassées. Parmi eux, on annotera les noms de Heiri Känzig ou Matthieu Michel, qu’on retrouvera quelques années plus tard aux côtés du français Jean-Christophe Cholet et non loin d’un compatriote, le Fribourgeois Marcel Papaux sur le label Altrisuoni ou ailleurs. Une indéniable école de l’élégance.

Le batteur Pierre Favre et la pianiste Irène Schweizer sont plus immédiatement reliés à la Suisse. Pas au point certes de Hans Hassler, l’accordéoniste qui mêle au jazz les traditions de sa région des Grisons. Pas davantage à celui de Hans Kennel, un trompettiste également spécialiste du cor des Alpes à qui l’ont doit un étonnant Mytha, paru il y a vingt ans, Non plus à celui du contrebassiste et pédagogue Jacques Siron, auteur du célèbre La partition intérieure - Jazz et Musique Improvisées [4], personnage central entre Suisse alémanique et romande… Favre et Schweizer animent tous deux un duo ancien et familier, qui représente toute l’excellence de la scène locale. En 2014 paraissait un Live in Zürich qui est un des rares témoignages enregistré de bientôt cinquante ans de collaboration. Icône de la musique improvisée européenne, Schweizer est également membre des Diaboliques en compagnie de Joëlle Léandre. Son jeu assez rugueux, très porté par la pulsation, a accompagné d’autres légendes du Free, de Peter Kowald à Andrew Cyrille en passant par son compatriote Urs Leimgruber.


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Mais son entente avec le coloriste Favre, acteur du mythique Chateauvallon 72 du Michel Portal Unit, reste la plus forte. Au-delà même de l’étourdissante discographie de Favre, où la musique contemporaine n’est jamais éloignée. Cette lignée est très vivace dans la Confédération. On peut y intégrer Sylvie Courvoisier, autre grande exilée helvétique aux États-Unis. Une famille qui s’intéresse tout autant au jazz qu’à la liberté absolue des sons : elle a fait de la Suisse, et plus particulièrement sa partie alémanique, une place forte de l’improvisation européenne. Une famille qui sait aussi perpétuer sa geste : Pierre Favre est depuis longtemps un pédagogue plébiscité qui a accueilli dans ses orchestres, parfois en grand format, bon nombre de musiciens de jazz et notamment des percussionnistes. Son récent disque avec son ensemble DrumSight en témoigne. La batterie est d’ailleurs, en Suisse, un instrument qui tient à cœur des formateurs. citera Norbert Pfammatter, référence de nombreux jeunes improvisateurs. Il est le père de Hans-Peter Pfammatter, un claviériste qui apparaît dans maints projets, notamment ceux de Manuel Mengis (Le Pot).

L’Américain Gerry Hemingway est également percussionniste et professeur. Installé de longue date à Lucerne, il est clairement l’inspirateur d’une partie de la jeune génération, de Christoph Erb à Samuel Blaser [5]. Il collabore par ailleurs avec des artistes suisses comme Michel Wintsch ou Daniel Studer. Hemingway n’est pas le premier étasunien à être connecté avec la Suisse : Irène Aebi, la compagne violoniste et chanteuse de Steve Lacy, est zurichoise. Quant à Sidney Bechet ou Miles Davis, ils restent à tout jamais liés aux festivals organisés au bord du Léman : Genève pour le premier, dans l’immédiate après-guerre, Montreux pour le second dont la statue trône encore sur le rivage, non loin de Stravinsky et de… Freddy Mercury.


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Miles Davis à Montreux © Franpi Barriaux

Rien à déclarer à la douane : l’exil est musical, et strictement musical.

Car les festivals ont un rôle intéressant dans l’essor culturel du pays. Certes, Montreux a changé depuis 1967. Zappa a cessé de mettre le feu au sens propre [6]. Bill Evans, Miles Davis et Nina Simone ont laissé place à la fille de cette dernière, Gogo Penguin et Lana Del Rey. On le constate, si le jazz est moins présent, il reste néanmoins un rendez-vous mythique à défaut d’être incontournable. On peut d’ailleurs revivre en vidéo, en ligne, de nombreux moment de ce glorieux passé.

