Entretien

Ibrahim Maalouf

Né au Liban, de formation classique… peu classique, Ibrahim Maalouf publie son premier album après avoir joué les sidemen en jazz, pop ou world. Rencontre.

Il est le seul au monde à jouer cette trompette particulière, une trompette quart de ton inventée par son père. Né au Liban, il a une formation classique, peu classique. Après avoir joué dans des groupes tant jazz que pop ou world, Ibrahim Maalouf sort son premier album, (Diasporas), et est sur le point d’entamer une série de concerts en Europe sous son nom. Nous l’avons rencontré.


  • La première fois que je t’ai entendu, c’était sur l’album de Lhasa en 2003. Que s’est-il passé depuis ?

C’est amusant de commencer par ça, car c’est grâce à Lhasa que j’ai trouvé le son que je voulais donner à mon album. Car j’y travaillais déjà à l’époque. Sur l’album de Lhasa, il y avait un morceau (« Anywhere On This Road »), où elle me laissait une à deux minutes d’impro. Et quand on a refait ce morceau sur scène, j’ai senti que c’était ça que j’avais envie de faire. C’est ce langage-là que je voulais développer. Je me suis d’ailleurs beaucoup inspiré de ce thème pour réaliser mon album.

  • C’était déjà avec cette fameuse trompette « quart de ton » ? Dans d’autres formations, tu utilisais une autre trompette ?

Non, j’ai toujours joué avec celle-là. Partout. Même dans le classique. J’ai passé tous mes concours avec cette trompette. Je n’utilisais simplement pas le quatrième piston. C’est mon père qui l’a inventée il y a plus de quarante ans. C’est un piston supplémentaire qui permet de baisser d’un quart de ton. Cela permet de jouer tous les modes arabes et orientaux.

  • C’est pour cela qu’elle a été conçue. Mais ton parcours a pourtant été « classique » ?

J’ai commencé avec mon père à l’âge de 7 ans. Il m’a appris les bases classiques. Puis, vers 14 ou 15 ans, j’ai étudié avec Maurice André. Cela m’a donné la technique, la rigueur nécessaires à la musique classique. Ensuite, j’ai passé le concours du Conservatoire de Paris. Pourtant, mon objectif, à Paris, était de devenir architecte pour reconstruire le Liban où je suis né. C’était la vision que j’avais de ma vie à l’époque. Bref, j’ai été reçu au concours et je suis resté dans cette logique classique pendant quelques années. J’ai passé des concours internationaux, etc… Il se trouve que durant cette période, j’ai rencontré plusieurs personnes d’horizons différents, dont Vincent Segal qui m’a ouvert les yeux sur d’autres types de musiques.

  • Que tu connaissais moins, ou pas ?

Disons que je connaissais, mais je ne pensais pas avoir quelque chose à dire dans ces musiques. Et finalement, ça m’a permis de me rendre compte que, au contraire, là où tu te poses, tu as quelque chose à dire. Obligatoirement.


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IbraHim Maalouf © Arnaud Weil

  • Il faut savoir le dire. Ce n’est pas difficile ? On entend souvent les musiciens « classiques » déclarer qu’il est difficile pour eux de passer au jazz ou aux musiques improvisées ?

Oui, mais je ne me considère pas comme un musicien classique. Petit, je travaillais beaucoup d’oreille. Et je n’ai jamais fait de solfège par exemple.

  • Jamais ?

Non. Avec mon père, j’ai travaillé à l’oreille. On écoutait beaucoup de musique à la maison. J’ai eu l’oreille habituée très tôt aux quarts de ton, j’étais assez aiguisé à l’harmonie. Pourtant, au Conservatoire, il y avait des cours de solfège, mais j’ai toujours été exempté de tous les examens. Je n’ai donc jamais travaillé le solfège et j’ai toujours beaucoup improvisé.

  • Qu’est-ce que tu écoutais comme musique ?

De tout. De la musique orientale surtout. Puis du rock, du jazz, de l’électro, du hip-hop… Plein de choses commerciales aussi. Après ça à changé.

