Portrait

Label BeCoq : Full Metal Caquette

BeCoq, label à crête


En à peine trois ans et dix-huit albums, le coq de combat qui orne les tranches de BeCoq s’est imposé comme un incontournable des musiques de marge. Toutes les marges, et c’est bien là sa spécificité. De la Noise au Métal en passant par le Free. Même chaque étiquette qui voudra bien se créer pour l’occasion… Toutes ensemble, parfois même, comme pour mieux les exclure totalement. Une conduite qui, de loin, semble conférer à l’animal une démarche sinueuse, quand elle est en réalité d’une singulière rectitude. C’est bien connu : si l’on veut faire avancer un gallinacé, il ne faut surtout pas tracer de ligne droite.

Dans la masse des disques qu’une rédaction reçoit, il y a parfois, avant l’ouverture du blister, un choix purement esthétique lié à l’objet. Lorsque le nom des musiciens ne suscite que de lointains murmures, c’est parfois la pochette qui incite à mettre en priorité le disque dans la platine. Quand en 2013, les deux premières références sont parues, la tentation était immense d’écouter d’abord la planche digne d’un cabinet de curiosités qui ornait Durio Zibethinus, le duo issu du Tricollectif avec Quentin Biardeau et Valentin Ceccaldi. Mais il y avait cet autre disque, Matière Fœtale, dont le nom évoquait quelque groupe de Punk Garage dans la banlieue de Beauvais à la fin des années 80 mais dont le dessin au fusain de Julie Faure-Brac interpellait réellement.


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Un adulte-fœtus dans un œuf translucide… Il n’en fallait pas plus pour se dire qu’un label de premier plan était peut être à deux doigts d’éclore, avec le quartet Eliogabal. Les morceaux permettent de découvrir un univers foutraque où se croisent, sur les chemins escarpés de la musique improvisée, des éclats sporadiques du Métal dans la guitare de Paul Ménard et la batterie de Pierre Pasquis et les déflagrations du saxophone de Maël Bougeard. Dans l’orchestre, on trouve Thomas Coquelet [1], qui a donné avec son frère son nom au label qui n’a pas peur des jeux de mots. Le bassiste réapparaîtra dans le second album d’Eliogabal, Mo, où s’ajoute la saxophoniste nordiste Sakina Abdou, membre de Vazytouille. La basse est lourde, pesante, torride. Elle oscille entre les abattis lancinants d’une musique électrique et l’agilité goguenarde du jazz. Même s’il est musicien, Thomas Coquelet n’a pas fondé BeCoq pour qu’il tourne autour de la musique qu’il fait, mais plutôt autour de celle qu’il aime. Au coup de cœur. C’est pour cela que, bien que présent dans trois albums [2], il reste assez discret.

A ce titre, BeCoq peut s’apparenter à un label de rock alternatif, collectif et un peu clandestin, qui n’est jamais là où on l’attend. Le site de la maison-mère est un BandCamp, et si beaucoup de labels à l’identité forte sont incarnés par une figure charismatique, BeCoq préfère se ranger derrière les plumes de son Combattant du Nord [3] dont les disques sont les fiers coqueleux. Car le pays ch’ti a son importance dans l’histoire du label. Basé à Lille, Thomas Coquelet gravite non loin du bouillonnement de la Malterie qui se plaît déjà depuis longtemps à mélanger toute une gamme d’arômes musicaux. En témoigne l’étrange Wing in Ground Effect, bruitiste à souhait mais d’une rare douceur, enregistré sur la scène de ce lieu multi-artistique indispensable. Il en est de même pour Louis Minus XVI, quartet nordiste où l’on retrouve Maxime Petit à la basse et dont l’esthétique semble épouser parfaitement la direction du volatile, jusque dans ce clip magnifique qui rend hommage au soin particulier apporté au graphisme.