Un peu plus loin sur le lac, et créé en 1983 seulement, le Cully Jazz Festival s’est taillé la part du lion au printemps. Ailleurs, dans le canton de Lucerne, au centre du pays, le Willisau Jazz Festival est une institution aoûtienne réputée dans le milieu du Free Jazz. Plus exigeante, la programmation du festival créé par le graphiste Nicklaus Troxler [7] en 1975 avec Chris McGregor ou Cecil Taylor à l’affiche. En 2016, Roscoe Mitchell et Ève Risser étaient présents. Si l’on ajoute à cela le Südtirol jazz festival et d’autres événement jazz et musique improvisée, le sentiment qu’on éprouve de l’autre côté des Alpes est que le pays vit une effervescence continue autour de nos musiques. De quoi abreuver les imaginaires et faire graver des disques.

Les labels sont également une structuration importante de la vigueur du pays. Deux d’entre eux, HatHut Records et Intakt Records peuvent même être raisonnablement considéré comme des joyaux européens anciens, au catalogue phénoménal. Nous nous étions intéressés au premier à l’occasion de son quarantième anniversaire. Le label de Werner Uehlinger vient d’être vendu à Outhere qui affirme vouloir perpétuer l’identité des pochettes à tranches oranges. Si la première préoccupation de HatHut a été de populariser le Free de l’autre côté de l’Atlantique, il a très vite offert des conditions luxueuses à de nombreux suisses. Parmi eux Pierre Favre, bien sûr, avec Portal (Arrivederci Le Chouartse), mais aussi la jeune génération avec Samuel Blaser, Manuel Mengis, Luzia Von Wyl, Colin Vallon et bientôt - on l’espère, voire on l’attend depuis des mois… - Christoph Erb.


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Lucas Niggli © Yann Bagot

Intakt Records a dix ans de moins que son aîné, ce qui ne l’empêche pas de donner le tournis avec ses quasi 300 parutions  ; « Small in budget, but immense in quality  » [8], leur devise dit tout ou presque du catalogue. Si là aussi une large part est consacrée aux improvisateurs internationaux, les nationaux ne sont pas en reste. Le label est fidèle à ceux qu’il accompagne, notamment Christoph Irniger, talentueux saxophoniste, et au-delà la scène zurichoise  : Stefan Aeby, Omri Ziegele, Sarah Buechi, Raffaele Bossard, Julian Sartorius, Tommy Meier ou encore Michael Jaeger. Intakt est également le label attitré du percussionniste Lucas Niggli qui est l’un des musiciens les plus intéressants de ces dernières années. On l’a notamment entendu avec Andreas Schaerer en duo.

D’autres maisons de disques sont historiquement moins installées, mais témoignent néanmoins d’une certaine effervescence :Prenons par exemple le sobrement intitulé Musiques Suisses qui concerne le jazz, la musique classique et traditionnelle. Il a publié récemment le jeune prodige du piano Yves Theiler, tout comme Heiri Känzig ou George Gruntz. Sa particularité tient à son appartenance à la chaîne de supermarché Migros qui s’implique donc directement dans le mécénat culturel. Imagine-t-on en France Auchan ou Carrefour en faire de même ? Dans un registre confidentiel, les labels QFTF, Unit Records ou Wide Ear Records sondent les franges les plus exigeantes de la musique expérimentale, improvisée et électronique [9]. On y retrouve régulièrement le violoniste Frantz Loriot, un Français installé depuis longtemps à Zürich, mais aussi Tobias Meier, Markus Lauterburg, Lucien Dubuis, Orioxy (le quartet de la harpiste Julie Campiche et de la chanteuse Yaël Miller, aujourd’hui dissout), Marie Kruttli ou encore Marco Von Orelli.


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Julie Campiche © Michel Laborde

Dans cette frange plus complexe, Veto Records, le label de Christoph Erb [10] fait office de vaisseau-amiral. Depuis 10 ans et le premier album d’un sextet fondateur [11], le label regroupe les confins d’un spectre musical qui ne tarit pas de surprises. On l’a vu récemment avec le trio ELK, ou plus anciennement avec les albums de Lila, de Vera Kappeler ou de SchnellerTollerMeier !, Erb aime les climats sombres, abstraits voire hostiles. Sa personnalité et sa connaissance du Free Jazz en font un passeur de talent. Il a su profiter de la position stratégique de la petite ville de Lucerne, opportunément jumelée à Chicago. Exchange est la collection-témoin des échanges culturels entre les cités, qui a permis à des musiciens suisses et chicagoans de se rencontrer. Le récent Urge Trio [12] en est l’exemple, tout comme le bien nommé The Luzern-Chicago Connection.