  • C’est-à-dire ?

Quand j’ai commencé à écouter d’autres choses que ce que tout le monde écoutait ou entendait à la radio, ça m’a ouvert les yeux et les oreilles. Je pense aussi que le fait de collaborer avec des musiciens et des chanteurs différents de la scène commerciale m’a beaucoup influencé. Ma première collaboration avec des groupes comme Dupain, par exemple, ou Amadou et Maryam, des groupes de musiques occitanes… et puis Lhasa, bien sûr. Évidemment, j’ai travaillé avec des gens comme Mathieu Chédid, Vincent Delerm, qui sont plus médiatisés. Mais ce qui m’a fait évoluer, ce sont aussi Angel Parra pour la musique sud-américaine. Ou Toufic Farroukh pour le jazz oriental.

  • Tu arrives à mélanger toutes ces influences, arabes, électro, jazz, pop ?

J’ai un langage qui m’est assez personnel. Quand je joue de la trompette, qui est un moyen de s’exprimer comme un autre, c’est ma personnalité qui transparaît. Je ne joue pas comme x ou y. Je n’essaie pas d’imiter le phrasé de tel ou tel trompettiste. J’ai ma façon à moi de m’exprimer. Même quand je passais des concours on me disait : « C’est bien, c’est génial, mais tu n’as pas le son qu’on veut ». Car dans le classique, il faut vraiment entrer dans une sonorité bien spécifique. C’est pour cela aussi que je me suis plus souvent retrouvé en soliste. Et j’essaie de jouer à ma façon. J’adopte la même attitude quand je joue avec des groupes de rock, de jazz, de latino, de musique russe ou de salsa. Ça me permet de m’intégrer tout en gardant l’essence de ce que j’ai envie de faire. Au risque de me planter. Parfois, ça prend, parfois pas. Par exemple, avec Vanessa Paradis. J’avais fait une séance pour son dernier album, mais ils n’ont rien gardé. C’était trop personnel. Tant pis, moi je veux garder mon authenticité.

  • Ce caractère, ce besoin d’affirmer ton authenticité te vient d’où ? Tu es né au Liban, tu y es resté longtemps ?

Très peu de temps. Le contexte était très fragile. Les gens voyageaient en se disant que cela allait s’arranger, qu’ils allaient rentrer dans un mois ou deux à la maison, que tout serait réglé. Mais la guerre a duré 17 ans. Mes parents sont restés à Paris et ne sont jamais vraiment rentrés au Liban. Mais ils ont gardé l’esprit. Ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas s’intégrer, mais parce qu’ils ont toujours gardé l’idée de rentrer bientôt chez eux. La France, ce n’est pas vraiment notre pays. Les Français nous ont hébergés, ils ont été gentils. Mais mes parents ne voulaient pas qu’on s’attache car leur objectif était de rentrer demain. On est donc restés proche de la culture et l’esprit arabes. Je ne me suis intégré que très récemment. Même au niveau de la langue : en français je manque de vocabulaire. Et c’est pareil lorsque je parle libanais. Le seul langage que je possède et qui me ressemble vraiment, c’est lorsque je joue de la trompette, qui n’est ni française, ni occidentale, ni arabe…

  • Tu es retourné au Liban depuis ?

Tous les ans. Même pendant le conflit, on y retournait. Il y avait toujours une période plus calme en été. On en profitait pour y aller. On y restait un mois, mais on restait bloqués parfois plus longtemps à cause des bombardements. Et puis on rentrait en bateau.

  • Diasporas, ton album, raconte un peu toutes ces histoires, cette façon d’être ballotté à droite et à gauche…

Mon album ne ressemble à rien si on veut. Ça ne ressemble pas à l’Orient ni à l’Occident. Ça ne ressemble pas à du jazz non plus. On m’a mis dans le rayon jazz, car c’est le seul qui m’acceptait.

  • C’est difficile, en effet de te situer, mais dans un sens, c’est ce que tu cherches ?

