Entretien

Dré Pallemaerts

Il y a deux ans sortait un « Pan Harmonie » subtil et plein de fraîcheur qui enthousiasma le petit monde du jazz. En attendant le prochain, Dré Pallemamert revient sur son parcours et son disque.

On dit de lui qu’il est l’un des batteurs les plus musicaux. Dré Pallemaert, né à Anvers en 64, partage sa vie entre son pays natal et Paris, où il joue beaucoup et donne des cours. On l’a vu souvent derrière Joe Lovano, Philip Catherine, David El Malek, Bill Carrothers, Baptiste Trotignon et bien sûr les frères Belmondo. Il y a deux ans, il sortait « Pan Harmonie », disque subtil et plein de fraîcheur qui enthousiasma le petit monde du jazz. Le batteur qui a toujours rêvé d’être pianiste revient sur son parcours et son disque… en attendant le prochain.

  • Pan Harmonie est votre seul album en tant que leader. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Parce que je n’avais jamais bénéficié de conditions satisfaisantes pour enregistrer l’album que je voulais.

  • Vous aviez déjà pensé faire un album avant celui-ci ? Des choses étaient déjà écrites ?

Oui, j’avais déjà beaucoup de matériau. De la musique électronique aussi.

  • Pour Pan Harmonie, vous avez sélectionné d’anciennes compositions ou écrit spécialement pour le quartet ?

J’ai surtout composé dans l’idée de ce que je voulais pour ce disque. Mais c’est un processus qui a mûri longtemps. Les frères Belmondo avaient créé leur label et m’avaient proposé d’enregistrer pour eux. Alors, j’ai bien réfléchi. Le plus facile aurait été de former un quartet de jazz et de jouer des standards, mais je me suis dit qu’il fallait amener de la nouveauté, ne pas refaire ce qui avait déjà été fait depuis des années. Il fallait quelque chose de différent. Comme je travaille beaucoup au piano, pour travailler des harmonies et dégager des émotions, je me suis dit : « Pourquoi ne pas enregistrer ces ‘moods’ que je joue chaque matin ? ». C’est un peu cela que j’ai voulu mettre dans mon disque.

Dré Pallemaerts © Jos Knaepen/Vues sur scènes

  • C’était pensé sous forme d’arrangements ? Vouloir entendre un sax ici, un piano là ?

Pas vraiment. Moi, j’entends tout au piano, pas forcément l’orchestration. Ou alors, un orchestre symphonique ! Pour Pan Harmonie, j’avais envie de travailler avec des musiciens nouveaux ou avec qui il s’était créé une « alchimie ». Je les connaissais, mais séparément. Je voulais les rassembler. On s’est trouvé en studio sans jamais avoir répété.

  • Pour garder la spontanéité de la découverte ?

Oui, mais aussi parce que nous n’avions pas trouvé de temps… C’est moins poétique, mais c’est la réalité.

  • Vous avez décidé de jouer sans bassiste, pourquoi ?

« Le plus facile aurait été de former un quartet de jazz et de jouer des standards, mais je me suis dit qu’il fallait amener de la nouveauté, ne pas refaire ce qui avait déjà été fait. »

Choisir un bassiste, pour un batteur, c’est automatiquement s’imposer un son. Entre bassiste et batteur, une couleur se crée d’emblée. Il y a plein de bassistes que j’adore, mais je voulais créer une atmosphère différente pour chacun des morceaux. Et pour exprimer ce que j’avais en tête, il m’aurait fallu cinq ou six bassistes différents. Comme je le dis, un bassiste, c’est une couleur et une atmosphère spécifique. Si tu écoutes Elvin Jones avec Ron Carter, ou Tony Williams avec Ron Carter, tu as tout de suite une certaine couleur. Pour moi, l’histoire du jazz est souvent dominée par le son basse-batterie.

  • Vous vouliez mettre cela de côté ?

Je n’avais pas de budget pour avoir des bassistes différents ! Alors, j’ai décidé de ne pas en prendre du tout ! (rires)

  • Ce qui donne justement un style bien particulier à Pan Harmonie. C’est plus un album de « musicien » que de batteur, non ?

Oui, je n’avais pas envie de mettre la batterie en avant. Je préfère vraiment les atmosphères.

  • Quelle serait alors, pour vous, la formation idéale ? Un trio, un quintet… ?

