Scènes

Festival « Les Tritonales » - 3ème édition

Pour la troisième année le Triton a proposé son « festival des musiques progressives », centré sur les courants les plus pointus du genre.


« Tritonales 2005 » - Le triomphe des Belges !

Pour la troisième année consécutive, le Triton a proposé en ce mois de juin son « festival des musiques progressives », centré sur les courants les plus pointus de ce genre musical : rock de chambre, fusion canterburienne ou zeuhl magmaïenne, par opposition aux fresques symphonico-conceptuelles des Yes et autres Genesis.

La résidence magmaïenne - désormais rituelle - ne faisant plus partie intégrante du festival, l’édition 2005 aura été plus courte que les précédentes, mais avec dix soirées, dont deux doubles affiches, on reste dans la moyenne ; le festival a pourtant été écourté par la défection des Italiens de Deus Ex Machina (à ce propos, une bonne nouvelle : des mini-Tritonales d’automne sont d’ores et déjà annoncées, avec outre DEM, Daevid Allen et GongMaison, le projet Songs From The Beginning d’Alain Blesing et l’Alien Quintet de Christian Vander).

Au programme des festivités, l’habituel mélange de vétérans du genre et de jeunes formations : des musiciens déjà programmés lors des deux premières éditions, et des nouveaux venus au Triton, comme les Belges de Présent et d’Aka Moon, les Israëliens d’Ahvak ou les Français de Yang et Setna. Et un panorama de styles finalement assez large, avec un résultat musical globalement de haute tenue.

Comme l’indique le titre de cet article, ce sont les trois groupes belges qui auront tenu le haut du pavé en proposant des prestations remarquables d’originalité, de force et de maîtrise.


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Aka Moon + Magic Malik © H. Collon

Aka Moon, trio mené par le saxophoniste et compositeur Fabrizio Cassol, compte la section rythmique la plus extraordinaire qu’il soit donné d’entendre actuellement : Michel Hatzigeorgiou et Stéphane Galland se jouent des polyrythmies avec une classe insolente et une complicité ludique, tandis que leur collègue déroule un chapelet ininterrompu de notes qui captive l’auditeur d’un bout à l’autre des deux très longs sets, dont le second verra le trio renforcé par un fidèle complice, le flûtiste Magic Malik.

Déjà à l’affiche l’an dernier, Univers Zéro nous est revenu avec un set débarrassé de ses longueurs (les interludes à base d’échantillonnage), l’ajout bienvenu de l’excellent « Présage » (sur l’album Uzed, 1984), et une interprétation plus libérée des partitions, avec mention spéciale au phénoménal pianiste (et pitre de service) Peter Vandenberghe, qui aura proposé sur « Xenantaya » un solo rappellant fortement ceux de Mike Ratledge à l’âge d’or de Soft Machine.

Orchestrant les événements derrière sa batterie avec une maîtrise sans faille, Daniel Denis a opté pour une esthétique musicale épurée, centrée sur l’idée d’un rock de chambre à forte dominante acoustique (basson, violon, clarinette et piano), qui parvient toutefois à éviter les pièges de l’académisme grâce à la richesse et aux développements imprévisibles de compositions comme « Dense », « Toujours plus à l’Est » ou « Méandres », issu du dernier opus en date d’UZ, Implosion, et certainement la plus réussie de son œuvre récente.

Avec Présent, on reste dans la même famille musicale, puisque ce groupe fut le prolongement, sous l’égide de son ex-guitariste et co-fondateur Roger Trigaux, d’Univers Zéro (Daniel Denis en fut longtemps le batteur) ; le concert débutera d’ailleurs par un « remake » de « Jack The Ripper » (issu de l’album Hérésie de 1979). La formation actuelle, propulsée par une section rythmique 100% américaine (avec le grand Dave Kerman à la batterie), adjoint au quatuor guitare-piano-basse-batterie un saxophoniste et un violoncelliste, mais bizarrement, aucun morceau du seul album enregistré par celle formule élargie, High Infidelity (2002), n’aura été joué. Lui seront préférés deux extraits du précédent opus, N°6, une composition inédite du claviériste Pierre Chevalier, le très ’prog’ « A Last Drop », sans oublier bien sûr l’incontournable « Promenade au Fond d’un Canal », dont l’intitulé résume bien les atmosphères de prédilection de Roger Trigaux.

Ce dernier, que des problèmes de santé empêchent désormais de tenir un rôle instrumental significatif au sein du groupe (il a délégué la guitare à son fils, Réginald), s’est recentré sur l’écriture et la direction, et force est de constater qu’il mène son orchestre de main de maître. Virtuosité à tous les étages, énergie décoiffante : Présent, c’est indéniable, connaît actuellement un second âge d’or. On se réjouira par ailleurs que Trigaux ait cantonné pour l’essentiel ses - dispensables - velléités vocales au morceau de rappel, « Contre ». Majoritairement instrumental, le reste du répertoire a montré Présent sous son meilleur jour, avec un équilibre optimal entre rigueur et liberté(s) individuelle(s).


