Scènes

Le Drôle de Drame de Jean-Jacques Birgé

Choisir la liberté demande une discipline de fer. Une attention de chaque instant. Depuis près de quarante ans, Jean-Jacques Birgé s’y astreint avec l’empathie de ceux qui aiment les rencontres.


Choisir la liberté demande une discipline de fer. Une attention de chaque instant. Depuis près de quarante ans, Jean-Jacques Birgé (collaborateur occasionnel de Citizen Jazz) s’y astreint avec l’empathie de ceux qui aiment les rencontres. Fondateur de la maison de disque GRRR en 1975 puis, un an plus tard, de l’orchestre Un Drame Musical Instantané avec Francis Gorgé et le regretté trompettiste Bernard Vitet, à qui il a rendu un bel hommage à l’occasion de sa récente disparition (un concert à sa mémoire sera proposé le 16 septembre 2013 à La Java, à Paris, avec bon nombre de ses amis musiciens), il est l’animateur d’un univers singulier qui a su faire du multimédia un biotope permettant toutes les expériences et toutes les découvertes passionnées.

Des lapins nabaztag mis en scène dans un opéra merveilleux jusqu’aux applications pour smartphone, en passant par l’imprévisible Machiavel, chaque environnement est pour lui l’occasion de nouvelles créations. Elles ont toutes en commun de raconter des histoires et d’entretenir un rapport particulier à l’image ; réminiscence d’un cinéma que Jean-Jacques Birgé a étudié à l’IDHEC (devenu la FEMIS), pour lequel il travaille régulièrement, et grâce auquel il a remporté de nombreux prix, dont un Prix du Jury au Festival de Locarno pour Sarajevo : A Street Under Siege en 1994 [1]. Le cinéma a également été au cœur d’Un Drame Musical Instantané (DMI) qui a mis en musique bon nombre de films, quelques années avant la mode renaissante des ciné-concerts. On pense notamment à Fantômas, mais aussi à Dino Buzzati et Le K. La musique de film est construite comme véritable outil de narration. Ce n’est pas un habillage ou un ameublement, mais la possibilité d’une dimension supplémentaire au récit. Ainsi, presque naturellement, il se tournera vers la littérature « augmentée » avec La Corde à linge, livre électronique avec image et son paru chez Publie.net.


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Jean-Jacques Birgé © Antoine Schmitt

Marqué par les événements sociétaux de 1968, membre de l’infime minorité qui ont su en tirer une réflexion politique qui ne soit pas seulement une médaille qu’on exhibe, Jean-Jacques Birgé a trouvé avec l’Internet l’outil idéal pour mettre en place un rapport marchand différent, dans l’esprit des pionniers d’Internet, dont il fait objectivement partie. C’est ainsi que depuis quinze ans, sans clairons mais avec un certain nombre de trompettes dont certaines ont des anches, Birgé anime drame.org. Outre les occurrences habituelles d’un site de musicien, il propose un blog passionnant et surtout plus de 40 disques en téléchargement, le tout absolument gratuit, avec seul un bouton Paypal qui laisse à chacun la responsabilité et la liberté de récompenser un travail passionné. Un matériel qui traduit à la fois une grande créativité et un goût pour l’échange.

Depuis le début de la décennie, le rythme des rencontres s’accélère. Dans un entretien avec Jazz Magazine en janvier 1999, Jean-Jacques Birgé disait à propos de DMI : « Nous sommes des philosophes de bistrot. On peut digresser et passer du coq à l’âne. Dans le Free, j’entends trop les contraintes de la liberté (…) nous avons voulu sortir de cette logique et nous réapproprier tous les styles, un peu comme les musiciens de techno le font avec les techniques d’échantillonnages ». Discours très moderne qu’il partage avec la jeune génération des musiciens de jazz hexagonaux. Ce goût pour les frontières stylistiques si poreuses qu’elles en deviennent diaphanes et pour une liberté qui se conquiert plus qu’elle ne se décrète, Birgé la partage en effet avec Fanny Lasfargues et Antonin-Tri Hoang (remarquable Animé) comme avec Alexandra Grimal. Autant de pépites à découvrir sur son site.