Le piano solo. J’adore le piano. Si je pouvais, j’en ferais un disque solo.

  • Mais vous avez commencé la musique par la batterie, non ?

Oui, car mon grand père et mon oncle étaient batteurs - ils jouaient la musique américaine d’après-guerre, c’est-à-dire du swing et du jazz. J’ai grandi en écoutant Nat King Cole et Frank Sinatra. Mon frère, qui est plus âgé que moi, était organiste ; on jouait en famille. Ensuite, j’ai suivi des cours de batterie avec des gens que j’aimais bien, j’ai fait des workshops etc…

  • Il faut plus de temps aux « sidemen » pour être « reconnus » ? Même très connu, il a fallu du temps avant que vous obteniez un Django, par exemple. Le disque a été un déclic pour certains ?

Je ne sais pas. C’est possible. Depuis longtemps, j’ai l’impression d’être un peu en marge, exclu. Pas par les musiciens, mais plutôt par tout ce qui tourne autour. On met plus souvent en avant le saxophoniste ou le pianiste. Mais c’est un peu « normal », sans doute…

  • C’est pour cette raison que vous êtes parti aux Etats-Unis ?

Non, c’est parce que j’avais été invité par Jeff Hamilton afin d’étudier avec lui. Ce qui m’a permis de rencontrer Joe Lovano et de tourner avec lui. Quand tu es jeune à New York, c’est le paradis ! Tu t’imagines, à cette époque tous mes héros étaient encore vivants ! J’allais au Village Vanguard écouter Billy Higgins et Charlie Haden pendant une semaine, puis c’était Elvin Jones et sa Jazz Machine, ou Joe Henderson, ou Al Foster, Ron Carter… Fantastique !

  • Quand et comment vous êtes-vous installé en Europe ?

J’allais au Village Vanguard écouter Billy Higgins et Charlie Haden pendant une semaine, puis c’était Elvin Jones et sa Jazz Machine, ou Joe Henderson, ou Al Foster, Ron Carter…

Je suis d’abord revenu en Belgique parce que Philip Catherine m’a demandé de jouer dans son trio. Ça ne se refuse pas. Il faut dire aussi qu’il était difficile d’obtenir une « Green Card ». J’avais auditionné pour le Woody Herman Big Band, j’avais été choisi pour la tournée aux States et au Japon. C’était génial… je n’avais plus beaucoup d’argent. Mais je n’avais pas de Green Card non plus ! Et c’est à ce moment-là que Philip m’a appelé. J’ai joué avec lui et Hein Van de Geyn pendant près de trois ans. C’était fabuleux.

  • Pendant toute cette période, vous jouiez un jazz, disons, plus traditionnel. Comment avez-vous évolué par la suite ?

C’est venu naturellement. Tu évolues dans ton écoute. C’est la puissance de la musique qui m’intéresse plutôt qu’un style particulier. Elle a toujours été influencée par les gens avec qui je jouais. D’abord Jack Van Poll, puis Michel Herr, Joe Lovano, Bert Joris, Philip Catherine. Personnellement, j’ai du mal à définir la mienne.


JPEG - 128.8 ko
Dré Pallemaerts © Jos Knaepen / Vues Sur Scènes

  • Vous vous êtes aussi intéressé à l’électronique.

Vers sept ou huit ans, j’adorais déjà les magnétos cassettes ; j’en ai tout de suite voulu deux pour enregistrer avec l’un, ré-enregistrer avec l’autre et faire des montages. Ensuite, avec mon père, on a installé dans la cave un studio d’enregistrement. J’avais quatorze ans ! Quand tu écoutes un instrument « live » puis sur bande, c’est hallucinant ! Ça agit comme une photo ! C’est un moment de réalité qui est capté. Après, tu peux « entrer dedans » et essayer d’améliorer cette image, d’avoir ton point de vue. C’est pareil avec le son, tu essaies de sortir des couleurs, des atmosphères.

  • Vous avez tenté aussi des expériences électro en live, avec Octurn, notamment, où vous mélangiez drums, loops et électro…

Comme je le disais, en Belgique, à un moment, j’en ai eu marre de ne pas être vraiment reconnu, alors j’ai essayé autre chose. Je suis allé radicalement vers la musique électronique. Avant Octurn, d’ailleurs. J’ai donné des concerts en solo ou en duo. très peu de gens s’intéressaient à cette musique, à l’époque, mais il y avait de vrais « freaks ». C’était très « underground » et j’aimais ça.