Je ne cherche rien, je veux simplement être authentique. C’est très dur aujourd’hui. On te demande de faire un truc très clair, sinon on ne te place pas dans le bon rayon, on ne te programme pas à la radio etc… Moi, j’avais envie d’un album qui me ressemble. Je l’ai fait en me disant que, s’il ne devait y en avoir qu’un seul, ce serait celui-là. J’ai mis quatre ans à le faire, je l’ai autoproduit. Il y a un an, pourtant, je n’y croyais pas. Je pensais l’offrir à des amis ou à ma famille et c’est tout. Après, j’ai eu de la chance, les gens ont aimé, des revues en ont parlé… Alors oui, en effet, ce disque englobe plein de choses. Toute mon éducation culturelle et musicale, ma façon de voir le monde…

  • Il y a plein de références musicales, jazz, trip hop, oriental… Mais aussi des sons urbains. Tu racontes tout un parcours.

Aujourd’hui, la mode est de sortir un album « concept ». Quelque chose de nouveau et d’inattendu. On m’avait proposé de produire un album parce que j’étais le seul à jouer de cet instrument unique au monde. On m’avait proposé une version orientale de Gotan Project. Je n’avais pas du tout envie de faire ça. Donc, je me suis retrouvé à nouveau seul. Je voulais faire ma musique, point. Donc, il n’y a pas eu de concept derrière. Je ne savais pas vraiment où je voulais aller. C’étaient des bribes de musique, des sons que j’entendais dans la rue. Puis je suis allé en studio avec des copains. On a enregistré avec de super musiciens. C’était bien, mais on trouvait la qualité de prise de son assez moyenne. Alors, je me suis dit qu’il fallait un bon mix. Du coup, le niveau s’est amélioré. Tout le monde m’a encouragé à le masteriser. Je suis allé à New York et j’y ai mis toutes mes économies.

  • Donc, au départ, ce n’était pas par besoin de faire un disque ?

C’est né par hasard. Depuis que je suis tout petit je compose, et finalement, tout ce qui était dans ma tête depuis des années s’est concrétisé lors de ces concerts avec Lhasa.

  • Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Vincent Segal travaillait sur son album et m’avait proposé de jouer sur quelques arrangements. Finalement, ce n’est pas Vincent qui l’a réalisé. Par contre, Lhasa m’a demandé de continuer à jouer avec elle. Elle est comme moi : une voyageuse… Elle prend ce qu’elle trouve, elle essaie des choses, elle en crée. C’est un langage qui me va. Je n’avais pas envie de faire une symphonie pour trompette, même si j’en ai les capacités, ou un album jazz où j’introduirais le quart de ton…

  • Justement, tu reprends « Night In Tunisia » de Dizzy, de manière très personnelle.

Oui, il y a deux morceaux particuliers dans cet album : « 1925 » et « Night In Tunisia ». Je les ai quand même intégrés à l’album car ils ont la même logique, le même esprit. Je voulais rendre hommage à Dizzy que j’adore. C’est un musicien qui est resté humble, souriant, accessible malgré le succès et l’argent. Et puis parce qu’il a révolutionné le monde de la trompette et du jazz en général. Par ailleurs « Night In Tunisia » m’a toujours intrigué. D’abord par le titre. Que s’est-il passé en Tunisie cette nuit-là ? Alors, je voulais explorer à ma façon ce qu’aurait pu être son inspiration à l’heure actuelle. J’ai repris le thème en essayant d’aller chercher ce qui était tribal, oriental, et de créer un autre truc, totalement différent. J’imaginais ce qu’il aurait pu entendre, ce qu’il aurait pu respirer actuellement…


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IbraHim Maalouf © Arnaud Weil

  • C’est pour cela aussi que tu ajoutes les bruits du monde moderne, les voitures, la foule… ?