Le soin apporté au contenant tout autant qu’au contenu, c’est un réflexe d’amoureux du disque. BeCoq, à l’instar de nombreux collectifs hexagonaux comme les Vibrants Défricheurs, a fait de l’interdisciplinarité une raison d’être. C’est dans le récent Soli, tiré à 180 exemplaires, qu’elle trouve sa plénitude. « Coffret » de trois disques présentés comme un livre, où chaque disque sort de tirettes derrière les sérigraphies de l’atelier Cagibi à Lille, l’objet est une sorte de fantasme de collectionneur ; à l’intérieur, trois solos intenses, bruitistes. Celui de Maxime Petit, Love Fucks Love est d’une incroyable sécheresse. Enregistré à Winterswijk aux Pays-Bas, c’est le plus éloigné du fief nordiste. Le solo de Vielle à roue de Yann Gourdon (Liège) et le travail de spatialisation de Jean-Luc Guionnet à la Malterie (Plugged Inclinatinations) restent peu éloignés de la capitale des Flandres.


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Soli, audiofanzine unique

Pour autant, le Combattant du Nord n’a rien de régionaliste. Les Auvergnats de Drifting Box Celebration, membres par ailleurs de Musique en Friche [4] ont été accueillis pour Noeud-Col, où le violoncelle d’Alexandre Peronny structure l’écriture turbulente et très aventureuse du batteur Sylvain Marty. Plutôt qu’un critère géographique sans grand intérêt, BeCoq s’appuie sur la mutualisation nécessaire avec les collectifs régionaux solides qui font pareillement feu de tout bois. C’est à Orléans, où l’on est habitué à entendre des voix, que le chant du coq a résonné au point du jour. La collaboration entre BeCoq et le Tricollectif est devenu un axe robuste dès le début, et ne s’est jamais démenti. On peut même dire, avec le recul, que leur essor est concomitant. Pourtant habitués à ne pas mettre leurs œufs dans le même panier, la bande du Tricollectif a fait paraître quatre disques sur BeCoq.

Le dernier paru, In Love With, est unanimement salué. Mais d’autres albums comme [La poesía es un arma cargada de futuro->3471616] de Walabix avaient depuis longtemps scellé une amitié durable. Citizen Jazz a récemment proposé un important focus sur Sylvain Darrifourcq où un autre album, tout aussi remarquable, était honoré : indéniablement, Shapin’ with MilesDavisQuintet ! marque un tournant dans l’approche de BeCoq et sa confiance dans la liberté absolue de ses choix.


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In Love With © Michel Laborde

Sans doute dans une poignée d’années, on reconnaîtra l’importance de ce disque, en dépassant la pochade de son titre qui sert surtout à détourner les oreilles et les yeux des ronchons. Il faudra à cet instant se souvenir que le disque est sorti chez BeCoq et qu’il a permis au label de synthétiser toutes les influences qu’il avait engrangées, jusqu’au plus expérimentales et aux plus libertaires. Il n’y a certes pas le métal contondant de Hippie Diktat, mais un travail sur le son, sur l’atmosphère ultrasensible qui nous conduit aux franges du silence, avec ce caractère obsessionnel que l’on reconnaît également au cœur du Noeud-Col. L’album de Darrifourcq prend place dans un coffret de cinq galettes qui contient tout le ruban ADN du coq. Le Free hurleur de Cactus Truck et les mouvements imperceptibles du quartet de clarinettes WATT pourraient paraître aux antipodes, mais BeCoq parvient à les inscrire dans une même logique : celle d’une musique qui gratte, qui cherche, qui picore. Et qui vole dans les plumes, la crête droite et l’ergot fier.

par Franpi Barriaux // Publié le 1er mai 2016

[1Voir son interview.

[2On le retrouve également sur Meurs ! En compagnie notamment de Matthieu Lebrun.

[3Une race de coq de combat, populaire dans le nord de la France et en Belgique.

[4Collectif situé à Clermont-Ferrand.