  • C’est à ce moment-là aussi que vous êtes parti en France ?

Non, j’y allais déjà souvent. J’y avais déjà joué avec Philip Catherine. On me connaissait un peu. Puis j’ai donné beaucoup concerts avec le quartet de Bob Brookmeyer. C’est à ce moment-là qu’un programmateur, qui s’occupait aussi du club de jazz « La Villa » m’a repéré et m’a demandé de venir jouer avec Tom Harrell. Et j’ai rencontré Bill Carrothers. C’était en 96, je pense. Avec Nic Thys, nous assurions la section rythmique. Ensuite, à Paris, j’ai rencontré pas mal de monde.

  • Ce sont eux qui vous ont convaincu de faire Pan Harmonie. Vous comptez renouveler l’expérience ?

J’y travaille. Cette fois-ci, je vais sans doute utiliser un bassiste. Ça sera différent. Je ne sais pas encore si ce sera en quartet ou en trio. J’aimerais bien garder le piano et le Fender. Bill Carrothers et Jozef Dumoulin sont incroyables !

  • Vous êtes très sollicité par d’autres groupes et, en plus, vous donnez des cours. Vous trouvez le temps de penser, d’écrire, de composer pour votre disque ?

J’ai l’habitude. J’ai une pensée très « fragmentaire ». C’est pareil avec mes enfants. J’ai dix minutes pour jouer du piano, puis je dois faire autre chose. Après je joue de la batterie… Et il me reste toujours quelque chose en tête, que je travaille perpétuellement, que je fais évoluer. C’est ma méthode. Ce qui demande beaucoup de travail c’est le « business ». Défendre les musiciens avec qui tu veux jouer. Je veux être correct avec eux, les payer normalement, ça demande beaucoup de travail car il faut être exigeant avec les organisateurs.


JPEG - 118.7 ko
Dré Pallemaerts © Jos Knaepen/Vues sur scènes

  • Dans votre jeu, on sent de la sensibilité, de la douceur, de la musicalité. Comment définissez-vous cela ?

Je crois que c’est parce que je ne me sens pas batteur. Je fais de la batterie car je fais ça depuis tout petit. Mais quand je joue, j’ai envie d’entendre la musique. L’orchestre. Je veux jouer des « contre-mélodies ». C’est plus de l’orchestration que de l’accompagnement rythmique.

La musique est née du souffle.

  • C’est une évolution récente dans le jazz ?

Non, je pense qu’il y a des gens qui sont vraiment batteurs et qui l’affirment. Jeff Tain Watts est un vrai batteur, par exemple ; il accompagne à la batterie. Brian Blade, lui, orchestre. Comme Paul Motian : même s’il swingue, on a l’impression qu’il orchestre. On devine une section de trombones, un pianiste…

  • Un peu comme Jack DeJohnette, peut-être, avec cette façon ample et très musicale d’accompagner.

C’est un des premiers à avoir développé ce style, en effet. Il faut dire qu’au départ il est pianiste. Je suis très intéressé par l’évolution de la musique, la musique « horizontale », le temps qui passe. Le travail sur l’énergie. L’énergie est basée sur la tension. Ça m’intéresse beaucoup de trouver les équilibres de tensions. Pour moi, c’est très lié au yoga, à la respiration. La musique est née du souffle. L’expiration qui donne le son et l’inspiration qui capture le silence. C’est la base de tout mouvement, c’est la nourriture de toute ton énergie.

  • Grand amoureux du piano, vous composez beaucoup à partir de cet instrument, ou sur ordinateur ?

Surtout à partir du piano, mais j’utilise aussi l’ordinateur. La composition devient parfois très analytique, alors je donne ma composition à l’ordinateur qui improvise et propose. J’entends alors un son beaucoup plus développé que ce que je suis capable de produire au piano. Par exemple, le dernier morceau de Pan Harmonie, que j’ai joué en duo avec Mark Turner est basé sur un travail par ordinateur. En « real time ». La musique avait été générée de façon aléatoire : l’ordinateur nous donnait des accords sur lesquels nous improvisions. On a fait ça en une seul « take ». J’avais un peu expliqué le principe à Mark, juste avant, il adore ces expériences. C’était amusant, car l’ordinateur ne joue jamais deux fois de la même manière, ce qui nous empêche de refaire une prise similaire. Il faut que ce soit « là » à l’enregistrement.