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Ces rencontres n’ont rien de fortuit, ni d’occasionnel. Elles sont le fruit d’une discussion, d’un terrain d’entente, d’une topographie commune qui permet toutes les audaces. Si l’électronique de Birgé est omniprésente, elle n’est jamais invasive. Elle s’adapte aux atmosphères des comparses du moment. Elle sait se faire pop ou devenir féroce. Elle amène doucement l’autre sur des terrains inconnus et parfois instables, plein de couleurs et de poésie. Les deux albums en duo avec Alexandra Grimal en sont de fructueux exemples. La saxophoniste se plonge dans l’univers de son comparse avec un délice certain, tant il s’ajuste au sien sans interférence. Sur Transformation où elle joue exclusivement du soprano, l’atmosphère est légère et étrange. En témoigne « Bienvenue derrière le miroir » où Birgé joue du Tenori-On, étrange machine, sensible aux quarks de Lewis Carroll, qui s’empare d’une ritournelle entêtante. On sait qu’Alexandra Grimal aime l’espace. Elle dispose ici d’un univers sans limite. A force d’artefacts électroniques, la pureté de son timbre devient fragile comme du verre, crénelé de brisures tranchantes où le Tenori-On se faufile pour muter en douceur (« Désirs lucides »). Mais c’est au ténor, sur le récent Récréation, que le duo s’offre ses plus beaux échanges ; c’est le cas de ce « Tapis volant » qui dodeline au gré du vent, entre deux mondes, deux espaces, sans jamais se poser. Tout l’album demeure dans cette apaisante alternative. Certes, le ténor parfois s’échauffe, mais c’est pour mieux garder un cap au milieu des nuages (« Les étourneaux ») et rejoindre cette « Lanterne » qui clôt l’album dans une atmosphère chaleureuse.


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Le travail de Birgé avec Antonin-Tri Hoang s’inscrit quant à lui dans un cycle plus long. Le jeu capiteux de cet autre jeune prodige, notamment à la clarinette basse, appelle d’autres atmosphères, plus sombres et plus tortueuses. Leur complicité ancienne trouve sans doute son sommet dans un trio avec l’élégant percussionniste Edward Perraud, qui sait lui aussi créer de gracieux climats. Rêves et cauchemars conte l’univers merveilleux présenté au Triton le 31 janvier 2013, capté sur la console et aussitôt proposé au téléchargement. Le résultat est magique et singulier. Ethéré comme « Les Parallélépipèdes » où un loto lunaire s’égrène dans le souffle de l’alto et le tintement des clochettes, mais aussi presque mystique dans « Rêve de Dürer », qui pérégrine dans l’étrangeté comme une mécanique perpétuelle balayée par les vents. Un enregistrement troublant et absolument indispensable.

Pour Jean-Jacques Birgé et Antonin-Tri Hoang, l’aventure à commencé, comme souvent, autour de la musique d’un documentaire, « Un monde dans tous ses états », en trio avec le violoncelliste Vincent Segal, autre fidèle du studio GRRR. Le mélange des voix, entre violoncelle et clarinette basse, donne aux machines une carnation, une virulence supplémentaires. Dans un morceau comme « Immuable », c’est une guimbarde qui répond aux deux instruments. D’apparence dérisoire, l’instrument-jouet contribue à un grand souci du détail ou de la dérivation. Un terrain où il retrouve également la pianiste Eve Risser, notamment dans un échange avec son duo Donkey Monkey.


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On retrouve le trio avec Segal et Hoang sur Dans tous les sens du terme, dernier album en date proposé en téléchargement et véritable work in progress d’un album à venir, intitulé Reprises. Cette musique de pénombre fait parfois songer aux tensions des Monster Movies chers à Frank Zappa, une référence régulière de Birgé. L’approche syncrétique et un goût commun pour la narration et les synthétiseurs ont toujours su laisser un place particulière au célèbre moustachu. Il y a par exemple dans un morceau comme « D’otages », collage cubiste de bribes radiophoniques sur les édifications rythmiques de Segal et Hoang, des milliers de scénarios qui s’écrivent. On se laisse en tout cas porter par la rêverie sombre précédant « De sang », qui mixe en direct Dukas et Ellington, Viseur et Brubeck sans se préoccuper des convenances, qui ne pèsent pas grand-chose face à la cohérence. Cette dernière qualité, si rare sur une période aussi longue, est constitutive du travail de Jean-Jacques Birgé. On pourra regretter, bien sûr, qu’une œuvre de cette qualité (il y aurait encore beaucoup à dire, mais à vous d’explorer !) n’ait pas trouvé un boîtier en cristal et un joli livret. Mais la vertu première de l’outil Internet est de transformer la pénurie en profusion de rareté. Passer à côté d’un tel gisement de bonne musique serait une grave erreur.