Lucerne est une ville très importante pour la musique ; à bien des aspects, elle fait figure de capitale musicale de la Confédération. Depuis 1938, existe le Lucerne Festival, créé autour de la musique écrite occidentale contemporaine. Dans cette cité dont le Conservatoire est un véritable vivier et où les professeurs ont pour nom (entre autres) Gerry Hemingway, Heiri Känzig, Susanne Abbuehl, Lauren Newton ou Matthias Spillman, on compte au moins deux grands orchestres : le Lucerne Jazz Orchestra d’abord avec de nombreux anciens pensionnaires du conservatoire et de la scène de Zurich, toute proche. Le Lucerne Festival Academy Orchestra ensuite, dans un registre contemporain. Créé en 2004 par Pierre Boulez, cet ensemble est l’exemple même de la porosité stylistique en vigueur en Suisse. C’est précisément l’institution que l’on retrouve avec Andreas Schaerer et son sextet Hildegard Lernt Fliegen sur The Big Wig. Une œuvre totalement lucernoise, pourrait-on dire. En un mot, libre.

Les six musiciens de Hildegard Lernt Fliegen (HLF) sont un symbole de la vigueur de ces musiques de l’autre côté du Léman. Bien conscients du phénomène en cours, nous avons consacré deux interviews [13] à Andreas Schaerer, personnalité charismatique et centrale de cette scène. Les disques et les concerts filmés nous le confirment, il ne faut pas négliger les autres membres du sextet qui sont tout autant des symboles d’une société ouverte et nécessairement multiculturelle  ; le tromboniste Andreas Tschopp notamment, qui avec frère Matthias Tschopp (saxophone baryton) [14] est un véritable produit de Lucerne. Benedikt Reising ou Christoph Steiner font également en dehors de HLF des carrières fort intéressantes qui créent de nouveaux réseaux, des liens qui font du petit pays alpin un tout très homogène.

Arrivé au terme de cet article, il convient de dire que ce tour d’horizon s’accompagne naturellement d’une playlist. Notons tout de même quatre noms de musiciens de moins de quarante ans que l’on doit considérer comme les têtes de pont d’une lame de fond géographique et générationnelle. Andreas Schaerer, Luzia Von Wyl, Samuel Blaser et Christoph Erb sont des noms que nous retrouverons à coup sûr dans les décennies à venir. Il y en a de nombreux autres, qui ont été déjà amplement cités ici. La Confédération Helvétique du Jazz a de beaux jours devant elle. Passer la frontière est donc tout à fait salvateur. Et rassurez-vous, rien à déclarer à la douane : l’exil est musical, et strictement musical. Le fisc n’aura pas un mot à dire. Votre banquier, en revanche, risque d’avoir des sueurs froides.

par Franpi Barriaux // Publié le 2 avril 2017

[1Également inventeuse de génie : on lui doit le principe du WIFI…

[2Il nous offrait il y a peu un entretien.

[3Elle nous a récemment accordé un entretien.

[4Préface de François Jeanneau, en collaboration avec Martial Solal, Jean-Louis Chautemps, JF Jenny-Clark (ed. Outre Mesure, 1992].

[5Avec Hemingway (et Benoît Delbecq), le tromboniste a enregistré Fourth Landscape.

[6En 1971, lors d’un concert des Mothers of Invention, un incendie accidentel ravagea le Casino. Deep Purple en a tiré une chanson au riff mondialement connu : « Smoke on The Water ».

[7Troxler a été rendu célèbre par ses incroyables affiches.

[8Petit en budget, mais immense en qualité.

[9Dans ce registre électronique, le trio Plaistow fait partie des inclassables.

[11Christoph Erb (ts, bcl), Achim Escher (as), Vincent Membrez (elec), Yves Reichmuth (g), Christian Weber (b), Julian Sartorius (dms).

[12Avec Keefe Jackson (bs, ts) et Tomeka Reid (cello) - il s’agit de leur second disque.

[13La première date de 2015.

[14Avec le pianiste Rainer Tempel, ils forment le trio Ersatzbrüder.