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Pip Pyle © H. Collon

Du côté des reformations, on glissera sur celle d’Hatfield and the North, dont la contre-performance s’explique sans doute en partie par l’état de santé de Pip Pyle, mal remis d’une lourde opération du dos, et secondé pour l’occasion par un autre batteur, Mark Fletcher. Les flottements rythmiques s’ajoutant à un manque évident de préparation, le concert flirtera trop souvent avec l’amateurisme et les grands moments (à la mesure des sommets atteints par Hatfield à la grande époque) seront hélas très rares. L’utilisation par Alex Maguire d’un vrai Fender Rhodes et de samples (très convaincants au demeurant) d’orgue saturé n’aura pas suffi, faute d’une réelle empathie avec l’essence de l’art « hatfieldien », à faire oublier le grand Dave Stewart. Le choix des thèmes les plus jazz des anciens albums et l’inclusion de nombreuses chansons relevant du répertoire solo de Richard Sinclair finiront de convaincre que, plus qu’une reformation, il s’agit d’une « réunion » au sens jazz du terme, chaque participant se contentant d’être lui-même plutôt que de chercher à renouer avec un passé musical commun, avec le risque (hélas avéré) de ne plus se retrouver sur la même longueur d’ondes.


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Didier Thibault © H. Collon



En réactivant Moving Gelatine Plates, le bassiste Didier Thibault a su contourner le problème en ne faisant appel à aucun des autres protagonistes originels du groupe. Seul un tiers du concert est consacré aux anciens morceaux (issus des deux albums sortis en 1970-71 et de celui de Moving, 1980), le restant étant consacré aux avant-goûts d’un futur opus auquel le guitariste Maxime Goetz semble avoir largment contribué. L’effectif a été élargi à un septette comprenant violon, violoncelle et claviers, et les nouveaux arrangements dépoussièrent le répertoir sans effacer totalement son ancrage dans une époque antédiluvienne. Pourtant, jouée avec précision et conviction, cette musique largement instrumentale, très orchestrée et structurée, avec une mise en scène habile des interventions de chacun, conserve un charme indiscutable qui dépasse la pure nostalgie.


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E. Dean/S. Goubert © H. Collon

En choisissant d’officier sur un terrain résolument jazz, Soft Bounds se préserve des périls liés au manque de répétitions. Emmené par les ex-Soft Machine Hugh Hopper (basse) et Elton Dean (sax), en compagnie des Français Sophia Domancich (piano) et Simon Goubert (batterie), le quatuor laisse à l’improvisation la part du lion au sein de thèmes souvent minimalistes. Cela suffit pourtant à faire du concert une belle réussite, car chaque protagoniste développe un discours personnel (grâce aussi à une originalité de son(s) : saxello, basse électrique, utilisation du Fender Rhodes sur certains morceaux), qualité que l’on retrouve dans des compositions comme « Le Retour d’Emmanuel Philibert » (Goubert), porté par une énergie décoiffante.


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Hugh Hopper © H. Collon

Les nostalgiques de Soft Machine ont été comblés par le long rappel, version intégrale de « Slightly All The Time », avec Jean-Michel Couchet au second saxophone, fidèle dans l’esprit comme la forme à l’interprétation d’origine (sur le mythique Third), à une exception près : le solo de piano, époustouflant d’intelligence musicale, délivré par Sophia Domancich dans « Backwards », qui confirme s’il en était encore besoin, quelle formidable musicienne elle est.


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Sophia Domancich © H. Collon

On ne quitte pas tout à fait la scène de Canterbury avec le guitariste Patrice Meyer qui, après avoir officié à maintes reprises comme sideman sur la scène du Triton, se voyait enfin offrir une soirée en vedette. Soirée qu’il choisit de diviser en deux moitiés contrastées.

La première, acoustique, nous présente en fait le Didier Malherbe Trio, mené par celui-ci en parallèle de Hadouk Trio et dont les inclinations « world » auront permis à Meyer de montrer une facette jusque-là méconnue de son talent. Alternant guitares acoustiques à six et douze cordes, il évoquera plus d’une fois John McLaughlin, auquel il sera d’ailleurs rendu hommage avec une reprise de « Lotus Feet ».


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Didier Malherbe © H. Collon

Les percussions de Philippe Foch et le doudouk de Didier Malherbe complètent ce paysage sonore propice au voyage intérieur. Du coup, le passage à l’électrique, lors du second set, donnera l’impression d’un retour sur terre assez brutal. Au côté de Jean-Baptiste Cortot et Rémy Chaudagne, Meyer opte alors pour une optique très jazz-fusion, avec un mélange de compositions originales et de reprises (Police, Billy Cobham) qui mettent en valeur son incroyable vélocité, qui s’appuie sur une technique de jeu très personnelle. Fluide et expressif, son jeu est un constant enchantement, au point même que l’on se dit qu’il gagnerait à s’émanciper de ces sentiers un peu trop balisés. Le talent est considérable, l’ambition artistique pas tout à fait à la hauteur.