Oui, et vers la fin, j’ajoute aussi quelques rythmes techno… mais sans la grosse caisse. Ce morceau est un peu un OVNI dans le l’album. L’autre est en « bonus », je voulais le séparer du reste, mais j’avais envie de raconter cette histoire-là aussi.

  • Il y a aussi des morceaux où tu n’interviens pas du tout.

Oui, une impro au oud et une autre au kanoun. Même si on me disait qu’elles n’avaient pas leur place dans cet album, elles étaient très importantes pour moi. Elles font partie de mon histoire. Quant aux sons et aux bruits, ils sont venus naturellement. Je compose beaucoup en marchant dans la rue, ou en prenant le métro. Ces bruits collent bien à ma réalité, à ma musique. Alors, pourquoi ne pas les intégrer au disque ?
L’intégration des sons de métro au début de l’album est venue naturellement aussi. J’écoutais mon Minidisc, et au moment où les portes du métro se sont fermées, la musique a commencé. J’ai gardé cette idée pour l’album en me disant que c’était assez logique. On entre dans un rêve, dans un voyage souterrain, et à la fin, on en ressort, l’histoire est finie. Pareil pour le morceau « Hashish », un thème plus aérien. L’idée m’est venue dans l’avion. C’était un mélange de musique que j’écoutais au casque lors de l’annonce au micro du steward. Tout ça est très instinctif. J’aime l’idée du moment.

  • Au travers de ces histoires, de ce vécu, tu dénonces aussi quelque chose ? La politique, la guerre, l’errance… ?

Oui, il y a de ça. Même si je ne mets pas de mots ou de noms. Je le fais en musique car je ne sais pas l’exprimer avec des mots. Il y a plein de choses à dire, mais c’est difficile à expliquer. Je ne me rends pas bien compte, finalement. C’est instinctif, ce sont des sentiments que j’ai en moi.

  • Ta musique est très personnelle, avec beaucoup d’influences arabes. Est-ce que tu te sens quand même inscrit dans un courant ? Je citerais Anouar Brahem, par exemple… ?

La musique d’Anouar Brahem est très écrite. C’est assez éloigné de moi. Je ne sais pas si je fais partie d’un courant. Si je donne des noms que personne ne connaît, on va dire que j’appartiens à un courant que personne ne connaît (rires). Si je cite des noms connus, on va me prendre pour un prétentieux.

  • On va dire que ta musique est ancrée dans le traditionnel.

Absolument. C’est ce qui nourrit ce que je fais. Au-delà de ça, il y a l’électro. Celui qui est dans l’album est celui qui me ressemble. Idem pour le jazz ou le trip hop. J’y ai mis tout ce que j’aime. C’est peut-être orgueilleux de ma part, mais cet album me ressemble, et ne ressemble donc à aucun autre.

  • C’est donc un « plus » de ne pas se retrouver catalogué dans un type de musique ?

On m’a toujours dit que c’était un handicap. Mais pour l’instant, je suis heureux de l’accueil. Peut-être qu’un jour je vais me manger les doigts en me disant : « Pourquoi je n’ai pas fait ce projet Gotan Oriental ? J’aurais plein de sous et je pourrais produire ce que je veux ! » (rires) Tant pis, je voulais être moi-même. On ne sait pas ce qui peut arriver demain. Je peux exploser dans une voiture piégée je ne sais où… Si je ne fais qu’un album, autant que ce soit celui-là.

  • Sur scène, ça se passe comment ? Tu joues avec le trio de ton disque ?

Sur scène, ce sera totalement différent. L’instrumentation n’est pas du tout la même. Le point commun avec l’album est peut-être le mysticisme, le spirituel. À d’autres moments, ce sera la fête.

  • Tu ne partiras pas de tes compos ?

Je jouerai peut-être un ou deux morceaux, c’est tout. Le reste sera nouveau. Il y aura un batteur, un percussionniste oriental, avec darbouka, zokra etc… Un percussionniste qui jouera du vibraphone et du kanoun. Avec Eric Löhrer à la basse électrique. On tournera en France et en Belgique. Et ailleurs aussi j’espère.