  • Vous faites aussi des mixages pour d’autres musiciens. Est-ce que ceux-ci attendent beaucoup de vous ? Un son, des idées, une production bien spécifique ?

Oui. Mais c’est un « deal » entre eux et moi. Je ne suis pas un véritable « sound engineer ». Je ne travaille pas à l’heure, du moins pas en fonction d’un timing à respecter. Je m’investis dans chaque projet et il me faut du temps pour faire des essais, écouter, comprendre. Quand les musiciens viennent écouter, soit ils aiment et on finalise, soit il ne sont pas d’accord et ils vont ailleurs. Il n’y a pas d’ambiguïté. Je propose, mais je ne travaille pas sur véritable commande.

  • Quels sont les derniers musiciens pour qui vous ayez travaillé ?

François Théberge et Lee Konitz. C’est un très beau disque. J’ai travaillé aussi avec Amy Gamlen, un disque vraiment formidable (Cold Light).

  • Vous avez reçu le Django D’or en Belgique en 2008. Ça a changé quelque chose pour vous ?

Ça a surtout permis d’améliorer mon studio d’enregistrement. J’ai investi dans des machines « à lampes » faites à la main, en Angleterre. Des machines « vintage », pour retrouver le son des ’60 ou ’70, avec la technologie actuelle. Sinon, bien sûr, le Django fait plaisir. C’est une reconnaissance de mon travail. Mais il faudrait que derrière cela, en Belgique en tout cas, il y ait un véritable mouvement pour « promouvoir » et mettre en valeur les musiciens. Pas simplement par une récompense. Il faut une structure générale complète. Il y a plein de gens qui font des choses formidables ici, mais cela manque parfois de synergie, de connexions. En France, quand tu sors un disque, toute une « logistique » se met en route : médias, distributeurs, organisateurs… Ici, c’est encore un peu déstructuré, il me semble.

« Quand on sort un disque il n’y a pas vraiment de suivi et parfois, deux ans plus tard, parce que quelqu’un l’a entendu, tu es invité à un festival… Deux ans plus tard ! »

  • La France est bien plus grande que la Belgique. Il doit y avoir, proportionnellement, autant de jeunes musiciens qui rament pour s’en sortir, non ?

Oui, mais chez nous, tout le monde rame.

  • Il faut sortir de Belgique pour pouvoir être reconnu ?

Diederik Wissels l’a dit avant moi : depuis que je travaille en France, je me sens musicien. Avant c’était un hobby. En Belgique, tu acquiers l’expérience pour jouer, et c’est bien. En France, tu apprends en plus à tourner, tu apprends ton métier.

  • Vous ne pensez pas que la situation s’améliore, quand même ?

Peut-être. Il faudrait demander cela aux jeunes. À Jef Neve, par exemple…

  • L’exemple même du musicien suivi, bien conseillé, bien entouré… C’est cela qu’il faut ?

Tout à fait. Plein de gens, ici, mettent de l’énergie dans leur musique ; malheureusement, on n’arrive pas toujours à tout faire ensemble. Quand on sort un disque il n’y a pas vraiment de suivi et parfois, deux ans plus tard, parce que quelqu’un l’a entendu, tu es invité à un festival… Deux ans plus tard ! Alors que tu as presque oublié ce disque. En France, tu sors le disque, et une tournée suit. Logique.

  • Les maisons de disques font quand même des efforts, et il y a des associations comme Les Lundis d’Hortense, les Jazzlab Series qui sont très actifs…

Oui, bien sûr. Ce sont des gens formidables qui se battent. Mais ils sont parfois un peu seuls et ont peu de moyens. Ils ne sont pas toujours compris ou soutenus, par les médias etc… En Belgique, on aime bien les « clubs de billard », comme je dis - les petites choses.

  • Ce n’est pas ce qui fait aussi le charme et la personnalité de la Belgique ? L’esprit de débrouille qui permet de s’en sortir avec trois francs cinquante ?

Oui, et j’adore notre culture belge. Il y a beaucoup de talent ici. Ce que je trouve dommage, c’est qu’il y a plein de musiciens monstrueux qui méritent d’être plus connus, d’acquérir de l’expérience. Il n’y a pas de secret, il faut jouer beaucoup, tout le temps et partout.