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Patrice Meyer © H. Collon

Terminons ce tour d’horizon par les jeunes formations progressives que sont Ahvak, Yang, Setna et Zaar. La première, venue spécialement d’Israël, se situe dans le courant Rock In Opposition : musique touffue, complexe et sans concessions, cultivant - d’une façon un peu trop systématique - la dissonance et autres poils à gratter sonores. Ce défaut de jeunesse est compensé par un propos riche, original, et délivré avec une grande assurance (l’utilisation des échantillonnages est brillamment maîtrisée). Les quatre longues compositions de son album éponyme, complétées par deux autres issues de sa première démo, se distinguent par un goût prononcé pour le coq-à-l’âne, qui rend difficile pour l’auditeur non préparé l’absorption d’une telle quantité d’informations, l’absence de séquences vraiment mélodieuses n’arrangeant rien à l’affaire. Reste une prestation irréprochable qui aura comblé les attentes des connaisseurs.

Setna affiche lui aussi une belle assurance, s’autorisant notamment à jouer dans une obscurité quasi totale ; mais si sa prestation musicale peut être qualifiée de réussite, on reste un peu réservé quant à ses prétentions à l’originalité et à la modernité. Tout au plus peut-on estimer que le recours exclusif à une instrumentation typique des années 70, et en particulier de Magma (deux Fender Rhodes de part et d’autre de la scène, l’un d’eux surmonté d’un authentique Minimoog), relève d’une certaine intemporalité ; mais les références restent évidentes, en dépit du plaisir considérable que l’on peut prendre à se retrouver sur un tel terrain musical. En outre, l’occasion donnée à chaque instrumentiste d’étaler sa virtuosité peut sembler galvaudée, à l’instar de ce très long solo de Moog au brio incontestable mais accompagné de façon trop répétitive. On n’en a pas moins été séduit par certains thèmes et ambiances, la volonté de créer une continuité musicale à l’échelle d’un concert, et l’intégration du chant sur un pied d’égalité avec les autres instruments. On attend avec beaucoup de curiosité, mais beaucoup d’exigence aussi, la suite des aventures de Setna, à commencer par un premier (double ?) CD attendu pour la fin de l’année.

Dans ce qui restera comme la double affiche la plus improbable de l’histoire du festival, Zaar partageait la soirée du 10 juin avec le Cahen-Seffer Septet. Les ex-duettistes de Zao, accompagnés d’un quatuor à cordes, proposent un jazz plutôt tranquille, mais traversé de dissonances bartokiennes, sans que l’on puisse vraiment relier leur musique à l’école progressive. Hormis ce relatif hors-sujet, on saluera tout de même le dynamisme du percussionniste Charly Doll.

Quant à Zaar, il réunit deux piliers du défunt Sotos (quintette bordelais présent à l’affiche des deux premières Tritonales), les frères Yan (guitare) et Michael Hazera (batterie), rejoints par deux transfuges du groupe de ’cosmotrad’ Familha Artùs. Le nouveau quatuor creuse globalement le même sillon musical que son prédécesseur, violon et violoncelle ayant cédé leur place à la vielle à roue, agrémentée de nombreux effets. Principale nouveauté : quelques séquences plus acoustiques, avec guitare classique et contrebasse. Les compositions de Yan Hazera continuent de mêler tissus rythmiques denses et dynamiques et larges ouvertures vers l’improvisation. Le résultat est le plus souvent passionnant, même si l’on ressent une impression diffuse de manque, sans pouvoir dire si elle tient à une déficience inhérente au groupe ou au besoin pour l’auditeur de se « déshabituer » de la configuration instrumentale plus étoffée de Sotos. Affaire à suivre donc…


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F. l’Epée/Yang © H. Collon

Enfin, Yang est la dernière aventure en date du guitariste Frédéric L’Epée, dans la lignée de l’excellent Philharmonie mais avec une orientation plus rock, exprimée au travers de compositions efficaces et condensées (même si certaines tutoient tout de même les dix minutes). Si le remplacement récent du guitariste rythmique et du bassiste ne s’est pas trop fait ressentir (la mise en place de l’ensemble reste toutefois perfectible), l’impression d’une musique un peu monochrome finit par s’installer sur la longueur et deviendrait sans doute problématique au-delà d’un set de cinquante minutes.

Quoi qu’il en soit, les entrelacs guitaristiques et les acrobaties rythmiques de Yang ont apporté une couleur originale, teintée de réminiscences crimsoniennes, sans réel équivalent dans le reste du festival. Ce pluralisme ne saurait être une mauvaise chose car le risque existe bel et bien, pour un tel festival, de s’enfermer dans une vision restrictive des musiques progressives, ce qui serait désolant dans un courant musical plus éclectique que beaucoup d’autres.